Agitation en bas de l’allée de Trémaria, les gendarmes détachent les rubans afin d’ouvrir le passage au camion-plateau venu emporter le véhicule.
***
— Bataille !
— Encore ? Je suis sûr que tu triches ! Toute façon, il manque la moitié des cartes à ce jeu…
— Ah ! Voilà le lieutenant, on va devoir abandonner le combat. Dommage pour moi, j’étais à deux doigts de t’écraser !
Confinées dans la salle principale du centre de loisirs, les six personnes s’occupent comme elles peuvent : deux se sont accroupies de part et d’autre d’une table de petit format pour une partie de cartes improvisée, une troisième s’applique à bâtir une tour branlante avec une série de cubes dépareillés, une quatrième consulte les différents livres de la bibliothèque tandis qu’un couple observe chacun des dessins accrochés au mur. Virginie remarque immédiatement l’attitude protectrice de l’homme envers la femme. Voyant les enquêteurs arriver, le groupe de joggeurs se rassemble autour d’eux. Valéry Treguer sort le carnet où il a noté les identités, et effectue les présentations. Chacun des coureurs arborant un maillot floqué de son prénom et de l’indication « Départ 5 h 39… », le travail de mémorisation des policiers est grandement facilité. Le capitaine Le Gac pose sa première question à la cantonade :
— Le lieutenant m’a signalé que vous courez plusieurs fois par semaine, en général tôt le matin. Empruntez-vous toujours l’allée de Trémaria ?
Nathalie, seule femme du groupe, s’érige en porte-parole :
— Absolument pas ! Aujourd’hui, Bernard a pris la tête et a choisi l’itinéraire. Sa technique favorite d’orientation est « au hasard, Bernard ! » ; le passage sur la droite le tente, alors on file par ici, et là-bas, ça a l’air sympa, alors on y va… On est partis, comme presque toujours, du parking du Family, le centre culturel de Landerneau, et… la description de notre parcours peut vous servir à quelque chose ?
— Non, pour l’instant, ce n’est pas utile. Et donc, vous êtes arrivés dans cette allée…
— Oui, on fait cela parfois, une petite côte qui fait du bien aux jambes, pas méchante, mais ça grimpe un peu. Et en haut, on prend la rue du Commandant-Charcot et l’on redescend par la rue Dunant pour rejoindre… mais je recommence à tout vous détailler, excusez-moi.
— Je croyais que monsieur… Bernard choisissait le chemin ?
— En effet, pour certains carrefours où s’offrent à nous plusieurs possibilités, mais, ici, une fois engagés dans l’allée, il y a peu d’autres choix pour continuer, ou alors par des routes désagréables à suivre. À force, on connaît toutes les particularités, les coins à éviter, trop risqués à cause des crottes de chien ou des feuilles mouillées en automne, pénibles parce que le trottoir est trop étroit et que l’on préfère ne pas courir sur la chaussée, même avant 6 heures du matin. C’est valable pour le samedi car, en semaine, le mardi, c’est circuit et le jeudi, du fractionné sur la piste d’athlétisme et sur les côtes de Landerneau.
— Samedi ? s’étonne Virginie. Vous voulez dire dimanche…
Sourire sur les visages de tous les membres du FFDA. Nathalie reprend :
— En effet, d’habitude, nous courons le samedi. Et là, exceptionnellement, nous avons décidé de reporter d’un jour. Avant-hier, nous avons organisé un barbecue chez Jean-Luc et nous avons tous un peu abusé : la météo, l’ambiance et les vins… Nous avons passé une super soirée, qui s’est terminée aux alentours de deux heures du matin. Savez-vous qui est cette pauvre femme, et si elle a été…
Adrien hoche la tête, un sourire triste sur les lèvres.
— Nous ne pouvons rien vous dire encore. Nous n’avons pas retrouvé d’indication permettant de l’identifier et, pour le reste, l’autopsie le déterminera, mais pas avant demain ou mardi… Vous avez probablement remarqué qu’elle portait une tenue de jogging, peut-être l’avez-vous croisée au cours de…
Claquement sec ! L’homme au tee-shirt floqué « Marc » s’est tapé sur la cuisse du plat de la main.
— Mais oui ! C’est là que je l’ai vue ! Dimanche dernier, au trail de l’Élorn ! Ah ! Je suis le seul ici à y avoir participé. Gaël se trouvait avec moi, mais il est parti en vacances. Elle… oui, c’est ça, elle s’engueulait avec son mec. Enfin, avec un gars, j’ai eu l’impression que c’était son mec, étant donné la façon dont ils se comportaient.
Soudainement intéressés, les enquêteurs se tournent maintenant vers Marc.
— Et avez-vous entendu quelque chose nous permettant de l’identifier, un nom, un prénom ?
— Non, rien, euh… Son numéro de dossard… en fait, je crois qu’elle ne l’avait pas encore mis, j’en suis presque sûr !
Court moment de réflexion, le regard baguenaudant au plafond, puis l’homme reprend :
— Par contre, son mec, oui, il l’avait ! Et j’ai même remarqué que ça correspondait au code secret de ma carte bleue, le truc écrit derrière, qu’on doit ajouter si l’on commande sur Internet. J’en avais fait une juste avant, de commande, c’est pour ça que je me souvenais de ces trois chiffres et que ça m’a amusé quand j’ai vu qu’ils étaient affichés sur le dossard de ce gars. Vous voulez que je vous donne ce numéro ?
Avant même que les enquêteurs n’aient pu répondre, Nathalie intervient vigoureusement :
— Mais bien sûr que tu dois ! Ça permettra de trouver le nom de cet homme et à partir de là celui de son amie, s’ils étaient bien ensemble !
Marc arbore un air gêné.
— C’est que… vous ne le répéterez pas ? Parce que ça peut être dangereux !
Adrien lève la main pour calmer le coureur en se retenant de sourire.
— N’ayez aucune crainte, nous ne signalerons pas la correspondance entre ce numéro et celui indiqué au dos de votre carte, ce détail est totalement inutile à notre enquête. Il n’y a donc que vos amis des FFDA qui le sauront. Vous leur faites confiance ?
Confus, l’homme fournit les trois chiffres au capitaine de police qui les note. Puis Adrien regarde l’heure sur son téléphone portable et, après une petite grimace d’inquiétude, compose un SMS.
— Je suppose qu’aujourd’hui, nous aurons des difficultés à joindre les organisateurs de cette course pour récupérer la liste des participants, mais j’essaie par une autre méthode, même s’il est un peu tôt pour cela…
Moins de deux minutes plus tard, alors que les enquêteurs relèvent les identités et coordonnées de chacun des membres, une courte sonnerie contredit le capitaine.
Consultant le message reçu, un sourire éclaire son visage. Il montre la photo affichée sur son écran à Marc.
— S’agit-il bien de cet homme ?
— Oui, un oui catégorique !
D’un glissement de doigt sur la surface tactile, Le Gac passe au cliché suivant.
— Et donc, voilà notre victime !
La brigadière-chef et le lieutenant de gendarmerie viennent se pencher par-dessus l’épaule du capitaine.
— Merde ! Comment as-tu fait ça ? Il faut que tu nous indiques ton truc, ça peut nous servir…
Plutôt que de répondre à Valéry, Adrien transmet un nouveau message, dont le retour arrive moins d’une minute plus tard.
— Elle se nommait Coralie Authier…
***
Les globes oculaires vides de la tête de mort suivent le mouvement des policiers lorsqu’ils sortent du local du centre de loisirs des Diablotins, accompagnés des membres du FFDA, heureux de retrouver leur liberté d’aller et venir et surtout de courir. L’épaule sur laquelle est installé l’inquiétant tatouage – crâne décharné aux mâchoires grandes ouvertes, hurlant silencieusement une douleur que ses traits ne peuvent plus exprimer – s’écarte discrètement pour se dissimuler aux regards inquisiteurs des enquêteurs qui descendent maintenant récupérer leur véhicule en bas de l’allée de Trémaria.
***
Le capitaine Le Gac montre le cadre placé à côté de la télévision dans le petit salon de l’appartement.
— Vous nous avez dit qu’un homme passait souvent la nuit avec madame Authier. S’agit-il de cette personne ?
Gérard Roupin chausse les lunettes attrapées dans la poche de sa chemise et se penche pour regarder la photo de plus près. Il prend bien garde à ne rien toucher, obéissant ainsi aux recommandations données par l’officier de police judiciaire venu lui demander d’assister à la visite du logement de sa voisine.
— Oui, je suis formel. Je le croise parfois quand il entre ou sort de l’appartement, principalement le week-end. Annabella, tu veux bien confirmer ?
La femme brune se penche à son tour pour examiner le portrait, faisant bâiller l’ouverture de son peignoir. Le détail n’échappe pas au regard intéressé de Gérard Roupin, qui ne perd pas une miette du spectacle. Le constatant, Annabella Ribeiro resserre les pans du vêtement et se redresse, donnant un léger coup de son index tendu sur le nez du voyeur.
— Rooo, gros coquin ! Si, Monsieur le policier, je l’ai vu aussi. Comme Gérard il a dit, il vient beaucoup le week-end. La semaine, je ne crois pas…
— Bien. Et le nom de Michaël Ruelan évoque-t-il quelque chose pour vous ?
Annabella Ribeiro réagit immédiatement en entendant le prénom :
— Si, Michaël ! Coralie, elle l’appelle comme ça. Elle n’était pas contente parce qu’il n’allait pas assez vite à la rejoindre, ils partaient courir tous les deux.
Adrien remercie madame Ribeiro, évitant au passage de laisser glisser son regard dans le décolleté généreux qu’elle offrait à la vue de tous. Contrairement à Gérard Roupin, rasé, lavé et habillé lorsque les officiers de police sont venus sonner chez lui, la voisine aux fortes intonations lusitaniennes finissait tout juste de préparer son petit-déjeuner. C’est donc vêtue de son peignoir éthéré et chaussée de mules qu’elle se plia de bonne grâce à la requête du charmant capitaine, la brigadière-chef Lastourien se retenant pour ne pas exploser de rire en remarquant les œillades gourmandes que la quinquagénaire décoche à son supérieur, qui reprend sans attendre :
— Virginie, tu t’occupes de la chambre avec madame Ribeiro pendant que je regarde ici. Je suppose que les papiers administratifs se trouvent dans ce meuble…
Alors que les deux femmes se rendent dans la pièce attenante pour une fouille rapide, Le Gac sort le classeur souple renfermant feuilles de paie, contrats d’abonnement et factures de fournisseurs en électricité ou téléphonie. Tout en rassemblant les éléments pouvant se montrer utiles à l’enquête, il continue à poser quelques questions au voisin de palier :
— Je vois ici que madame Authier possédait une voiture, Renault Clio blanche… Savez-vous si elle se trouve sur le parking ?
— Non ! Nous disposons chacun d’une place attribuée, et la sienne était vide lorsque je suis revenu des courses hier en fin de matinée.
Courte réflexion de l’homme, qui poursuit :
— Il me semble aussi pouvoir affirmer que son automobile n’était pas garée là vendredi soir à mon retour du travail, vers 18 h 30. Toutefois, je ne peux vous garantir qu’elle n’est pas rentrée ensuite. Comme vous l’avez constaté, ma porte se situe après la sienne dans le couloir, je ne l’entends donc pas passer, d’autant plus qu’elle porte très souvent ses chaussures de sport, et pas des talons hauts comme Annabella…
Comme pour confirmer ses dires, le tac-tac des mules de la voisine sur le plancher de l’appartement annonce le retour des deux femmes.
— Je n’ai rien trouvé d’intéressant là-bas, capitaine Le Gac ! Tout ce que je peux certifier, c’est qu’aucun homme ne vit ici à temps plein, comme nous l’ont indiqué nos deux assistants. Idem dans la salle de bains, uniquement des produits féminins autour de la baignoire. Et elle n’était pas férue de maquillage ou autres soins de peau, rien que le minimum vital. Par contre, l’armoire à pharmacie est bien fournie, de quoi traiter tous les petits bobos qu’une pratique intensive de la course à pied peut générer. As-tu consulté son ordinateur ?
Adrien hochant négativement la tête, la brigadière-chef allume la machine et grimace.
— Mot de passe nécessaire, nous ne pourrons rien avoir aujourd’hui ! Vois-tu autre chose à embarquer, mis à part la pile de paperasse que tu es en train de rassembler ?
Coup d’œil circulaire dans la pièce chichement meublée.
— Regarde à la cuisine et dans le placard de l’entrée. Je ne pense pas que cela soit d’une grande utilité, mais on ne sait jamais ! Ensuite, tu prépareras le compte rendu à faire signer à madame Ribeiro et monsieur Roupin, et nous vous laisserons vaquer à des occupations plus agréables…
***
— À ton avis, ils b*****t ensemble ?
Adrien fixe Virginie, surpris par sa question.
— Tu veux parler des voisins ? Ça ne m’étonnerait pas, je pense que quelques rapprochements se produisent de temps en temps, les deux étant divorcés. Pourquoi cette interrogation ? À trop travailler avec des hommes, tu contractes leurs sales habitudes, brigadière-chef !
— Non, pour rien. J’ai juste constaté les regards qu’elle te lançait ; elle aurait bien repris sa grasse matinée avec toi dans son lit comme petit-déjeuner. Mais comme tu n’as pas répondu favorablement à ses appels, c’est Gérard qui va s’y coller ! J’ai remarqué que, à notre départ, elle lui attrapait la main pour l’attirer dans son appartement.
— Bravo, tu as l’œil ! Mais cela ne fait pas avancer notre affaire ! En premier, nous devons localiser le petit ami.
— Michaël Ruelan. Je suppose que ses coordonnées ne figurent pas dans les papiers que tu as récupérés.
Adrien hoche la tête, réfléchissant à un moyen d’éviter de solliciter de nouveau Richard Dumoing, alias R2D2. À partir du numéro de dossard de Ruelan, le geek avait effectué une recherche sur les divers sites internet relatant l’événement du dimanche précédent et retrouvé le nom du traileur, ainsi que plusieurs photos où on le voyait en compagnie de Coralie Authier.