CHAPITRE 9 — LES PAROLES AVANT LE FEU

567 Words
La guerre ne débuta pas avec le fracas des armes. Elle commença par des paroles. Dans les terres d’Ongola comme dans celles de la Lékié, les préparatifs prirent une forme nouvelle. Les forges continuaient de battre le fer, les guerriers s’entraînaient, les éclaireurs sillonnaient les frontières… mais, pour la première fois depuis Bikok, les tambours de guerre furent accompagnés par les voix des messagers. Ekang comprit qu’affronter la Lékié ne pouvait se faire à la hâte. Un royaume capable d’unir neuf villages sous une seule couronne méritait autre chose qu’une attaque brutale. Il convoqua donc des représentants, choisis pour leur éloquence autant que pour leur loyauté. — Nous irons parler, dit-il à son conseil. Mais que personne ne confonde parole et faiblesse. Fuda Ewondo approuva. — La parole est une arme. Mal utilisée, elle se retourne contre celui qui la porte. Du côté de la Lékié, Ekani Yemessoa accueillit la nouvelle avec un sourire tranquille. Dans sa cour, entre les chants, le vin et les rires, il écouta les rapports de ses généraux. — Ongola veut négocier, dit Batchenga. — Ou gagner du temps, ajouta Okola. Ekani leva la main. — Peu importe. Recevons-les. La guerre commence toujours par ceux qui croient encore pouvoir l’éviter. Les premières rencontres eurent lieu dans des villages frontaliers, neutres en apparence, mais déjà chargés de tensions invisibles. Chaque royaume envoya ses émissaires, entourés de gardes, de sages et parfois de devins. Les discussions furent longues. On parla de frontières, de routes commerciales, de droits sur certaines terres autrefois partagées. Ekang se montra ferme mais ouvert, proposant des alliances, des mariages politiques, des pactes de non-agression. Pour un instant, certains crurent que la guerre pourrait être évitée. Monatélé, le diplomate de la Lékié, se révéla redoutable. Ses mots étaient choisis avec soin, capables d’apaiser une salle entière ou d’y semer le doute. — L’unité que vous prônez, dit-il, ressemble à une domination déguisée. Les représentants d’Ongola répliquèrent avec calme. — L’unité évite que le Centre ne se déchire éternellement. Mais derrière les sourires, les rancœurs s’accumulaient. Certains villages de la Lékié, plus exposés aux frontières, envisageaient des concessions. D’autres refusaient catégoriquement toute perte d’autonomie. Sa’a et Obala s’opposaient souvent lors des conseils internes, l’un prônant l’usure patiente, l’autre la défense sacrée des traditions. À Ongola aussi, les divisions apparaissaient. Kolo Beti s’impatientait. — Chaque jour passé à parler est un jour offert à l’ennemi. Ngang Medza, lui, percevait autre chose. — Les paroles troublent les esprits, dit-il. Elles les réveillent parfois plus sûrement que la guerre. Et les accrochages commencèrent. Un convoi fut attaqué sur une route disputée. Des éclaireurs disparurent dans la forêt. Chaque camp nia toute responsabilité, mais les regards se firent plus durs lors des rencontres suivantes. Les négociations continuèrent pourtant. Parce que trop de sang avait déjà coulé. Parce que chacun espérait encore tirer avantage sans payer le prix total de la guerre. Mais Ekang et Ekani Yemessoa savaient. Ils savaient que ces discussions n’étaient qu’un prélude. Une manière de mesurer l’autre, de jauger sa patience, sa peur, sa détermination. À la fin d’une rencontre particulièrement tendue, Ekani Yemessoa déclara calmement : — Quand les mots n’ont plus de place, les armes parlent d’elles-mêmes. Ekang ne répondit pas. Il savait que la route vers la guerre venait d’être tracée. Et qu’elle ne s’arrêterait plus. Les flammes n’étaient pas encore allumées. Mais déjà, le feu circulait sous la cendre.
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