Chapitre 7 Aaron

1163 Words
Chapitre 7 Aaron Le premier pas que je fais vers ma cellule est libérateur. Revenir dans le couloir de la mort est bien mieux que de rester en isolement. Au moins, ici, on a le droit de bavarder, notre heure de sortie se voit multiplier par deux, et surtout, nous vivons au rythme du soleil. Le brouhaha reprend ses droits, les discussions des mecs s’échappent de leurs piaules, l’odeur est un rien moins putride qu’en isolement. Je ne dirais pas que j’aime cet endroit, car ce n’est pas le cas, mais je sais que mes pensées seront moins funestes que là-bas, je sais que je vais pouvoir respirer sans ce poids qui me fait agoniser. Gardien dans le dos et poignets menottés, je longe les cellules jusqu’à ce que j’arrive à la mienne. Étrangement, y revenir me rend légèrement le sourire. Je retrouve mes affaires, mon pieu, mes photos, mes magazines aussi. J’entre à l’intérieur, attends que le gardien qui attendait devant referme derrière moi et passe mes poignets par le trou à travers les barreaux pour qu’il me libère, ce qu’il fait sans attendre. Je me retourne, j’observe la minuscule pièce qui m’entoure. Rien n’a bougé, rien ne manque. Ma piaule est un peu plus large que celle de l’isolement. Pas de grand espace non, mais je dois faire cinq pas pour arriver aux toilettes alors que dans l’autre je n’en faisais que deux. À ma droite, mon lit en béton sur lequel est posé un fin matelas et une couverture. Une pile de magazines féminins fait office d’oreiller inconfortable. Á ma gauche, séparées de deux pas et demi de mon lit, trois étagères qui font office de bibliothèque. Dedans, la Bible, même si je ne suis pas croyant, puis quelques livres dont certaines pages avec des passages à caractères haineux ont été arrachées par le personnel de la prison chargé de trier les cadeaux reçus. Sur le mur au-dessus, sont punaisées les photos de ces personnes qui ont changé ma vie, en bien. Il y a Amyliana et les enfants, évidemment, une photo de nous deux payée deux dollars lors des visites, mais pas seulement. Il y a des photos des Cobra, où chacun de ses membres est visible, et une de Crew et moi, aux bons vieux temps. Ces photos me rappellent sans cesse le pourquoi j’en suis là, elles sont présentes pour me souvenir de ma vie d’avant, pour me rappeler que ouais, j’ai moi aussi été un mec aimé. Sur mes livres, un lecteur audio datant d’au moins vingt ans puisqu’il est à cassettes. Avec je ne peux pas écouter ce que je veux, mais j’ai certaines émissions de la radio locale qui sont enregistrées et ça me suffit. Mais surtout, j’ai de la lumière venant d’une petite fenêtre fermement grillagée, et une lampe de chevet que j’ai interdiction de couvrir pour en tamiser la luminosité. Plus de porte blindée, plus d’obscurité, plus de fente dans le mur. Immédiatement, je me détends. Je m’installe sur mon pieu, pose ma tête sur les magazines et grimace quand mon dos craque sur le matelas. Putain, je vais mourir dans un mois tout pile. Un soupir las franchit mes lèvres. Je ne sais même plus quoi penser pour rester sensé, encore moins quoi faire pour me sortir d’ici. The Wall of Clast est une des prisons les plus sécurisées des États-Unis. En sortir vivant est impossible, en fuir est inenvisageable. Dans chaque recoin de cette enceinte se trouve un gardien armé jusqu’aux dents, prêt à dégommer n’importe lequel qui tenterait de s’évader, ou d’agresser ; sur chaque pan de mur sont vissées de nombreuses caméras, qui ne nous permettent aucun secret, aucune intimité. Parce que les faux-pas ici ne sont pas tolérés. Et pourtant, dans ma tête se jouent divers scénarios les plus improbables les uns que les autres. Un tunnel creusé, une émeute, une prise d’otage, un barreau arraché, une fuite durant ma promenade, un gardien tué durant ma douche. Ou que sais-je encore ? Ce que je sais, c’est que je ne veux pas mourir même si j’ai conscience de ne pas en avoir le choix. — Hey A, de retour ? Les yeux fermés, les bras derrière la tête, je souris quand la voix rauque du Cobra le plus tatoué du siècle retentit dans ma piaule. — Quoi de neuf ? Le soupir de Jay me parvient aux oreilles même s’il pionce dans la prison à côté de la mienne. — Rien. Mary s’est enfin décidé à venir me voir hier, sans la petite encore une fois. Il a dit ces derniers mots en grognant, parce que je sais à quel point sa fille lui manque. Mais sa femme ne veut pas que leur enfant débarque en taule pour voir son père. Elle dit que ça va la traumatiser et d’un côté, qui suis-je pour la blâmer ? — J’ai pas vu ma femme durant deux semaines et demi, réponds-je en ouvrant les yeux, n’te plains pas de ça à moi tu veux ? Il ricane, puis reprend : — C’est réellement pire qu’ici, l’isolement ? Je souffle, me lève en grimaçant quand la douleur de mon dos s’élance dans mon échine, m’avance vers les barreaux le dos courbé, comme un vieux con en manque d’exercices. Ses doigts tatoués dépassent de sa cellule, je l’imagine alors le regard fixé sur les fenêtres qui nous font face, presque collées au plafond de l’aile. Dedans, on peut apercevoir le soleil décliner, pour mon plus grand soulagement. L’air plus frais va pouvoir s’engouffrer un peu dans nos cellules durant la nuit et nous la rendre moins difficile. — Pourquoi tu veux y faire une cure ? Il se marre et je reprends : — C’est bien pire qu’ici, mec, avoué-je, pas de lumière, pas d’eau, peu de repas, rien. Même durant ton heure de promenade t’es cloîtré dans une cage avec pour seule liberté celle de marcher. Il ne répond pas, et pourtant je sais qu’il est encore là. — T’es revenu plus tôt que prévu, dit-il après quelques secondes de silence. Je lâche : — J’ai eu ma date, Jay. Un silence de plomb s’abat autour de nous contrastant avec le bruit devenu familier de la prison. Un gardien passe devant nous, jouant de sa matraque, un autre se presse dans les escaliers pour prendre sa pause. Jay ne dit mot, et j’en fais de même, me contentant de savourer le ciel qui se teinte de nuages sombres et obscurs. Dans le couloir, un mec hurle de rage. Il prie, il crie ses lamentations en espérant qu’un quelconque Dieu lui vienne en aide. Et moi ? Vais-je me mettre à implorer le Seigneur quand mon heure sera venue ? — Quand ? siffle Jay. J’inspire, je soupire. Mon torse se gonfle, mes poumons relâchent l’air, mes oreilles bourdonnent, mon cœur s’emballe alors que ma voix se noue de trac. — Ne dis rien à Mary, je veux moi-même le dire à Amyliana. Je mens. Je ne sais même pas comment l’annoncer à ma femme et ce serait tellement plus simple qu’elle l’apprenne par Mary, mais pour je ne sais quelle raison, ma conscience me dicte que je suis le seul à pouvoir lui dire qu’il en est bientôt finit de ma vie. — Quand ? répète-t-il sévèrement. — Le sept du mois prochain. Ses doigts disparaissent lentement des barreaux, sa voix n’est plus, son silence reprend place dans l’enfer qu’est devenue ma détention. Mon ami s’éloigne, retrouvant le calme de sa cage, recherchant la sérénité dans notre monde pourtant bien chaotique. Son pote a une date de péremption, je crois qu’il vient de s’en souvenir.
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