Côtes-du-Nord : mars 1942

666 Words
Côtes-du-Nord mars 1942– Quelle heure est-il ? demanda le Frère Jean en frottant pour la énième fois sa manche contre le pare-brise embué. James de Tréharec essaya d’interroger le cadran de sa montre. – Je n’y vois rien, dit-il. Il fait trop sombre. Le Frère fouilla d’une main dans la poche de son cardigan et lui passa un briquet. – Je voulais arrêter de fumer à partir du Carême, expliqua-t-il, mais je n’ai pas réussi à m’y tenir après Pâques. James alluma le briquet et l’approcha de son poignet. La flamme vacillante illumina son visage sérieux. – Presque cinq heures et demie. La flamme s’éteignit. Le Frère étouffa un juron. – Ça va être juste… dit-il. James lui redonna son briquet. – Non, garde-le, dit le Frère. Je n’ai pas fini de te demander l’heure. Ça va derrière ? – Très bien ! dit Anne. Sa voix était tellement claire et positive qu’elle la fit sursauter. Elle se sentait lasse et inquiète, si différente de cette voix forte et assurée. Elle savait que le dernier bateau (celui qu’ils devaient prendre) quittait la côte à six heures et demie. Elle savait aussi que leur Ausweis ne leur garantissait la sécurité que pour cette traversée. Manquer le bateau signifiait, au mieux, devoir attendre toute la nuit dans la voiture glacée. Puis, le lendemain, passer de longues heures à la Kommandantur la plus proche pour essayer de convaincre les boches, ou les Français qui travaillaient pour eux, de changer la date sur leurs papiers. Au pire… elle ne voulait même pas y penser. Un froid humide pénétrait par tous les interstices de la voiture : le brouillard se glissait dans les espaces entre les portes et la carrosserie, par les côtés des fenêtres pourtant fermées. Anne grelottait, si bien que l’inconnu, toujours inconscient à ses côtés, lui apportait une chaleur dont elle lui était reconnaissante. Qui était-il ? Enseveli sous les sacs et dissimulé sous la couverture, il était invisible à part sa tête bouclée qui bringuebalait contre l’épaule de la jeune fille. Sa chevelure épaisse exsudait une odeur forte et musquée. Anne détourna la tête. D’habitude une odeur aussi robuste, surtout en voiture, lui aurait donné la nausée. Mais pas là : sans doute à cause du stress, elle ne se sentait plus du tout malade. Par contre, elle était gênée de cette intimité forcée avec l’étranger dans l’ombre du fond de la voiture. Elle devinait qu’il était sans papier et que c’était la raison pour laquelle le Frère voulait le cacher. Mais qu’allait-on en faire ? S’il était évanoui et blessé, que ce soit ou non à cause de l’accident, on ne pouvait pas juste l’abandonner. On n’aurait jamais le temps de trouver quelqu’un de sûr à qui le confier. En plus, on ne pouvait plus avoir confiance en grand monde. Les boches avaient envahi la France presque deux ans plus tôt et la plupart des Français voulaient se préserver en se faisant oublier de l’occupant. Certains étaient même prêts à travailler pour et avec les Allemands, à collaborer – même si c’était contre des voisins, de la famille ou des amis. Il fallait se méfier, ne se confier à personne, parler bas, chuchoter. Survivre était devenu quelque chose de précieux mais aussi de très compliqué. Le Frère Jean freina brusquement. La tête du passager clandestin quitta l’appui de l’épaule d’Anne et bascula de l’autre côté. – Pardon, j’ai cru voir quelque chose devant la voiture, dit-il. Cet accident m’a rendu nerveux. James, quelle heure est-il ? James ralluma le briquet et consulta sa montre. – Presque six heures. – Je n’ai aucune idée de l’endroit où nous sommes, dit le Frère. Avec cette purée de pois et le crépuscule… James se retourna vers sa sœur et étudia son visage à la lueur du briquet. – Ça va, Nanou ? Anne hocha la tête. – Et lui ? dit James en dirigeant son briquet vers l’inconnu. Anne se pencha vers le passager et délicatement lui prit la tête pour la ramener vers elle. À la lumière vacillante de la petite flamme, James et elle virent que malgré sa grande taille, l’étranger était un adolescent. Son visage était barbouillé de crasse et un foulard rouge sang lui entourait le cou. Anne et son frère échangèrent un regard lourd de sens, puis James lui fit un sourire qui se voulait rassurant, éteignit le briquet et se retourna sans un mot.
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