L’été qui suivit fut riche en événements, en activités et en changements. Il y eut tout d’abord les cours de l’oncle Harry qui évoluèrent avec l’introduction d’une nouvelle discipline : l’alpinisme, qui avait selon lui, l’avantage de mélanger l’esprit et la force physique. Ils apprirent à l’apprécier durant tout l’été en faisant de magnifiques randonnées sur les sommets des vallées environnantes. Un autre changement de taille celui-ci, fût l’installation d’Alex chez Ethan. Harry avait été voir les parents de ce dernier et leur avait expliqué que, dans l’optique de la pension, il serait bon pour les deux garçons de s’habituer à vivre ensemble. Contre toute attente, les parents d’Alex avaient tout de suite accepté, exigeant que ce dernier vienne passer quelques week-ends avec eux.
Alex prit donc ses quartiers dans la maison dès le début du mois d’août. Ethan était ravi de cette situation car il retrouvait un peu les instants de bonheur qu’il avait pu vivre avec son frère et constatait combien cette complicité lui avait manqué.
Le reste des vacances fut heureux, partagé entre cours et moments de détente, partagé entre les amours naissants, les copains et les sorties. C’est aussi durant cette période, alors qu’Harry était parti, qu’Alex eut l’idée de chercher le livre que ce dernier avait montré à Shepard quelques mois plutôt lors de leur dispute.
— Allez, Ethan, on y va ! On va bien finir par le trouver ! dit Alex tout excité par cette idée, Mais ne perdons pas de temps Harry peut revenir à tout moment.
— T’es sûr que c’est une bonne idée ?
— Tu ne veux pas en savoir plus sur ta famille, tu n’es pas curieux ?
— Si ! finit par dire Ethan après quelques secondes d’hésitation. Allons-y !
Ils passèrent ainsi une partie de la matinée à chercher qui dans la bibliothèque, qui dans la cuisine, qui dans la grange, etc. Ils fouillèrent, fouillèrent et fouillèrent encore mais ne trouvèrent rien.
— Bon sang ! s’énerva Alex, où ton oncle a-t-il pu cacher ce livre ?! Quels secrets contient-il pour qu’il le cache si bien ?
— C’est une bonne question mais on n’a beaucoup de temps, les filles arrivent dans une heure et demie ! rajouta Ethan sur un ton découragé.
— C’est vrai, réfléchissons un peu !
Le temps passa trop vite, ils n’avaient toujours rien trouvé lorsque la sonnette se mit à retentir. Ethan se précipita vers la porte, l’ouvrit pour découvrir Amanda et Sandy qui attendaient. Les deux apprentis chercheurs comprirent bien vite que leur chasse au trésor était finie pour la journée et qu’Harry avait été plus malin qu’eux. Ils arrêtèrent de chercher mais se jugèrent de remettre cela le plus vite possible. Ils finirent la journée avec les filles entre ballades romantiques, fous rires et projets plus fous les uns que les autres.
Le soir venu, tout le monde se retrouva afin de fêter l’anniversaire d’Ethan, la soirée se déroula dans un climat joyeux et détendu. Ethan et Amanda finirent par se trouver seuls et en profitèrent pour échanger leur premier b****r. Ethan sentit des milliers de papillotes lui compresser l’estomac, ses mains tremblaient, et ses jambes vacillaient, mais rapidement, il se sentit transporté de bonheur et d’aise. Ces quelques instants délicieux prirent fin lorsqu’Harry les retrouva.
— Hum, pardon de vous déranger ! dit Harry gêné.
— Heu, tu ne nous déranges pas ! dit Ethan en s’éloignant d’Amanda, les joues toutes rouges.
— Tant mieux alors, il est l’heure, je dois ramener les filles chez elles. Vous vous dites au revoir et on y va !
Là-dessus, il se dirigea vers la voiture en chantonnant, se retournant brièvement pour les observer quelques secondes en souriant. Après des « Au revoir » qui avaient un peu traîné en longueur, la voiture finit par s’éloigner dans la nuit. Ethan et Alex ne se couchèrent pas tout de suite. En attendant le retour d’Harry, ils se racontèrent leur soirée, ils ne pensaient plus du tout au livre.
Les jours passèrent et l’énigme finit par se résoudre presque d’elle-même. Un matin, Ethan eut un éclair de génie lorsqu’il se souvint qu’Harry était un fervent amateur d’armes, de livres mais aussi de films. Il tenta par hasard sa chance en jetant un coup d’œil dans les boîtes de DVD de son oncle et trouva l’objet tant désiré dans l’un d’eux, « l’homme de l’Atlantide ». Il s’en saisit puis descendit les escaliers en poussant des cris de triomphe. Il ne leur fallut que quelques minutes, quelques manipulations et plusieurs jurons avant d’en découvrir le fonctionnement. Une fois en marche, ils constatèrent qu’il avait deux fonctions : la première était d’être un livre classique racontant une histoire et la seconde une visionneuse. En effet lorsqu’on manipulait une petite touche ainsi qu’une petite molette sur la tranche, les images sortaient du livre et s’animaient.
— T’as vu cela ? dit Alex émerveillé, c’est le premier livre de ce genre que je vois.
— À mon avis, c’est holographique, la qualité des images et des détails est fantastique, continua Ethan survolté comme jamais.
— Je n’ai rien vu de tel dans le commerce, c’est une technologie comme je n’en ai jamais rencontrée ! poursuivit Alex.
— Décidément, Harry nous réserve bien des surprises, on dirait vraiment qu’on regarde un film.
Sous leurs yeux ébahis, les images sortaient du cadre, se mettaient en mouvements, le texte devenait images. En un rien de temps. Alex et lui découvrirent l’intégralité du passé de la famille d’Ethan, en direct, comme s’ils y étaient.
C’est ainsi qu’Ethan apprit que sa famille avait 15 000 années d’existence. Son premier ancêtre était une sorte de chaman qui détenait un pouvoir immense sur sa tribu car il était capable d’interpréter les signes et les augures. Avec leurs connaissances actuelles, Ethan et Alex comprirent que ce dernier possédait vraisemblablement le don de divination. Le livre se poursuivait, remontant le temps en une galerie de lieux, d’événements et de personnages pour lesquels parfois était spécifié un DON. Vers 10 000 av. J.-C., d’autres noms apparurent dans l’arbre généalogique qui se dessinait au fur et à mesure sous leurs yeux. Celui-ci était en constante évolution sauf quelques siècles plus tard où ils virent clairement une fracture apparaître ainsi que toute une branche disparaître.
En appuyant dessus, Ethan fit apparaître un hologramme. Ce dernier avait pour décor un temple grec dans lequel se tenait une assemblée. Cette dernière se trouvait dans une grande salle à colonnades rectangulaire, sur les côtés de laquelle étaient répartis des gradins de pierre. Au milieu, se tenaient deux hommes qui semblaient s’affronter dans une joute verbale. On pouvait clairement comprendre que les échanges entre les deux côtés de l’assemblée étaient particulièrement vifs, des hommes et femmes s’invectivaient, se faisaient des gestes dont la signification était on ne peut plus claire. Les deux hommes au centre de la pièce en vinrent d’ailleurs presqu’aux mains. De dépit, l’un d’entre eux jeta au sol la couronne de lauriers qu’il avait sur la tête et, sans se retourner, prit la direction de la sortie, suivi par une petite fraction de l’assemblée. Au même moment, un hologramme du personnage principal quittant la pièce apparut ainsi que son nom.
— Tu as vu son nom Ethan ? Caius Dullacius ! Tu crois que c’est l’un de tes ancêtres ?
— Peut-être ! En tous les cas, je pense que nous venons d’assister à la scission de l’ordre et que ce personnage emmène avec lui la partie qui s’appellera l’ordre de la Fraternité.
— Tu crois que c’est à ce moment-là qu’ils ont fondé Atlantide ? dit Alex.
— Je ne sais pas ! répondit Ethan. Mais on peut l’envisager.
— On continue ? demanda Alex.
Ethan tourna les pages, impatient de découvrir ce que le destin avait réservé à ses ancêtres. Les événements suivants leur montrèrent de nombreux épisodes de guerres, la disparition de peuples tels que les Centaures ou les Fées, dont ils étaient persuadés qu’il s’agissait de légendes, d’autres encore dont ils ne comprenaient pas la signification, comme cette réunion sur une île, où étaient réunies toutes les races et qui se termina par une séparation qui conduisit les hommes de la Fraternité vers Atlantide.
De nombreux hologrammes se déployaient afin de leur montrer différents événements de l’histoire de la famille d’Ethan ainsi que ceux d’Atlantide.
— Tu as vu ?! Plus on avance dans l’histoire, plus l’arbre généalogique de ta famille semble se rabougrir ?! dit Alex.
— Je viens justement de me faire la même remarque ! Et si tu regardes bien, l’apparition des dons se fait de plus en plus rare aussi ! renchérit Ethan.
— C’est vrai ! conclut Alex avant de se replonger dans la lecture du livre.
La suite leur fit comprendre que la famille d’Ethan comptait beaucoup dans la hiérarchie de l’ordre de la Fraternité, en lui donnant de nombreux dirigeants, de nombreux stratèges ainsi que de nombreux capitaines. Certains noms surprirent d’ailleurs les deux garçons : ainsi Archimède, Gutenberg, Léonard de Vinci ou Denis Papin avaient non seulement appartenu à l’ordre mais certains comptaient parmi ses ancêtres.
— Quel héritage ! souffla Alex.
Ethan ne sut que répondre, écrasé par l’ampleur de sa filiation ainsi que par le poids de l’histoire reposant sur ses épaules. Ce qui le frappait le plus cependant, le laissant sans voix, c’était le nombre de ses ancêtres qui étaient morts très jeunes, visiblement frappés par la guerre que se livrait les deux ordres.
En arrivant à l’époque moderne, son arbre généalogique était devenu plus que clairsemé et un seul rameau portait encore la trace de vie bien réelle, tous les autres avaient été délicatement barrés d’un trait noir. En fait, mis à part son oncle et lui, il ne restait personne. En le constatant, il fut pris de vertige mais le vrai choc fut lorsqu’il remarqua qu’à côté du nom de son oncle figuraient deux autres noms : Danessa et Yasmina, eux aussi barrés du délicat trait noir.
— Tu savais qu’Harry avait une famille ? demanda Alex interloqué.
— Je l’ignorais totalement, répondit Ethan éberlué.
— Tu vas lui demander ?
— Surtout pas ! Je ne veux pas qu’il sache que nous avons vu le livre.
— Tu te rends compte d’où vient ta famille, cela me donne le vertige Ethan !
— Oui, mais regarde tous ces morts, moi ça me donne plutôt la chair de poule ! dit Ethan en refermant précautionneusement le livre avant d’aller le remettre à sa place. Je comprends mieux pourquoi Harry en prend tant soin, il retrace l’histoire de notre famille, ses joies, ses peines, ses douleurs mais surtout notre terrible secret : le don. Pour ma part, je pense que c’est une malédiction ! conclut-il en rangeant soigneusement le livre dans la boîte avant de la replacer au même endroit.
Alex et lui passèrent le reste de la journée à en parler mais le soir venu, lorsqu’Harry rentra, ils ne lui en parlèrent pas et firent comme si de rien n’était.
La fin de l’été sonna la reprise des cours pour ce qui devait être la dernière année des garçons au collège Pergaud et plus globalement de leur scolarité classique. Dès les premières semaines, Ethan obtint de très bons résultats, sa motivation était décuplée par la perspective de rejoindre Atlantide. Bien que n’étant plus dans la même classe, les deux amis se conduisirent comme des frères, soudés par un même but commun, une même quête. Ce qu’ils avaient appris sur les origines d’Ethan les renforçait dans leur détermination.
L’effet se fait aussi ressentir dans les cours particuliers que leur donnait Harry où, là aussi, ils redoublèrent d’efforts. Très rapidement, ceux-ci s’intensifièrent puis changèrent de nature car les cours de lutte ou de combat à l’épée remplacèrent peu à peu ceux de la bibliothèque.
Au moment du jour anniversaire de la mort de la famille d’Ethan, ils firent tous ensemble le pèlerinage sur l’île. Celui-ci s’avéra plus facile que l’année précédente, mais le sentiment de haine qu’il ressentait était toujours présent, ce qui le peina un peu plus car il savait, grâce à Shepard, qu’il ne pouvait céder à ce genre de sentiment. Après avoir rendu un dernier hommage à sa famille et changé les roses qu’il avait laissées à sa dernière visite, Ethan retrouva les deux autres puis ils rejoignirent la maison sans un mot.
Le reste de la journée se déroula dans une espèce de triste torpeur qu’Harry tenta de dissiper le soir venu en organisant une séance de combat à l’épée. Celle-ci s’avéra extrêmement poussée. Même s’ils avaient atteint un niveau qui leur permettait de résister à Harry, ce n’était pourtant pas suffisant pour ne pas plier devant les assauts d’une rare violence qu’il leur infligeait. Le paroxysme fut atteint lorsqu’Alex finit par faire une erreur et se retrouva avec une petite balafre au niveau du bras. Lâchant son épée, il foudroya son adversaire du regard.
— Harry, à quoi tu joues ? lui hurla-t-il.
— Je ne joue pas ! lui répondit un Harry dont les traits étaient déformés par la hargne. Je vous pousse un peu !
— Un peu, tu plaisantes ? dit Ethan. Si tu continues, tu vas finir par nous blesser ou pire en tuer un de nous !
Ethan se tut, surpris par l’attitude de son oncle. À vrai dire, il ne l’avait jamais vu ainsi, même lorsque Shepard le poussait dans ses derniers retranchements. Lui d’habitude si droit, maîtrisant à la perfection son attitude et ses nerfs semblait perdre pied. Soudain, Ethan eut un flash. Et si, en ce jour funeste, Harry extériorisait sa peine ainsi que le sentiment d’impuissance qui le rongeait depuis plusieurs années ?