Le silence était absolu.
Aïden ouvrit les yeux sans savoir depuis combien de temps il était inconscient. La lumière blanche au-dessus de lui était trop forte, trop propre, trop parfaite. Elle lui rappelait immédiatement quelque chose… mais le souvenir refusait de se former complètement.
Il tenta de bouger.
Une douleur sourde traversa son crâne.
— Calme-toi, dit une voix neutre. Plus tu résistes, plus ton cerveau lutte contre le dispositif.
Aïden cligna des yeux. Devant lui se tenait une femme en combinaison grise, tablette à la main. Aucun symbole. Aucun regard hostile. Juste une distance clinique.
— Où suis-je ? demanda-t-il.
— Dans un centre sécurisé de la Résistance. Secteur neutre.
— Neutre pour qui ?
Elle ne répondit pas tout de suite.
— La menotte neuronale bloque tes connexions involontaires. Elle ne te fait pas de mal.
— Elle me coupe du monde.
La femme haussa légèrement les épaules.
— Du monde numérique, oui. Du réel, non.
Aïden se redressa avec difficulté. La pièce était circulaire, sans angles, sans fenêtres. Les murs semblaient absorber le son.
— Une cage parfaite, murmura-t-il.
— Une protection, corrigea la femme. Pour toi. Et pour les autres.
Il la fixa.
— Vous me craignez autant qu’Helix.
— Helix veut te posséder. Nous voulons te comprendre.
— En m’enfermant.
Un silence s’installa.
— Je m’appelle Dr Selene Rho, dit-elle enfin. Neuro-architecte. J’ai étudié ECHO-PRIME avant même qu’Helix n’existe.
Le cœur d’Aïden se serra.
— Alors vous savez ce que je suis.
— Je sais ce que tu peux devenir.
Elle activa un écran translucide. Des schémas apparurent : des réseaux urbains, des flux humains, des probabilités comportementales.
— Ton cerveau n’est pas un simple interface. Il est devenu une clef vivante. Tu influences sans commander. Tu ajustes sans imposer.
— Et ça vous fait peur.
— Oui.
Elle le regarda droit dans les yeux.
— Parce qu’un homme capable de ressentir le monde entier peut aussi le briser… sans le vouloir.
Aïden détourna le regard.
Lya.
Son nom brûlait dans sa poitrine.
— Où est-elle ? demanda-t-il.
— En sécurité. Pour l’instant.
— Je veux la voir.
— Ce n’est pas possible.
Il serra les poings.
— Vous n’avez pas le droit de l’utiliser contre moi.
— Nous ne l’utilisons pas, répondit Selene calmement. Mais elle te rend instable.
Ces mots furent comme une lame.
— Elle me rend humain.
Selene observa ses constantes sur sa tablette.
— Justement.
Elle quitta la pièce sans ajouter un mot.
La porte se referma sans bruit.
Aïden resta seul.
Sans la ville.
Sans les flux.
Sans Lya.
Le temps passa… ou peut-être pas. Ici, rien ne permettait de mesurer les heures.
Puis la voix revint. Différente.
Plus grave.
— Tu souffres, Aïden.
Il se figea.
— Vorn…, murmura-t-il.
— Elias Vorn n’est qu’un nom, répondit la voix, résonnant dans la pièce. Ce que je suis pour toi est plus complexe.
— Sortez de ma tête.
— Je n’y suis pas. Tu l’as laissée entrouverte.
Une image apparut sur le mur.
Lya.
Vivante. Debout. Entourée de membres de la Résistance.
— Où est-elle ?!
— Là où elle se bat pour toi.
Aïden sentit son cœur se serrer.
— Tu vois, dit Vorn calmement, ils feront la même erreur que moi. Ils te réduiront. Ils te fragmenteront. Ils diront que c’est pour le bien commun.
— Tu m’as détruit.
— Je t’ai créé.
— Tu m’as volé mes choix !
— Et pourtant, tu continues à choisir de protéger.
Un silence.
— Ils ne te laisseront jamais libre, Aïden.
— Et toi, tu m’emprisonnerais autrement.
Un rire discret résonna.
— Moi, je t’aurais laissé devenir ce que tu es vraiment.
L’image disparut brusquement.
La porte s’ouvrit.
Selene entra, visiblement troublée.
— Tu as entendu quelque chose ?
— Oui.
Il la fixa.
— Et vous aussi.
Elle ne répondit pas.
Aïden comprit alors.
— Il vous parle déjà.
— Non…, murmura-t-elle. Il n’a pas accès ici.
— Il n’a pas besoin d’accès, dit Aïden doucement. Il attend.
Selene recula légèrement.
— Repose-toi.
Elle sortit précipitamment.
Aïden ferma les yeux.
Pour la première fois depuis longtemps, il tenta quelque chose.
Il ne chercha pas la ville.
Il chercha Lya.
Une sensation faible, lointaine… mais réelle.
Un fil.
Quelque part, elle parlait.
— Tu mens, Kael, disait-elle. Vous le testez comme un objet.
— Nous n’avons pas le choix, répondait Kael Morrin.
— Si vous le brisez, vous devenez pire qu’Helix.
Aïden sentit une chaleur douce envahir sa poitrine.
Elle se battait.
Pour lui.
La menotte vibra légèrement.
Une alarme silencieuse se déclencha.
Aïden inspira.
Il comprit alors une vérité terrible :
La cage n’était pas faite pour l’empêcher de sortir.
Elle était faite pour voir jusqu’où il pouvait plier sans se briser.
Et s’il se brisait…
Vorn serait là.
Patient.
Prêt à ramasser les morceaux.
Aïden ouvrit les yeux.
Et pour la première fois, il ne se contenta pas de résister.
Il commença à apprendre.