Île Verte
2012– Mais c’est quoi ce truc ? s’exclama Arnaud.
Il venait d’extirper d’une gangue de boue la chose sur laquelle il avait trébuché. Il la faisait passer d’une main à l’autre en l’observant sous toutes les coutures.
On aurait dit un morceau de bois terni qui avait vaguement la forme d’une petite toupie pour enfants. Arnaud avait marché sur l’extrémité pointue et, bien que son pied ne soit pas blessé, une douleur extrême l’avait terrassé.
Il avança son doigt vers l’extrémité en pointe et à peine l’eût-il touchée qu’une décharge électrique lui fit lâcher l’objet et pousser un cri de douleur.
– C’est du délire ce truc ? Depuis quand le bois est-il devenu conducteur d’électricité ?
Les sourcils froncés, il entreprit de gratter l’objet avec une pierre. Y avait-il du métal là-dessous ? Malgré ses efforts renouvelés le bois était étonnamment résistant et la pierre ne l’entamait pas. Pourtant, malgré sa solidité, on voyait bien qu’il avait été endommagé et que sa base à l’origine était attachée à autre chose.
Arnaud fouilla la poche de son short et en sortit un mouchoir. Il le secoua pour l’ouvrir et y déposa l’objet étrange avec soin. En faisant attention à ne pas toucher son bout pointu, il l’enveloppa du mieux qu’il put puis le fourra dans sa poche, la pointe « électrique » orientée vers l’ouverture.
Il se releva, les genoux et les coudes maculés de boue. Il ne sentait ni les bleus ni les égratignures. Il ne remarquait ni le vent qui se levait, ni les grondements de l’orage tout proche. Les pieds nus dans l’herbe mouillée, les cheveux balayés par le vent, il souriait.
Son regard se posa sur l’étang étouffé de brume. La petite fille n’était pas reparue. Qui était-elle ? Une hallucination due au brouillard ? Un fantôme ? Était-ce celle qui lui envahissait la tête depuis qu’il avait eu entre les mains le cahier ancien aux pages jaunies ?
Un pan de brouillard se releva et Arnaud crut voir sur l’autre rive un grand cerf blanc qui le regardait. L’animal resplendissait et ses contours étaient flous, comme mangés de brume. Ses yeux étaient larges, sombres et graves. Ils communiquaient à Arnaud un message familier mais que pour l’instant le garçon ne comprenait pas.
Puis, comme s’il avait entendu un bruit dans les frondaisons qui l’entourait, le grand cerf détourna la tête et en un saut disparut dans les fourrés. Si la rencontre n’avait pas été aussi intense, Arnaud aurait pu croire qu’il avait rêvé.
Une cloche retentit dans le lointain. C’était sa mère qui sonnait pour le dîner. Arnaud, sans hâte, reprit la direction de la maison.
Un sentiment profond l’habitait. Sa vie allait changer. Il en était persuadé. Il lui semblait qu’il avait attendu ce moment depuis toujours, même si jusqu’alors il n’en savait rien.