Chapitre 8 Amyliana
Il est plus de deux heures du matin quand je décide de redescendre dans la cuisine de la villa. À quoi bon se forcer à rester au lit quand le sommeil ne vient pas ? À quoi bon fixer mon plafond en chialant à en perdre les pédales ? À quoi bon continuer à provoquer le sommeil alors que dès que je suis allongée, il s’évanouit au même instant que mes pensées noires apparaissent ?
J’allume les néons de la hotte, me retourne et m’appuie contre la gazinière. Autour de moi, l’obscurité, le silence entrecoupé par le goutte à goutte du robinet de l’évier, le tout, dans une maison impeccablement rangée, baignée d’une odeur de jasmin.
Et si, ça aussi faisait partie du problème ?
Et si le fait de ne pas me sentir chez moi mais bien en visite provisoire chez Jay ne m’aidait pas ? Parce que moi, je n’ai jamais vécu dans ces baraques de riches dans lesquelles on n’ose pas salir. Je n’ai jamais vécu dans un faux luxe pour combler les manques de ma vie. Avant A, je vivais dans un appart’ pourri qui sentait le moisi à tous les recoins. Avec A j’ai vécu dans le loft au-dessus d’un hangar à la déco masculine et sans fioriture. Entre les deux A, j’ai loué une maison ridiculement petite où avec Will nous nous disputions les toilettes, et enfin, avec A, Jay et Mary, nous avons habité dans une maison digne d’un vieux ranch’, où l’odeur des écuries semblait imprégner les murs des chambres, quoi que l’on tente de faire pour l’en chasser.
Cette maison comporte plus de chambres qu’un petit gîte de vacances, sept exactement. Chacune de ses chambres a sa propre salle de bains même si j’aime partager la même que mes enfants. Il y a deux grands salons, et un plus petit, deux bureaux, dont un qui était à l’énigmatique Cobra. Deux cuisines aussi ; une intérieure et une extérieure. Et je ne parle même pas du jardin aussi grand qu’un petit parc. Cet endroit est fou, cet endroit n’est que démesure, cet endroit reflète tout ce que je ne suis pas.
Je traîne les pieds jusqu’à l’armoire face à moi, l’ouvre et en sors un verre avant de le remplir d’eau.
Je l’avale cul sec, le pose dans l’évier vide et propre avant de m’affaler sur une chaise que j’ai tirée en silence.
Je pense que le mieux, pour moi, serait de partir d’ici. Partir loin, très loin… Mais après. Mais pour l’après seulement.
Revenir à Logen est mauvais pour moi. Y revenir me fait replonger dans le pire, me noie parmi les débris des souvenirs de mon existence. Respirer l’air de cette ville me rend nauséeuse, me rappelle que je n’ai quasi que celui-ci dans les poumons.
C’est comme si le destin me riait à la tronche, comme s’il me hurlait que quoique je fasse, que quoique je tente pour échapper à cet enfer, je finis toujours pas y revenir. Comme si j’y étais enchaînée, comme si Logen était lié à moi, à tout jamais.
En revenant ici, j’ai d’abord été voir ma mère. Il faisait gris et froid, il faisait sombre et venteux. Un bouquet de lys entre les doigts, j’avais arpenté les allées du cimetière comme si je les connaissais par cœur, comme si je n’étais jamais partie durant tout ce temps, comme si je n’avais pas tenté de fuir. Sa tombe était défraîchie, son nom gravé dans la pierre était couvert de mousse, les fleurs inexistantes. Je m’étais agenouillée dans l’herbe humide, avait posé les fleurs sans oser poser un regard sur sa photo. Honteuse de ne plus être venue sûrement, rageuse de ne pas avoir de bonnes nouvelles à lui annoncer. Que pouvais-je lui dire de bon d’ailleurs ? J’avais tout quitté pour un homme. Pour l’homme qui l’a tuée. Pour un homme à l’allure mauvaise mais au cœur bon, qui lui avait tout quitté pour me rendre une soi-disant liberté que je ne voulais pas. Devais-je lui raconter que je n’avais même pas obtenu mon diplôme ? Que toutes ces années de privations et de prostitution ne m’avaient au final pas servies ? Devais-je lui dire que je regrettais amèrement celle que j’étais devenue ? Cette femme qui ne se considérait pas femme, cette mère incapable de regarder ces gosses dans les yeux et de leur avouer à quel point elle allait mal ? Mais je n’avais pas besoin de raconter, parce que de la haut, elle savait à quel point la vie n’avait pas envie de m’épargner, elle savait que j’allais encore traverser de nombreuses épreuves.
Alors pour la première fois depuis qu’il s’était rendu, je me suis contentée de pleurer, sans parler, sans me justifier, sans demander pardon.
Après avoir été voir ma mère, je m’étais dirigée vers la tombe de Crew. Je m’étais arrêtée face à la pierre ornée de divers bibelots, de peluches, de fleurs. La photo collée à côté du Cobra gravé m’avait tiré un sourire. Pas un forcé comme j’en avais l’habitude non, mais un vrai. Crew était aimé, et cet amour, il ne l’avait que mérité. Gentil, charmeur, cet homme fait de complexités et de contrariétés s’était imposé à moi en tant qu’ami, en tant que confident, en tant que sage. Voir autant de cadeaux déposés sur l’énorme pierre de marbre qui le couvre me réchauffe le cœur pour lui, parce que mort ne veut pas dire oublié.
— Amy ?
Encore une fois la voix de Mary me sort de ma léthargie.
— Tu ne dors jamais, on dirait.
Elle chuchote, comme si elle avait peur de réveiller les enfants, ce qui est ridicule avec la taille de la maison.
— Je pensais à ma vie, souris-je faiblement, je pensais à ma mère surtout, à Crew.
— Oh…
Elle referme le frigidaire après avoir pris la bouteille de jus d’orange et s’assoit autour de la table, à côté de moi.
— Je crois que je vais essayer de me trouver un appartement, soufflé-je. Je crois qu’il le faut si je veux me reprendre en mains. A détesterait celle que je suis, il me haïrait s’il avait conscience que son départ avait anéanti la femme qu’il a aimée. Je dois me reprendre, vraiment. Pour lui, pour ma mère, mais surtout pour mes enfants.
— Nous sommes les seuls parents qu’ils vont leur rester, Amy, alors même si c’est dur de l’accepter, il faut vivre avec ça dans la tête, pour ne jamais rien lâcher.
∞
Comme à mon habitude, je n’ai que très peu dormi, seulement quelques heures en tout. Pourtant, ce matin, la joie irradie mon être entier.
En me levant, j’avais un message sur ma boîte vocale. C’était le directeur de la prison qui m’apprenait que samedi, je pourrais rendre visite à Aaron puisqu’il est sorti de l’isolement. J’ai hâte de le revoir, de profiter de ces soixante minutes en le dévorant des yeux, faute de pouvoir le faire avec mes dents.
En sortant de ma chambre, je file à la salle de bains, en sifflotant un air inventé. Je frappe avant d’entrer, reçois l’accord de April pour y pénétrer.
— Coucou Princesse.
Debout devant le lavabo, April se brosse les dents et me jette un coup d’œil curieux dans le reflet de miroir.
— On va voir papa ? demande-t-elle.
Je souris, peinée de me rendre compte que même elle associe mes sautes d’humeur à son père.
— Non, pas aujourd’hui, réponds-je en déposant mon tas de linge propre sur l’armoire en osier derrière moi. Mais samedi, on pourra y aller.
Elle hoche vivement la tête alors que ses iris étincellent de malice.
— Par contre, reprends-je, je pensais qu’avec Adrian on pourrait aller manger une glace. Enfin, si vous avez envie ?
Ma fille termine de se rincer la bouche avant de me prendre dans ses petits bras. Elle tremble contre moi, et quand je veux la serrer dans mes bras, elle recule, fuyant mon regard.
— Mais oui que je veux, maman ! Merci !
Une fois qu’elle sort de la pièce, je me renfrogne. Je suis une mère pathétique. Je ne sais plus provoquer de la joie chez mes enfants, et je ne sais même pas s’ils vont adorer ce moment avec moi. Parce que quand Aaron est parti, leur maman aussi.