Chapitre 9 Aaron
« Seigneur, je t’en supplie, épargne-moi, fais que le mal quitte ces hommes et pardonne-moi mes pêchés. Je t’en prie Seigneur… »
La voix devient murmure, devient souffle, devient vent de futilité face au chaos que va vivre cet homme.
Sa voix se charge de larmes, son souffle devient court à force de quémander le pardon, ses yeux doivent être humides de pleurs, son cœur doit se mourir.
Mis à part ce mec qui prie les cieux, le silence règne dans l’aile. Pas un bruit, pas de juron lâché, pas de ronflements, rien.
Ce mec va mourir, aujourd’hui.
C’est sa dernière nuit ici, sa dernière nuit à se lamenter, sa dernière nuit où il pourra rester éveillé à pleurer des jours qu’il ne connaîtra jamais.
Après, le sommeil des enfers sera son paradis.
Je ferme les yeux, me tourne sur le flanc et cherche le sommeil, en vain.
Des gars qui allaient crever, j’en ai côtoyé un tas ici. Nous sommes tous là pour ça, nous sommes tous en attente, comme si nous ne faisions que patienter dans une salle que l’injection nous soit octroyée par le médecin.
Sauf que nous ne sommes pas ici pour guérir, mais bien pour mourir, et ça, ça change absolument tout.
Chacun d’entre nous a appris ce qu’est le respect parce que tous savons que nous allons y passer, alors nous n’avons jamais hurlé pour qu’ils se la ferment, ni même osé grogner.
Nous nous taisons, nous écoutons, nous compatissons en retenant nos soupirs.
Mais cette nuit, pour moi, c’est bien différent.
Tellement différent.
Dans un mois, je serai à sa place.
Dans un mois c’est moi qui me tenterais à la prière, c’est moi qui détesterais définitivement celui que je suis, c’est moi qui chialerais ma vie et mes gosses.
Je pleurerais un nom qui s’éteindra avec moi.
Je jurerais d’aimer ma femme comme aucune autre sur cette terre.
Je haïrais chaque larme qui coulera sur ses joues.
Et avant de fermer les yeux pour toujours, je la fixerais pour graver son image dans les tréfonds de mon âme.
J’ouvre les yeux, me retourne sur le dos, fixe le plafond de ma piaule illuminée par les lampes du couloir puisqu’ici, elles ne s’éteignent jamais.
Je n’arrive pas à dormir, je me vois en lui.
Je me vois en ce mec qui, dès l’aube, va partir vers la mort et ça me fait peur.
Ça me fait peur, ça me fout les j’tons, j’en ai même des frissons.
Et comment vais-je le dire à Amyliana ? Comment je vais faire pour la regarder dans les yeux et répondre un « oui » à sa p****n de question hebdomadaire « t’as une date ? »
Je vais crever, Princesse. On le savait, t’espérais encore je le sais mais c’en est terminé de rêver.
Je vais crever sans pouvoir moufter, sans pouvoir morfler une dernière fois.
Je vais crever sous tes yeux et tu ne pourras rien y faire.
Je vais crever et on n’a pas de remède pour me sauver.
Je vais crever, ils l’ont décidé, c’est obligé.
Intérieurement je jure quand une larme perle sous mes yeux. Elle est suivie d’une autre, et de nombreuses autres encore.
Je chiale comme un con qui n’a rien dans le froc.
Pleur d’angoisse.
Pleur de supplice.
Pleur de désespoir.
Pleur silencieux que personne ne pourra deviner.
Dans le fond de ma tête se jouent les prières du condamné de la semaine qui continue d’implorer un pardon qui ne lui sera jamais accordé. Je ne les entends plus mais je les écoute. Je les vis ; je les ressens avec la même hargne que la sienne.
Je m’abreuve de chacun de ses mots, je ferme les yeux à chaque fois qu’un sanglot étrangle sa voix.
Je me tais. J’écrase mes larmes de mon poing, et me mords les lèvres pour ne pas être entendu.
J’ai eu ma date, p****n. Je l’ai eue…