Chapitre I-1

2031 Words
IDimanche 9 juillet, 7 h 30 Arrivé aux pieds de l’escalier, le capitaine Le Gac sent immédiatement l’agréable odeur en provenance de la cuisine. — Prends au moins un café avant de partir, et grignote une ou deux tartines. Ce n’est pas sain d’aller travailler le ventre vide, même si tu risques de tomber sur un spectacle peu ragoûtant… À moitié étonné, Adrien constate que Chantelle a déjà confectionné le petit-déjeuner et préparé son bol. Il consulte sa montre. — Comment savais-tu que je serais requis de si bonne heure ? Mon téléphone n’a même pas sonné ; je le mets sur vibreur pour ne pas réveiller Ouregane, bien que nous ayons la chance que notre fille se rendorme rapidement et fasse de bonnes nuits. Il ne s’est pas passé cinq minutes depuis l’appel, et ma cafetière demande plus de temps pour se remplir. Ne te fatigue pas à me répondre, je suppose qu’il s’agit encore de l’une de tes prémonitions… Sourire énigmatique de la sorcerez, qui tend à l’enquêteur une tartine grillée, beurrée et couverte d’une appétissante compote faite maison. — Quelque chose m’a tirée du lit, mais, bien sûr, je n’en sais pas plus. Par contre, je présume que si l’on t’a demandé de venir aussi tôt un dimanche, c’est qu’un meurtre s’est produit… Où cela se situe-t-il ? — Landerneau ! Je n’ai pas bien compris pourquoi la PJ* devait intervenir ; le proc’ est resté assez vague. Je crois qu’il a, comme nous, été tiré du lit après une soirée chargée et arrosée, et qu’il avait du mal à se remettre les idées en bonne place. La veille, Chantelle et son compagnon Michel étaient conviés à dîner chez Ruby et Adrien. Le repas était agrémenté d’un agréable vin et de quelques digestifs concoctés par les sorcerezed. Ces libations ayant fait monter l’alcoolémie des convives au-dessus des limites autorisées pour reprendre le volant, ils étaient donc restés dormir dans la chambre d’amis préparée à cet effet. Chantelle s’étonne : — Landerneau ? Tu dois savoir que Laurence enquête là-bas sur l’affaire du couple roumain… S’essuyant la bouche après avoir englouti sa seconde tartine, Adrien fronce les sourcils. Visiblement, il avait oublié ce point. — Assez traîné ! Il faut que je me presse, Virginie doit m’attendre devant chez elle depuis dix minutes. Elle va râler grave, surtout si je sens le pain grillé. Bon retour à Plougourvest ! finit l’enquêteur en déposant une bise rapide sur la joue de la sorcerez. — À plus tard, joli capitaine… Adrien fait mine de ne pas avoir entendu et referme sans bruit la porte derrière lui. *** Plusieurs véhicules de la maréchaussée bloquent l’accès à l’allée de Trémaria. Quelques rares badauds matinaux jettent un coup d’œil curieux par-dessus les rubans tirés pour les empêcher d’approcher. Accompagné de la brigadière-chef Virginie Lastourien, Le Gac sort sa carte et la présente au gendarme qui s’interpose, un petit nouveau fraîchement débarqué à la BTA** de Landerneau et qui n’a pas encore eu l’occasion de croiser le capitaine de la police judiciaire brestoise. Montant l’étroite voie, les enquêteurs trouvent le lieutenant Valéry Treguer, commandant de la brigade, qui leur serre la main. — Salut, Adrien ! Content de voir que cette corvée te revient. Montrant le coffre ouvert d’une Renault 19 grise garée sur le côté droit, il poursuit : — Le procureur a longtemps hésité entre nous et vous. Tu as entendu parler de cette sale affaire du couple roumain découvert à La Roche-Maurice jeudi dernier ? La BR*** brestoise est déjà sur le coup. Comme il nous a été impossible d’établir une liaison entre ces deux cas, Barjac a préféré vous attribuer ce nouveau bébé. Le légiste ne va plus tarder, vos gars attendent sa présence pour sortir le corps… Le Gac acquiesce, les lèvres pincées, et les policiers s’approchent de l’automobile autour de laquelle des spécialistes du SLPT**** s’activent à prendre des photos et à relever empreintes et échantillons afin de figer la scène de crime. Pendant que le lieutenant descend accueillir François Bodonec, le médecin légiste brestois, Adrien réalise quelques clichés avec son téléphone. Salutations rapides et distantes à l’homme de l’art, qui a déjà enfilé sa tenue de travail, et les enquêteurs s’écartent pour le laisser pratiquer les premières constatations. De loin, ils observent les techniciens extraire le cadavre de son inconfortable cercueil et le déposer sur une civière. Le capitaine en profite pour effectuer quelques clichés du visage de la victime avant que les employés des PFCA***** du Vern l’emportent à l’institut médicolégal de l’hôpital de la Cavale Blanche. Alors que les techniciens en scène de crime s’empressent pour investiguer dans le coffre maintenant dégagé de la Renault, l’officier de gendarmerie retrouve ses collègues brestois. — À propos de l’affaire des Roumains, je crois que tu connais la personne chargée du cas, la lieutenante Rousseau… Écoutant l’échange tout en observant les alentours, la brigadière-chef note le léger frémissement échappant à son supérieur lorsqu’il entend ce nom. — En effet, nous avons travaillé ensemble sur une enquête à Lannilis, l’année passée******. Peux-tu me faire un topo rapide sur tes premières constatations ici ? J’ai peut-être zappé des détails. Sourire flatté du lieutenant Treguer, fier d’être ainsi mis à contribution par ses collègues, limiers chevronnés dans l’investigation criminelle. — Une femme, dont j’estime l’âge entre trente et quarante ans, sportive pour de vrai… — Pour de vrai ? s’étonne Le Gac. Virginie se charge de l’explication : — Ce n’est pas parce que l’on porte un jogging que l’on est un sportif “pour de vrai”. Beaucoup adoptent ce type de fringue plus confortable et rapide à enfiler le matin pour aller chercher le pain ou le journal. Quels détails te font dire que la victime pratiquait réellement ? Les deux mains de Valéry, pouces et index écartés de trois centimètres, miment sur son front. — Le bandeau, du style que l’on se colle autour de la tête pour courir sans avoir les cheveux qui te viennent dans les yeux. Et ses chaussettes : pour te rendre à la boulangerie en cette saison, tu ne mets pas ce genre de truc, c’est un modèle pour sportif. Tu as d’ailleurs dû remarquer qu’elle ne porte plus de godasses ; on ne les a pas encore retrouvées. Sinon, on aperçoit les traces de transpiration aux endroits habituels… Opinant silencieusement de la tête, Adrien fait signe à son collègue gendarme de continuer. — Pour la cause de la mort, strangulation, sans aucun doute ! La couleur du visage, la langue qui sort, les sillons autour de son cou, une cordelette, un truc dans le genre lacet, sans doute pris sur les chaussures, ce qui peut être la raison pour laquelle elles ont disparu. Un homme de l’équipe technique s’approche. — Nous n’avons pas retrouvé les papiers de la victime, ce qui ne m’étonne pas : quand on part courir, on n’emporte que le strict nécessaire et on laisse le reste à la maison ou dans l’auto. Mais elle n’avait rien dans les poches, pas de clefs ni de téléphone… — Elle les a peut-être foutus dans un mini-coffre à code attaché à sa voiture, indique Virginie. Beaucoup le font pour éviter de trimballer la clef, mais cela sert plus à ceux qui pratiquent des sports nautiques, surf ou longe-côte. Par contre, pour le portable, on peut utiliser un brassard ou une ceinture souple pour le garder avec soi. Le technicien reprend : — Le véhicule est plutôt crade. Nous allons avoir besoin de temps pour l’inspecter à fond et distinguer les traces laissées par le meurtrier de celles du propriétaire. Tu nous donnes l’autorisation de le faire emporter ? Le Gac sourcille. — Tu veux dire qu’il ne s’agit pas de la voiture de la victime ? — Merde ! réagit le lieutenant Treguer. J’ai oublié de te parler de ça, excuse-moi ! Non ! En fait, ce tas de boue traînait depuis un bout de temps sur le parking de la cité Du Guesclin. N’ayant pas les moyens de s’en racheter une autre, son propriétaire tarde à s’en séparer, mais sa charrette n’est pas passée au contrôle technique depuis bien trop longtemps. Il se doute qu’il faudrait tout changer dessus, alors il la garde là, l’utilisant une fois de temps en temps s’il doit se déplacer en des endroits non desservis par les transports en commun, chose heureusement rare. — Vous l’avez interpellé ? Signe hésitant de la tête. — Bien sûr, nous avons immédiatement recherché son identité à partir de l’immatriculation, et j’ai envoyé des gars pour le cueillir. Il leur a avoué l’état de décrépitude de sa bagnole, qui reste en permanence au fond du parking de la résidence, dont il ne se sert que s’il ne peut pas faire autrement. Il prétend ne pas l’avoir utilisée depuis lundi dernier. Ce sont mes hommes qui lui ont appris qu’elle ne se trouvait plus là où il l’avait garée : on ne voit pas sa place de stationnement de chez lui ni de l’entrée de son immeuble, il est donc possible qu’elle ait été volée huit jours plus tôt. De plus, il affirme ne plus la verrouiller, de peur que les serrures ne se grippent, car elles sont particulièrement rouillées. La procédure de garde à vue n’a pas encore été lancée ; il n’est pour l’instant retenu qu’en tant que témoin, mais le major qui s’est occupé de l’intervention est particulièrement finaud et, d’après lui, ce gars dit la vérité. Il ne s’est même pas rendu compte qu’on lui avait emprunté son épave. Grincement de dents de déception. — Espérons que le tueur perde ses cheveux ou ait des pellicules, cela nous donnera déjà une trace ADN. Et ça ? Du doigt, Le Gac pointe la zone grasse qui s’étire de l’arrière de la R19 jusqu’au milieu de la chaussée. — Un bidon dans le coffre pour refaire régulièrement les niveaux, car le moteur consomme plus d’huile que d’essence d’après son propriétaire. Le cadavre a dû appuyer dessus et le bouchon, mal refermé, a sauté. Ensuite, l’huile s’est écoulée par l’un des nombreux trous de rouille pour se répandre dans la rue, cause de la chute du coureur qui a permis de découvrir ce cadeau-surprise. Un conseil : si le légiste prétend que la victime a les cheveux gras, ne lui fais pas totalement confiance… Souriant poliment à la mauvaise blague de l’officier de gendarmerie, le capitaine poursuit : — Cette presque épave doit faire du boucan en se déplaçant. Nous interrogerons le voisinage. Quelqu’un a peut-être aperçu le conducteur qui l’a déposée ici… Et donc, qui l’a découverte ? — Les FFDA ! Regard étonné de Le Gac qui recherche dans sa mémoire le sens de ce sigle. Remarquant le sourire de Valéry Treguer, il abandonne sa quête, se doutant que le lieutenant aurait du plaisir à lui en révéler la signification. — Les Fous Furieux De l’Aurore ! Il s’agit d’une petite formation de joggeurs, qui prennent leur pied à se lever très tôt pour courir dans Landerneau. Et quand je dis “très tôt”, c’est vraiment très très tôt : environ 5 h 30 la semaine, et 6 h 30 le week-end. Le capitaine restant muet d’étonnement, Valéry poursuit : — Ce truc a été mis en place par l’ancien commandant de la gendarmerie landernéenne et, malgré sa mutation pour Rennes, le groupe perdure. D’ailleurs, le collègue a récidivé dans la capitale de la Bretagne et, là-bas, ils décollent encore plus tôt ; normal, car ils se situent plus à l’est, le soleil se lève donc avant sous leur longitude… Tu pourras leur demander tous ces éclaircissements toi-même. Nous avons réquisitionné le centre de loisirs pour que la troupe puisse s’installer en t’attendant. Sans vouloir te commander, ce serait sympa de les auditionner tout de suite pour les laisser repartir, je ne pense pas qu’ils puissent te dire quoi que ce soit de plus. Le Gac acquiesce et fait signe à Virginie de venir. Celle-ci s’activait à interroger les personnes qui regardaient la scène de derrière les rubalises tendues par la gendarmerie pour les empêcher d’approcher. Rejoignant son chef, elle explique : — Ces gens habitent plus haut, dans cette rue à sens unique. Ils sont donc passés par ici ces derniers jours. Je leur ai demandé s’ils savaient depuis quand cette épave traînait à cette place ; une R19 dans cet état se repère assez facilement. D’après la femme, cela daterait de vendredi, elle est presque certaine qu’elle ne se trouvait pas là jeudi… Bien sûr, nous allons devoir diligenter une enquête de voisinage, quelqu’un a peut-être aperçu ou entendu quelque chose. Comme tu le disais, ce tas de boue doit faire un sacré raffut quand il bouge, cela se remarque… Écoutant les explications de sa collègue policière, le lieutenant Valéry Treguer intervient : — Sans vouloir me montrer défaitiste, l’endroit où est rangée cette épave est totalement invisible depuis les habitations. On ne peut la voir que depuis l’école, mais elle est évidemment fermée pendant les vacances. Et, pour le bruit, tu te situes en face du CLSH******* des Diablotins : matin et soir, les parents défilent dans leurs voitures pour venir conduire ou rechercher leur progéniture, cela génère du roulage dans la rue… Moue de déception pour Virginie, qui reprend : — Oui, je m’y attendais un peu, mais peut-être que nous aurons au moins confirmation du jour d’arrivée du véhicule. Adrien complète, désignant la petite résidence en bas de l’allée de Trémaria : — Dans ce genre d’endroit, il y a en général pas mal de gamins qui traînent pendant les vacances, allant et venant dehors. Ils sauront certainement nous donner une approximation. Lorsqu’ils ont sorti le corps, j’ai remarqué que la rigidité cadavérique avait disparu, cela doit donc dater de plus de quarante-huit heures…
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD