CHAPITRE 6 — LA GUERRE INVISIBLE

589 Words
La marche vers Bikok se fit dans un silence lourd. Après la trahison, plus aucun homme ne parlait à la légère. Les tambours avaient cessé, remplacés par le froissement des feuilles et le pas mesuré des guerriers d’Ongola. Ekang avançait en tête, le regard durci, conscient que chaque décision prise désormais pèserait sur des centaines de vies. Bikok n’était pas un village ordinaire. Ses terres étaient riches, mais surtout anciennes. Les anciens disaient que le sol lui-même se souvenait des guerres passées et qu’il nourrissait autant les vivants que les esprits. Basogo Enyegue et Ndzié Etoa le savaient. Ils avaient préparé la défense bien avant que les éclaireurs annoncent l’arrivée d’Ekang. À l’intérieur de Bikok, Obougou et Tsoungui traçaient des signes au sol avec de la cendre et du sang animal. Ils n’invoquaient pas encore. Ils appelaient d’abord la peur. Des poisons furent appliqués sur les pointes de flèches, des poudres disséminées dans les hautes herbes, et des amulettes distribuées aux guerriers. — La guerre ne commence pas quand les lances se croisent, murmura Tsoungui. Elle commence quand l’ennemi doute. Fuda Ewondo sentit ce doute avant même le premier affrontement. Les éclaireurs revenaient troublés, parlant de visions, de cris entendus la nuit, d’ombres qui semblaient se déplacer seules. Certains guerriers refusèrent de manger, craignant l’empoisonnement. Ekang convoqua ses chefs. — Bikok veut nous affaiblir sans combattre, dit-il. Ils veulent que nous nous détruisions nous-mêmes. Kolo Beti serra les dents. — Alors frappons fort et vite. — Non, répondit Fuda. Si nous fonçons, nous tomberons dans leurs pièges. C’est alors qu’un vieil homme sortit de l’arrière du camp. Peu de guerriers l’avaient vu marcher. Encore moins l’avaient entendu parler. Ngang Medza. Son corps semblait frêle, mais son regard était plus ancien que la forêt. Il s’agenouilla devant Ekang, puis traça un symbole dans la poussière. — Bikok parle aux esprits de la peur, dit-il. Moi, je parlerai à ceux du silence ! _nsinsim be tara ! Ma Ngang Medza ma loé mina ! Vâ'a ne me ngul !_* Cette nuit-là, les tambours de Bikok se turent. Les chants cessèrent. Même les insectes semblaient s’être éloignés. Obougou sentit quelque chose lui échapper. — Quelqu’un nous répond, dit-il à voix basse. À l’aube, la première escarmouche éclata. Des groupes de guerriers se heurtèrent dans la brume. Les flèches empoisonnées firent des victimes, mais les amulettes préparées par Ngang Medza protégèrent plusieurs combattants d’Ongola. Basogo Enyegue entra enfin en action, menant une charge brutale. Fuda Ewondo se plaça face à lui, non pour combattre encore, mais pour l’observer. Chaque mouvement de Basogo était précis, calculé, presque trop. — Il attend quelque chose, murmura Fuda. Pendant ce temps, Kolo Beti affrontait les premières lignes de Ndzié Etoa. Les coups étaient lourds, sans retenue. Le sol se gorgeait de sang. Au sommet de la colline, Obougou et Tsoungui tentèrent un rituel plus puissant. Mais avant que l’invocation ne soit complète, Ngang Medza frappa son bâton contre la terre. Le vent changea. Les esprits ne répondirent plus à Bikok. Tsoungui recula, le visage blême. — Ce n’est pas une guerre ordinaire… Ekang observa le champ de bataille. Il comprit que la victoire ne se gagnerait pas seulement par l’épée, mais par la maîtrise de l’invisible. Cette guerre serait longue, et Bikok n’avait pas encore révélé toutes ses armes. La brume se leva lentement, laissant apparaître les deux armées prêtes à s’affronter pleinement. La véritable bataille allait commencer. n.e : *incantation du sorcier du village faisant appel aux esprits des ancêtres afin qu'ils lui prêtent main forte.
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