Prologue
Prologue
Anna
Enchainée.
Ensanglantée.
Mutilée, j’étais suspendue par les poignets à plusieurs centimètres du sol. J’étais maintenue par des chaînes en argent qui me rongeaient la chaire.
Volontairement, Sylvia, ma sœur que je pensais décédée, avait mis des lampes UV de partout dans cette salle de torture. Les rayons me dévoraient la peau petit bout par petit bout.
Les vampires craignaient le soleil. Même si l’on pouvait se déplacer selon notre volonté, il n’était pas très agréable à supporter. Ses rayons provoquaient une chaleur intense, insupportable en quelques minutes seulement. C’est pourquoi l’on ne sortait quasiment jamais sans une paire de lunettes de soleil. Le simple fait d’ouvrir les yeux était dérangeant.
Malheureusement, à cet instant précis, même mes rétines étaient douloureuses. Je n’arrivais quasiment plus à garder les yeux ouverts. Ma peau commençait, quant à elle, à former des bulles et à rougir.
Dégoulinante de sueur et affamée, j’avais la sensation de dessécher. Ma bouche était devenue pâteuse. Tous mes muscles étaient ankylosés. C’est à peine si j’arrivais à me mouvoir.
— Bonsoir Anna.
La voix de ma sœur raisonna dans la cellule plongée sous terre.
Je ne fus guère surprise de l’entendre, étant donné qu’elle était la seule à me rendre visite.
Enfin, elle et Lucius.
Lucius était un sorcier.
Longtemps, je crus qu’ils étaient un mythe.
Mais après tout, si les vampires existaient, pourquoi pas les sorciers ? Au fil des siècles, j’avais découvert de nombreuses autres races, plus dangereuses les unes que les autres.
La différence avec les sorciers était qu’ils étaient plus dissimulables. Ils ne portaient aucune odeur, aucune emprunt perceptible ou effluve qui les distinguait des autres. Ce qui n’était par exemple pas le cas des loups-garous.
Immortels, les sorciers étaient ce qui se rapprochaient le plus de l’humain. Ils n’avaient pas besoin de sang ou n’avaient pas d’instinct animal qui pouvait les anéantir et leur faire oublier qu’ils étaient. Ils ne se transformaient pas. Ils étaient parfaitement identiques aux hommes.
Les talons de ma sœur claquèrent le sol rocailleux.
Le bruit créa l’équivalent d’un séisme dans ma tête, tant les éléments extérieurs étaient perturbants pour moi. Mais ce fut les hurlements dans la cellule non loin de moi qui me saisirent sur place. Je reconnus les beuglements de Louis Le Blanc, le tout premier vampire, et créateur du Conseil des vampires : gouvernement qui régit les lois et qui surtout s’assure qu’elles soient respectées grâce à leur armée de guerriers de l’ombre.
Leur légitimité autrefois évidente n’était plus si certaine aujourd’hui.
Jean Le Blanc, le fils de Louis, était celui à vouloir renverser le Conseil afin de prendre le pouvoir. Pour cela, il décida d’utiliser la force.
Emprisonner son père fut la première étape.
Moi, j’étais là uniquement, pour assouvir la vengeance de ma sœur aînée, qui, de ce que j’avais compris, avait une liaison avec Jean.
Ma sœur…
Sylvia.
Je l’avais cru morte.
Je m’étais persuadée de ce fait, pensant que c’était le temps qui avait conduit à sa disparition. La réalité était tout autre. J’étais responsable du meurtre de mes parents, de ma sœur, de mon petit-frère et de mon beau-frère. Ma seule certitude était que l’unique survivante de cette soirée fut ma nièce, Melinda.
Cette pensée me serra le cœur.
Ma nièce avait dû me mépriser tout au long de sa vie, sachant que j’étais coupable de l’assassinat de tous ceux qu’elle aimait.
Ma sœur avait-elle profité d’elle jusqu’à la fin ou s’était-elle détournée dès l’instant où elle fut transformée ?
— Tu as une mine affreuse, se moqua ma sœur.
Malgré mes yeux clos, je sentais Sylvia tourner autour de moi et me guetter longuement tel un vautour prêt à attaquer sa proie.
L’enfermement, je l’avais connu.
La différence avec celui-ci était qu’elle ne me laissait pas une seule seconde de répit. Elle voulait me faire souffrir, autant physiquement que moralement. Les rayons UV en étaient la preuve. Au plus les heures s’écoulaient, au plus ils consumaient ma chair. C’était comme brûler sur un buché mais de façon beaucoup plus lente et douloureuse.
Ma sœur fit glisser les chaines.
Je ne pus contenir ma chute et je frappai le sol avec violence.
Mes os fragilisés ne purent le supporter et je les sentis se briser sous mon poids.
— Sais-tu quel jour nous sommes ?
— Il aurait fallu que tu investisses dans un calendrier au lieu de tes lames pour une meilleure commodité, rétorquai-je sur le ton de l’humour. A moins que tu veuilles me l’inscrire directement sur la peau et cocher les jours un par un au couteau ?
— C’est une idée, me souffla-t-elle. Relève-toi !
— Je ne peux pas, répliquai-je.
La mâchoire serrée, je tentai de feindre l’indifférence, mais je commençai déjà à saturer. Mes barrières mentales fortifiaient par mes années d’enfermement étaient faites de foin à côté de ce que Sylvia et surtout Lucius me faisaient.
— Nous sommes le 1er Janvier, m’annonça-t-elle.
Mon cœur se fissura à cette annonce.
J’avais imaginé passer noël et le jour de l’an auprès de Nick, Emma et mes amis. Dire que ça faisait déjà quinze jours que j’étais ici. -
— Melinda est née le 1er Janvier, me souvins-je en levant les yeux dans la direction de ma sœur.
Ma rétine eut beau me brûler, je voulais voir sa réaction à l’annonce du prénom de sa fille. Aussitôt, son visage se métamorphosa, la rancœur dans ses yeux, déjà palpable, était d’autant plus tangible.
— Ne prononce pas son nom, m’ordonna ma sœur en m’attrapant par la nuque. Je te l’interdis, c’est clair ! Tu as perdu ce droit le jour où tu as assassiné toute sa famille !
****
Nick
00h01
Les voix s’élevèrent dans le Manoir.
L’annonce de cette nouvelle année s’exprima dans des explosions de joies dont je fus étranger. Comment me réjouir de cette célébration ? Je voulais célébrer ce jour auprès de ma fille et de la femme que j’aimais.
Au lieu de cela, je me retrouvais dans un pays étranger dont j’ignorai tout, la France, entouré de vampire, dans un manoir gigantesque. Bien sûr, j’avais ma fille et c’était mon cadeau. Seulement, à cette heure, elle dormait déjà. Et même si j’étais chanceux de pouvoir compter sur mes amis, Nina, Logan, Tom et Ilena, ils ne pouvaient combler ce vide que l’absence d’Anna avait laissé derrière elle.
Ne pouvant supporter la vision de ces gens heureux, je décidai de sortir. Mon paquet de cigarette à la main, je pris une cigarette et m’exilai sur la terrasse pour être au calme.
Leur bonheur faisait écho à ma triste réalité.
Je suis seul.
Je m’étais reconstruit auprès d’Anna et sans elle j’étais de nouveau démuni, sans le moindre engouement. Comment trouver l’envie de vivre alors qu’elle m’avait été arrachée ? Et le pire était que je les avais laissé faire. J’aurai dû me battre, tenter de la convaincre.
Les yeux rivés sur le ciel, je regardais cette immensité d’étoiles, dévorant toutes les constellations dont je me souvenais. Je pouvais passer des heures à observer le ciel sans me lasser. Il y avait une forme d’unicité chaque nuit. C’était comme s’abreuver d’un spectacle éternel, qui faisait prendre conscience de l’immensité de notre univers.
Mon père m’avait dit un jour que son frère, dont je ne connaissais rien était un véritable féru d’astronomie. Un passionné. Souvent, lorsque je levais les yeux au ciel, je songeais à lui et à mon père. A me demander comment était leur enfance ? Comment ils avaient vécu ? S’ils étaient heureux ?
Mon père n’appréciait guère parler du passé ou peut-être n’avais-je jamais osé le questionner par crainte. Je savais seulement qu’il fut compliqué et douloureux. Je craignais qu’un questionnement à ce sujet ravive des souvenirs pénibles. Mais la réalité était que je ne connaissais que le père. Je ne connaissais pas l’enfant, l’adolescent, ou même l’homme qui fut construit par cette enfance douloureuse. Et pourtant, j’étais admiratif, depuis toujours. Malgré toutes ces failles, il fut le modèle de père que j’avais gardé en mémoire. Celui que je voulais être pour ma fille.
Des détonations retentirent dans les jardins, me faisant d’abord bondir. Puis les bombes illuminèrent le ciel et je fus émerveillé par la splendeur du feu d’artifice. Caruso de Pavarotti s’éleva. Les couleurs, les formes se mélangèrent pour offrir un spectacle époustouflant.
Depuis toujours, les feux d’artifice faisaient naître une certaine nostalgie. Maintenant il me conduisait à me questionner sur mes propres choix de vie.
Je fus plongé dans cet univers contre mon bon vouloir.
Ce fut le meurtre de Sarah, mon premier amour et la mère de ma fille, tué par un vampire, qui me conduisit à m’intéresser à ce monde. Je m’étais perdu pendant deux longues années, durant lesquels je m’étais détourné de tout ce qui me caractérisait : ma famille, mes amis et surtout ma fille.
Quand j’eus décidé de reprendre ma vie en main, j’eus la surprise de découvrir une nouvelle arrivée : une jolie brune, dotée d’une longue chevelure, d’un regard émeraude époustouflant avec un sourire discret et de formes voluptueuses.
Elle fut la seule femme à avoir éveillé mon intérêt.
En perdant Sarah, j’étais persuadé que je ne rencontrerai jamais personne et que je ne pourrai pas refaire ma vie avec une autre.
C’était avant de rencontrer Anna.
D’une beauté dévastatrice, elle m’avait fait éprouver un désir incomparable à tout autre, animal et charnel. Elle possédait une force et une fragilité telle que j’eus l’envie de la chérir, de la protéger de ses tourments et de la faire mienne.
Quelle fut ma surprise quand j’eus appris que cette femme en mal de vivre avait en réalité un passé de meurtrière sanguinaire et que les fantômes de centaines d’hommes et de femmes venaient la hanter durant chaque instant de sa vie. Évidemment, ma première réaction ne fut pas très bonne. Je lui en avais voulu de m’avoir menti et de m’avoir caché la vérité à son sujet. Mais surtout je fus terrorisé par elle. Jusqu’à ce qu’elle m’avoue son amour. Dès ce moment, tout avait changé.
J’avais pris conscience que je ne pouvais vivre sans elle.
Malheureusement, tout se précipita très rapidement et je fus plongé avec Anna dans une spirale infernale. Rattrapée par son passé et en danger, Anna n’eut d’autres choix que de se réfugier dans son clan. C’est là qu’elle apprit que sa sœur aînée était toujours vivante et qu’elle fut celle à avoir tué toute sa famille.
Aujourd’hui, je me retrouvais dans la Manoir Le Blanc, situé dans la ville de Cassis en France, tristement seul à songer à la femme que j’aimais qui était en train de subir mainte et mainte souffrance.
— Tu veux un verre de champagne ? M’interpela Nina, venue s’asseoir à ma droite. C’est quand même un jour de fêtes, il faut le célébrer dans les règles de l’Art.
Nina eut beau jouer la carte de la bonne humeur pour me redonner le sourire, elle était en réalité autant en souffrance que je ne pouvais l’être, voire plus. Anna et elle avaient partagé des siècles d’existence l’une auprès de l’autre. Au point de devenir inséparables.
— J’aurai peut-être dû prendre une bouteille, dit-elle avec une pointe d’humour. Ça nous ferait probablement un bien fou.
— Tu devrais t’amuser avec Logan plutôt que rester avec l’homme le plus déprimant de la soirée.
— Probablement, concéda-t-elle. Mais je ne suis pas non plus de très bonne compagnie.
Nous nous assîmes l’un en face de l’autre.
— Anna me manque, déclara Nina avant de boire une première gorgée de champagne.
— A moi aussi, dis-je profondément malheureux. Penses-tu que sa sœur puisse se montrer… clémente ? Osai-je espérer.
— Les vampires sont très excessifs, déclara-t-elle tristement. Quand on aime c’est dans la démesure, mais notre haine est dans la même outrance.
— Elle reste sa sœur.
— La sœur qui a tué toute sa famille, me rappela-t-elle. L’atout d’Anna est son âme. D’une certaine manière, ça l’humanise et c’est peut-être son seul moyen de l’atteindre et de l’émouvoir. Malheureusement, nous n’avons pas la moindre garantie.
J’acquiesçai tristement avant de lever les yeux au ciel pour voir exploser le bouquet final. Le cœur serré, les yeux embués de larmes, je tentai de contenir mon émoi. Consciente de mon trouble, Nina enroula son bras autour de ma nuque et m’attira contre son épaule.
— Nous allons la retrouver, m’assura-t-elle.
— Elle ne veut pas me répondre. J’essaie depuis des jours de lui parler, mais elle a totalement fermé son esprit. Je ne l’entends plus, me peinai-je. Est-ce que tu crois qu’elle m’entend ?
— J’en suis sûre, me confirma-t-elle. Continue de t’adresser à elle, même si tu n’as pas de réponse, dis-lui que tu penses à elle, qu’elle te manque. Grâce à toi, elle pourra surmonter tout cela.
— Pourquoi ne répond-elle pas ?
— Elle veut te préserver de ce qu’elle subit.