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Mon cœur battait à tout rompre, cognant si fort dans ma poitrine que j’avais l’impression qu’il allait éclater. L’air me manquait. Je courais à travers la forêt, les branches griffant ma peau, le souffle court. Derrière moi, j’entendais la voix du bêta de mon père me hurler de continuer, de ne pas m’arrêter. Ses cris se perdaient dans le tumulte des grognements. Les loups ennemis se rapprochaient.
Puis, soudain, je n’entendis plus rien de lui. Son pas s’était arrêté. Il avait fait demi-tour pour les retenir. Mon estomac se serra en comprenant qu’il avait choisi de se sacrifier. Mon père lui avait ordonné de me sauver, pas de se battre. Pourtant, il avait préféré affronter ceux qui venaient pour nous.
Je savais que notre meute était perdue. Trahie par quelqu’un que nous considérions comme un frère. Quelqu’un en qui j’avais eu confiance. J’avais été assez naïve pour croire qu’il se souciait de moi. À cause de cette erreur, j’allais perdre tout ce que j’avais.
Le bêta de mon père m’avait attrapée, m’obligeant à fuir alors que je voulais rester et me battre. Mon père m’avait interdit de me retourner. J’étais trop jeune pour me transformer, trop faible pour espérer survivre. Le bêta me portait presque de force, tandis que je criais son nom, hurlant que je ne voulais pas partir. Son propre fils, lui, s’était transformé et se battait à nos côtés. Il m’avait juré de protéger ma famille. Mais au fond, je savais que c’était peine perdue.
Je sentais la mort derrière moi, dans chaque hurlement, chaque craquement de branche. La peur me glaçait le sang. Si je ne rejoignais pas la rivière avant qu’ils ne me rattrapent, je n’aurais aucune chance. J’entendais déjà le grondement du courant se mêler au tumulte de la forêt. La rivière était proche. Peut-être ma seule issue.
Je courais plus vite encore, mes jambes me brûlaient, mes poumons hurlaient. Puis, un grognement sourd surgit derrière moi. Je n’eus pas le temps de réagir. Mes pieds glissèrent dans la boue, mon corps bascula dans le vide. En tombant, mes yeux croisèrent ceux du loup qui nous avait trahis. Ceux que je connaissais trop bien. Et avant que l’eau glacée ne m’engloutisse, tout devint noir.
Je me redressai brusquement dans mon lit, haletante, couverte de sueur.
— Ce n’était qu’un rêve, murmurai-je pour moi-même.
Mais je savais que ce n’en était pas un. Ce souvenir me hantait depuis des années. Je passai une main sur mon front, essayant de calmer les battements de mon cœur. L’horloge indiquait cinq heures du matin. Inutile d’essayer de me rendormir.
Je rejetai la couverture et me levai. Mon corps était raide, tendu comme après une bataille réelle. Avant de m’habiller pour mon footing, je traversai le couloir. J’ouvris doucement la porte de la chambre de mon fils. Channing dormait encore, profondément, une main sous la joue. Je restai là quelques secondes, simplement pour le regarder respirer. Tant qu’il allait bien, tout allait bien.
Je retournai dans ma chambre, enfilai mon jogging et mes écouteurs, puis sortis. L’air frais du matin me frappa le visage. J’activai ma musique et commençai à courir dans les rues encore silencieuses. Malgré le rythme régulier de mes pas, je n’arrivais pas à chasser les images du rêve. Les hurlements, le sang, les trahisons... tout semblait encore réel.
Quand Channing me rejoignit un peu plus tard, le soleil commençait à se lever. C’était notre rituel : un tour ensemble avant qu’il parte pour le lycée.
— Tu n’as pas dormi, hein ? demanda-t-il, essoufflé, en retirant un de ses écouteurs.
— Non, répondis-je simplement. Je me suis levée tôt, alors j’ai commencé sans toi.
Il hocha la tête. Nous continuâmes à courir côte à côte, sans parler. On n’avait pas besoin de mots. Ce silence-là nous convenait.
Contrairement à beaucoup de parents, je ne lui cachais rien. Il savait qui était son père, pourquoi il n’était pas là. Il savait aussi que cet homme était mon compagnon de destin. J’étais tombée enceinte à dix-sept ans, avant même d’être marquée. C’était ma première fois. À l’époque, lui aussi n’était qu’un adolescent. Il n’avait jamais su que j’étais celle que le destin lui avait liée. Peut-être ne le sait-il toujours pas.
D’après ce que j’avais entendu, il avait trouvé sa Luna peu après l’attaque. Ils avaient eu un fils, eux aussi. Je n’avais aucun intérêt à en savoir plus. Nos vies avaient pris des routes séparées.
Je pouvais le haïr pour tout ce qu’il m’avait fait, mais une part de moi ne cessait de l’aimer. Ce lien, je ne pouvais pas le rompre. Pourtant, mon seul vrai amour, c’était mon fils.
La vie parmi les humains n’avait pas été simple. Mais le choix de le garder, lui, avait été la meilleure décision de toute mon existence.
Après notre course, nous étions revenus à la maison. Je lui tendis une bouteille d’eau, essuyant la sueur de mon front.
— Tu vas bien, maman ? demanda-t-il, les sourcils froncés.
— Ça va, répondis-je avec un sourire. Et toi, dépêche-toi, sinon tu vas être en retard.
— Tu t’inquiètes trop, dit-il en riant. J’ai dix-sept ans, je peux me gérer.
— Peut-être, mais je reste ta mère, répliquai-je d’un ton taquin.
Il leva les yeux au ciel et jeta un regard à l’horloge.
— m***e ! Il est déjà cette heure-là ?
Il fila à l’étage en trombe. Je ne pus m’empêcher de rire avant d’aller me préparer à mon tour.
Sous la douche, je laissai l’eau chaude me détendre. Je peignai mes cheveux blonds et les laissai sécher naturellement. Je mis un peu de mascara, rien de plus. Je n’allais pas au travail pour plaire à qui que ce soit. Mon unique objectif, c’était de veiller à ce que mon fils ne manque de rien.
J’aimais mon métier. J’avais travaillé dur pour en arriver là. Mais le travail n’était qu’un moyen, pas un but. Ma vie tournait autour de lui.
Quand je fus prête, Channing m’attendait déjà à la porte, cartable sur l’épaule.
— Tu sais qu’il ne te reste que quelques semaines avant les vacances ? dis-je en attrapant mes clés.
— Ouais. Cet été va être tranquille, répondit-il avec un sourire fatigué.
— On en profitera, promis.
Je voulais que ces dernières vacances avant sa terminale soient simples. Juste nous deux, loin de tout. Avant qu’il ne parte pour la fac, avant qu’il ne commence sa propre vie.
Il me tendit mes sacs.
— Prête ?
— Oui, allons-y.
Je pris une grande inspiration avant de sortir. Chaque matin se ressemblait, mais j’avais appris à chérir cette routine. Parce qu’après tout ce que nous avions perdu, la paix, même fragile, valait tout l’or du monde.
Mon patron était déjà planté près de l'accueil quand je sortis de l'ascenseur, un latte à la main. Je n'avais pas envie de bavarder. Tout ce que je voulais, c'était gagner mon bureau et rattraper mon retard. M. Miller parlait avec la réceptionniste, Evelyn. J'accélérai le pas, essayant de me fondre dans le décor. « Bonjour, Mademoiselle Halliwell », lança Evelyn d'une voix trop enjouée juste avant que je n'atteigne la porte. Je forçai un sourire, grimaçant intérieurement.
Je marmonnai un « bonjour » et me fermai à clef dans mon bureau, soulagée d'être enfin seule. Le répit ne dura pas : la porte s'ouvrit de nouveau et M. Miller entra sans frapper, s'installant en face de moi. Je déposai mon café sur le bureau, posai mon sac à terre et retirai mon manteau.
— Monsieur Miller, que puis-je pour vous ? demandai-je en tendant la voix.