Chapitre 19 - Sous la poigne du destin

1696 Words
Mes muscles sont de pierre. Je reste accroupie, les doigts encore souillés du sang trouvé sur la fougère, le souffle court. Derrière moi, cette voix — ce grain de papier de verre et de velours noir — continue de peser sur mes épaules comme une chape de plomb. Elle exige une reddition que je ne suis pas prête à donner. Dans ma main droite, le manche en corne de mon couteau de chasse est une extension de mon bras. Un réflexe dérisoire face à une arme à feu, mais c’est tout ce que j’ai pour faire écran entre cet inconnu et le SUV où dorment mes enfants. « Mae... » La voix de Rose est un sanglot étouffé dans mon esprit. « C'est trop. Trop de haine, trop de métal. J'ai mal. » ​Je sens sa terreur, une onde froide qui me parcourt l'échine. Le traumatisme de Silas, la violence des couloirs de la Cité... tout remonte. Mais sous la peur, je sens Rose se raidir. Elle puise dans ce qui lui reste de force pour se plaquer contre ma conscience, prête à brouiller les sens de l'agresseur si je lui en donne l'ordre. Elle aussi veut protéger Lixandre. Elle aussi veut protéger Melody. « Je ne cherche pas d'ennuis, » je dis d'une voix que je force à rester plate, dénuée d'émotion. « Je suis juste une mère qui voyage avec ses enfants. » Un silence pesant s'installe. Je sens son regard fouiller mon dos, analyser ma posture, mon couteau, la qualité de mes vêtements. Il est méfiant. Ce n'est pas la méfiance d'un amateur ; c'est celle d'un homme qui a appris que dans ce nouveau monde, la beauté ou la fragilité sont les meilleurs déguisements des monstres. « Une mère n'analyse pas une trace de sang avec cette précision, » réplique-t-il. « Une mère ne porte pas une lame comme si elle savait exactement où frapper pour percer une artère. Retourne-toi. Lentement. Et lâche ce couteau. Si je vois tes mains s'approcher de ta ceinture, je ne poserai pas de deuxième question. » Le ton est sans appel. Je dois jouer finement. Si je me retourne trop vite, il tire. Si je reste de dos, je ne peux pas évaluer ma chance de survie. Je desserre lentement ma prise sur le couteau et le laisse glisser dans la mousse. Un sacrifice nécessaire pour obtenir un visage. ​Je commence mon mouvement de pivot, les mains levées à hauteur d'épaules. Mes yeux quittent le sol, remontent le long de bottes de combat usées, d'un pantalon de treillis sombre, pour enfin butter sur le canon d'un fusil de précision tenu avec une stabilité effrayante. Et puis, je lève les yeux plus haut. Le choc est physique. Sous une capuche sombre, un visage sculpté par l'ombre et la lumière m'observe. Mais ce sont ses yeux qui m'arrêtent. Deux orbes émeraude, d'un vert si profond et si vif qu'ils semblent irréels dans cette grisaille forestière. Il dégage une odeur puissante de cèdre et de métal froid. Pendant une seconde, le temps se fige. Je vois l'éclair de surprise traverser son regard émeraude. Il s'attendait à une menace, à un soldat, peut-être même à un hybride déformé. Il n'était pas prêt pour ce qu'il voit en moi. Le silence qui s'étire entre nous est chargé d'une électricité statique, une tension qui n'a plus rien à voir avec l'arme pointée sur moi. Dans ses yeux émeraude, je vois passer un orage de questions. Hendrix m'observe comme s'il tentait de déchiffrer un code ancien, son regard glissant sur les lignes de mon visage avec une intensité qui me trouble. Il y a une force d'attraction brutale, primitive, qui émane de lui, mais je suis trop occupée à calculer mes chances de survie pour comprendre que cet homme est, à cet instant précis, terrassé par ce qu'il voit. Je dois agir. S'il s'approche du SUV, s'il voit Melody, tout est fini. ​« Maintenant, Rose ! » ordonné-je intérieurement. C'est un saut dans le vide. Je laisse Rose déferler, non pas comme une émotion, mais comme une présence physique. Je sens le froid de l'obsidienne envahir mes globes oculaires. Mes pupilles se dilatent, dévorent l'iris, jusqu'à ce que mes yeux ne soient plus que deux puits de nuit totale, profonds et inhumains. C'est la signature de l'Hôte. Le visage de l'occupant. Hendrix sursaute, un sifflement de surprise s'échappant de ses lèvres. Ce n'est qu'une fraction de seconde, un battement de cil où sa garde vacille, mais c'est l'ouverture dont j'ai besoin. Je bondis. Je propulse mon corps vers l'avant avec une agilité que je ne me connaissais pas, visant son plexus pour lui couper le souffle. Mon poing percute le treillis rigide, mais c’est comme frapper un mur de béton. Hendrix ne recule pas. Avant même que je puisse armer un second coup, sa réaction est chirurgicale. Dans un mouvement d'une fluidité effrayante, il pivote, lâche la poignée de son fusil qui pend à sa sangle et saisit mon poignet au vol. Sa poigne est un étau de fer. D'une torsion précise, il me fait basculer. Mon dos percute le sol moussu, l'air s'échappe de mes poumons dans un gémissement. En un éclair, il est sur moi, un genou pressant fermement mon épaule au sol, mon bras verrouillé derrière mon dos. Son visage est à quelques centimètres du mien. Ses yeux émeraude, autrefois surpris, sont maintenant brûlants d'une fureur noire. « Tu es l'une d'entre eux, » crache-t-il, sa voix vibrant d'un dégoût qui masque mal son trouble. « J'aurais dû m'en douter. » ​Il resserre sa prise. Je suis immobilisée, piégée entre la terre froide et la chaleur écrasante de son corps. La diversion a échoué face à un professionnel de son calibre. Sa poigne sur mon poignet se fait plus brutale, presque cassante. Il plaque mon bras contre le sol, son visage si proche du mien que je peux sentir l'odeur de cèdre mêlée à celle, plus âcre, de la poudre et de la sueur. Ses yeux émeraude sondent les miens, cherchant une vérité derrière le noir d'obsidienne qui s'estompe lentement pour laisser revenir mon regard humain. « Qu’est-ce que tu es ? » grogne-t-il, sa voix vibrant d'une menace sourde. « Une espionne ? Un prototype ? Comment une chose comme toi peut-elle avoir cet air si... » Il ne finit pas sa phrase. Un bruit de portière qui claque résonne dans la clairière, suivi du froissement précipité des herbes hautes. « Laisse ma mère ! Laisse-la tranquille ! » ​Le cri de Lixandre déchire l'air. L’homme au regard vert se fige, ses réflexes de prédateur le poussant à vouloir pivoter, mais il s'arrête net en voyant les deux silhouettes qui s'avancent. Melody est devant, son corps svelte tendu comme un arc, ses yeux d'un noir total brillant d'une lueur froide et analytique. Elle protège Lixandre, un bras tendu pour l'empêcher d'approcher davantage du danger. Mon fils, le visage rouge de colère et de peur, serre les poings, debout derrière elle. Ils gardent une distance de sécurité, mais leur détermination est absolue. Je sens la poigne de l'étranger se détendre imperceptiblement. Son souffle se bloque dans sa gorge. Il regarde Lixandre — un petit garçon humain, on ne peut plus réel — puis Melody, l'image parfaite de l'Hôte, et enfin moi, plaquée sous lui. Le paradoxe le frappe de plein fouet. Son cerveau de soldat, entraîné à classer le monde entre « humain » et « occupant », vient de se court-circuiter. « Ta... ta mère ? » répète-t-il, sa voix perdant soudain de son assurance. Il regarde Melody, l'alien, puis Lixandre, l'enfant de sang. Il n'a jamais rien vu de tel. Ce n'est pas une invasion, ce n'est pas une unité de combat. C'est une anomalie. Une famille qui ne devrait pas exister. ​L'électricite de notre contact physique change de nature. La haine pure qui l'animait il y a une seconde est maintenant polluée par une confusion totale. Il me regarde à nouveau, et pour la première fois, je vois une faille dans son armure. Il est déstabilisé, perdu entre son devoir de détruire ce qui est différent et l'évidence de ce lien maternel qui unit ces deux enfants si opposés. Un bruissement de feuilles mortes et un craquement de branches brisées retentissent sur notre droite. L’étranger ne me lâche pas, mais il tourne la tête avec une vivacité animale. ​Un deuxième homme émerge du sous-bois. Il porte un treillis fatigué, mais contrairement à celui qui m’écrase au sol, son visage dégage une douceur immédiate, une sorte de sagesse tranquille qui semble anachronique dans cette forêt de guerre. Il s’arrête net en découvrant la scène : son compagnon plaquant une femme au sol, sous le regard protecteur d'un enfant et d'une alien. « Commandant ! » lance-t-il d'une voix pressante, mais calme. Il jette un regard rapide à Lixandre et Melody, puis ses yeux se posent sur moi. Il n’y a aucune haine dans son regard, seulement une surprise mêlée d'une étrange bienveillance. Il semble voir, par-delà le chaos, la beauté singulière de notre groupe. Mais l'urgence reprend le dessus. Il pointe le pouce vers l'arrière, vers l'ombre des grands sapins où ils ont dû laisser un troisième compagnon. « La situation se complique, » ajoute-t-il en fixant l'homme aux yeux émeraude. « Zayn sombre. Il ne passera pas la prochaine heure si on ne fait rien. C’est urgent. » Le "Commandant" resserre une dernière fois sa prise sur mon poignet, son regard émeraude faisant un va-et-vient entre la menace que je représente à ses yeux et la détresse de son ami. La mention de Zayn semble agir comme un électrochoc, fissurant sa méfiance. Il me lâche brusquement et se redresse d'un bond, d'une souplesse athlétique. Je me redresse à mon tour, massant mon poignet endolori, tandis que Lixandre et Melody se rapprochent de moi, formant un bloc uni face à ces deux soldats. Le silence de la forêt revient, lourd, chargé du poids d'une vie qui s'échappe un peu plus loin sous la canopée. Le destin de Zayn vient de lier nos deux groupes d'une manière que personne n'aurait pu prédire.
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