Point de vue d’Aurora.
Je traîne ma jambe gauche comme un fardeau. Ma hanche me lance à chaque pas, une douleur profonde, sourde, qui pulse jusque dans mon bas-ventre, mais j’avance quand même. L’air froid du matin mord ma peau à travers mes vêtements trop fins, faisant trembler mes muscles déjà épuisés.
Charmant souvenir de mon frère Kane… à moins que ce ne soit Enzo. En fait, je ne sais pas. Je ne sais plus. La collision avec le comptoir de la cuisine, provoquée par Kane… ou le dévalage d’escalier grâce à Enzo. Les deux scènes se superposent dans ma tête comme un mauvais film qu’on ne peut pas arrêter.
Mais bon, rendu là, est-ce vraiment important ?
~ Encore quelques mètres, tiens bon. Pense à la double porte et ça ira. ~
Je me parle pour ne pas sombrer. J’ai lu quelque part que ça s’appelait un dialogue intérieur. Moi, j’appelle ça survivre.
Un groupe de garçons ricane près du portail. L’odeur de cigarette froide flotte autour d’eux. J’ai envie de faire demi-tour, de disparaître avant qu’ils ne lèvent les yeux vers moi. Mais mes jambes continuent malgré moi, mécaniques, comme si elles appartenaient à quelqu’un d’autre.
~ Au moins, ce n’est pas le groupe de Xander. Réjouis-toi de chaque petite victoire, Rory. ~
Ma hanche hurle, comme pour me rappeler que mon corps non plus ne veut pas être là. Une vague de nausées me monte à la gorge.
~ Allez Rory, prends tes livres dans ton casier et file dans ton refuge. ~
Je me dépêche, j’esquive tout le monde et j’aperçois enfin la double porte de la bibliothèque. Sanctuaire silencieux où personne ne me regarde. Les livres ne jugent pas et surtout ne me frappent pas. L’odeur du papier et de la poussière me semble déjà presque réelle, comme une promesse de paix.
Non, ils m’ouvrent leurs pages comme on ouvre les bras.
Encore quelques pas et j’y serai.
Mais évidemment, c’était trop beau, trop facile. Aucune confrontation. Il fallait bien que la chance me tourne le dos.
Elles sortent de nulle part, comme des hyènes affamées flairant une proie blessée. Le club des b***h d’Amira et ses trois clones. Une b***e de garces dont le seul plaisir est de me pourrir la vie. Leur parfum entêtant, trop sucré, m’agresse immédiatement les narines.
Elles glissent devant moi, bloquant l’accès à ma double porte. Leur rire étouffé me donne la nausée.
Je ne pouvais pas tomber pire.
~ Tiens, qui voilà ? ~ fait Amira en croisant les bras.
~ Si ce n’est pas Aurora qui boite. Aurora la boiteuse. T-tu tu va-vas te ca-cacher encore ? ~ dit-elle en imitant mon bégaiement.
Histoire de bien rire de moi une fois de plus.
~ Ne dis rien. Ne croise pas son regard. Courbe les épaules et fixe le sol, Rory. ~ me suis-je dit intérieurement.
Je tente de les contourner, mais Mallory, Kara et Jazlyn se déploient autour de moi comme un piège qui se referme. Mon cœur bat plus vite, martelant mes côtes. L’air devient lourd, étouffant. Je fixe leurs pieds, leurs chaussures immaculées, n’osant pas relever les yeux.
Une main claque soudain mon épaule.
Le choc fait protester ma hanche. Une douleur sourde explose dans mon bassin et remonte jusqu’à mon crâne, me coupant le souffle. Des points noirs dansent devant mes yeux.
~ Hey ! On te parle la muette boiteuse, tu as perdu ta langue ? ~ souffle Kara, son haleine mentholée me frappant au visage.
Dans ma tête, ça hurle :
~ Cours. Non, marche. Ne boite pas trop. Respire. ~
J’ose relever les yeux quelques secondes, juste assez pour entrevoir ce sourire coupant et cruel, celui d’Amira.
Puis soudain, tout s’arrête.
Le rire des filles cesse brusquement, comme un écho brisé.
Je tremble avant même de le voir. L’air semble devenir plus froid, plus dense.
Je suis figée par la peur.
Xander est là.
Je me retourne et l’aperçois avançant lentement. Ses pas résonnent sur le sol comme un compte à rebours. Il tourne le coin et s’adosse au mur derrière moi, les bras croisés sur sa poitrine. Son sourire étiré n’a rien d’humain. Ses yeux brillent d’un éclat qui me retourne l’estomac.
Je nage en plein cauchemar.
~ Alors on s’amuse, les filles ? ~ clame-t-il en me regardant, faussement amusé.
Même le club des b***h s’incline devant lui, le King des Kings de l’école.
J’ai entendu dire qu’il faisait baisser les yeux aux profs et aux directeurs. Et même ceux d’autres écoles.
Alors moi, la nobody détestée de tous, je n’ai absolument aucune chance de m’en sortir.
Amira baisse le regard de façon coquette et s’approche de Xander. Elle s’agrippe effrontément à son bras, mettant sa poitrine en avant, profitant de son décolleté plongeant.
Je n’en ai rien à faire de leur romance. Tout ce que je vois, c’est la voie libre vers ma double porte.
Je remonte la bretelle de mon sac à dos et tente une percée.
~ Tsss, tsss, tsss… Où crois-tu aller comme ça, la naine ? ~ me dit mon bourreau.
Il vient vers moi en deux pas, aussi fluide qu’un fauve. Il m’attrape par la capuche, empoigne une poignée de mes cheveux et tire.
Je recule d’un demi-pas, mais ma hanche me trahit. La douleur m’assaille, brûlante, et me fait vaciller sur mes jambes.
~ Tiens bon, Rory. Ne t’effondre pas. Tu es capable. Tiens-toi droite. Ne pleure surtout pas. ~
Je baisse les yeux, refoulant du mieux que je peux les larmes qui menacent d’éclater.
Ses doigts s’enroulent autour de ma nuque. Sa paume est chaude, lourde. Ça tire mes longs cheveux blonds cendrés coincés dans ma capuche. Un pincement sec. Ça serre.
Sa grande main fait presque le tour de mon frêle cou.
J’ai l’impression qu’il pourrait facilement me casser la nuque d’un seul coup.
La pression se resserre alors qu’il me crie au visage :
~ Regarde-moi, Aurora ! ~
Tout en relevant la tête, je l’entends rire à mes dépens, directement dans mon oreille. Son souffle chaud me brûle la peau.
Je le regarde. Il est si proche que je pourrais compter ses cils.
Pourquoi sourit-il de la sorte ? Qu’est-ce qu’il me veut ? Que va-t-il me faire ?
~ On dirait une sale p**e qui l’a eu bien profond dans le cul la nuit dernière. C’est pour ça que tu marches tout croche ? Hahaha ! ~
Le quatuor de pétasses pouffe de rire.
Autour de nous, quelques badauds ralentissent. Certains ne se gênent pas pour filmer mon calvaire. D’autres jettent un regard bref, sans intérêt. Mais personne ne dit rien.
Personne ne dit jamais rien.
~ S-s’il te plaît… ~ que je souffle, mais ce n’est qu’un souffle.
~ Hein ? J’entends pas. Tu veux ma bite dans le fond de la gorge, s****e ? ~
~ Parle plus fort ! ~
~ S-s’il te p-plaît… lâ-lâche ch-che m-moi… ~
Puis, d’un coup sec, il me pousse.
Mon épaule s’écrase contre le mur derrière moi. L’impact me coupe le souffle.
La douleur dans mon bassin explose, remonte comme une vague noire et me coupe la respiration. Je plaque ma main sur ma bouche pour étouffer les cris.
Xander éclate de rire, un vrai rire franc.
~ Aller ma petite p**e, faut savoir encaisser dans la vie. Certains aiment ça brutal, tu vois. ~
Je sens son souffle chaud se déplacer de mon cou à ma joue. Il replace une mèche de cheveux avec une lenteur calculée.
Et PAF !!!
Sa paume claque contre ma pommette durement.
Ma tête cogne contre le mur. Un goût métallique envahit ma bouche. Mes oreilles sifflent. Pendant une seconde, je ne vois plus rien que des éclairs blancs.
Le monde tangue, mais je parviens à rester debout.
Il ne me verra pas tomber. Jamais.
Amira glousse, accrochée à son bras, excitée par la scène.
Xander sort la langue et nettoie le sang sur mon visage.
Avec un clin d’œil et un sourire éclatant, il tourne les talons et part avec elle.
La clique de sbires à leur suite.
Je reste là, collée au mur, les paumes tremblantes, la joue en feu. L’odeur de mon propre sang me donne la nausée.
Ma hanche proteste. Je suis raide comme un bout de bois.
Puis je tourne la tête.
La double porte… elle est là, juste devant moi.
Je vacille.
Puis j’avance.
Un pas.
Puis un autre.