Chapitre 1
Anna
Traînée sur le sol, les bras ballants, je me laissais totalement faire.
Après des jours, maintenue à plusieurs mètres du sol tous mes muscles étaient ankylosés.
Jetée sans ménagement dans ma cellule, le claquement de la porte raisonna au point de faire hurler mes tympans. J’étais tellement épuisée que je ne pouvais même rabattre mes mains sur mes oreilles pour atténuer le bruit.
Ma cellule rocailleuse, non loin différente de celle dans laquelle j’avais séjourné des durant, était froide et humide.
Étendue sur le sol, je m’allongeais sur le dos et gardais les yeux clos.
Aussitôt, le visage de Nick apparut dans mon esprit. Je me souvenais de chaque détail : son regard océan, son sourire ravageur, sa chevelure brune dans laquelle j’aimais plonger mes doigts. Même sa voix me manquait. Lucius avait mis des barrières psychiques pour fermer notre imprégnation et m’empêcher de l’entendre.
— Il y a quelqu’un ? S’exclama une voix d’homme dans une cellule à ma gauche.
Mes yeux furent attirés par cette voix comme un aimant.
Je me tournai sur le flanc.
Est-ce que je suis en train de perdre la tête ?
— J’entends des voix, dis-je dans un murmure.
— Non, je suis bien là, m’assura-t-il.
Tentant de me mettre à quatre pattes, je m’avançai vers le trou béant permettant de créer un moyen de communication entre nos deux cellules. Je me penchai et vis la forme de son visage.
Légèrement éclairé par une lumière, je ne pus voir que sa mâchoire et sa barbe épaisse couleur grisâtre.
— Bonjour, souffla-t-il avec un sourire enthousiaste.
— Bonjour, dis-je stupéfaite.
— Comment vous vous appelez ?
— Anna… Anna Andolini.
— Gelo, murmura-t-il d’une voix enrouée.
Emue d’entendre l’émotion dans la voix de cet inconnu, je tendis douloureusement ma main à travers ce trou pour poser mes doigts sur son poignet.
Depuis combien de temps cet homme était-il enfermé ?
A en juger par son apparence, il était clair que son enfermement ne datait pas derrière. Malgré cela, je n’arrivais pas à déterminer ses traits dans la pénombre.
— Je suis désolé, s’excusa-t-il. C’est juste que… je suis ici depuis de nombreuses années.
— Ne soyez pas désolé, lui assurai-je.
Prise d’un élan de réconfort, je resserrai mon étreinte sur ses doigts.
Je connaissais la solitude.
Elle savait rendre fou n’importe qui. Mais surtout, elle ravivait nos souvenirs les plus sombres. Plongé dans l’obscurité, il ne restait plus rien que les regrets, les remords et les souvenirs d’une vie que l’on ne retrouvera probablement jamais. En étant enfermé nuit et jour, l’on finissait rapidement par se retrouver dans un étau, un abysse, où l’on s’enterrait sans aucun espoir de survie ou de libération.
— Je ne sais pas si vous le savez, mais c’est le jour de l’an aujourd’hui, lui avouai-je avec douceur.
— De quelle année ?
— 2018.
— Mon Dieu, déjà ? Ça fait tant d’années que je suis enfermé ? Se questionna-t-il.
— Depuis combien de temps êtes-vous enfermé ? Osai-je demander.
— 1918. Étonnant comme les siècles s’écoulent rapidement, dit-il avec une profonde tristesse.
Sur le point de lui répondre, je sentis soudainement le prénom de Nick dans mon esprit. Mon cœur se serra et mes larmes commencèrent à me brûler la rétine.
— Nick, susurrai-je.
Comment se faisait-il que je puisse l’entendre ?
Lucius m’en avait empêché jusque-là ?
— Je ne sais pas si tu arrives à m’entendre. Peu importe. Ce que je sais, c’est que je continuerai jusqu’à ce que tu finisses par me répondre.
Mes premières larmes coulèrent le long de mes joues.
— Ilena a emmené Emma faire du poney aujourd’hui, commença-t-il. Je crois qu’elle vient de vivre le plus beau moment de toute sa vie. Elle n’a pas arrêté de courir de partout et surtout maintenant elle souhaite avoir son propre poney, ce qui risque d’être un peu compliqué vu ma place dans le salon. (L’entendre rire me conduisit à faire de même). C’est savoureux de l’entendre ainsi. Dernièrement, elle passait plus de temps à te réclamer qu’à vraiment s’amuser. Tu lui manques énormément, comme à moi. (Il prit une profonde inspiration). Je ne sais pas encore comment, mais je sais que tu finiras par revenir auprès de nous. Je t’aime
Sa voix se perdit quand la porte grinça.
****
Nick
Convié à la salle du Conseil pour une assemblée exceptionnelle, je fus profondément étonné d’être encore considéré en dépit de l’absence d’Anna. Les humains n’étaient guères estimés dans le monde des vampires. Nous n’étions rien d’autre que de la nourriture D’ailleurs au vu des regards inquisiteurs autour de moi, il était clair que ma présence n’était que très moyennement appréciée.
Intégré ce clan pour un homme dans ma condition était un véritable privilège et surtout une marque de considération. Des liens d’amitié s’étaient tissés, notamment avec Ilena pour qui j’avais une affection profonde. Cette dernière respecta mon souhait de tout savoir sur les recherches pour retrouver Anna et Louis.
Les guerriers de l’ombre munis de leur épée, hache ou pistolet mitrailleur ne m’aidèrent pas à me détendre. Constamment plongés dans leur tenue, de combat, noire et recouverts de leur manteau de cuir les rendait tellement plus menaçant.
Aux ordres de Marcus, Général des guerriers de l’ombre, ils étaient tout aussi dangereux les uns que les autres.
Guère à l’aise et quelque peu nerveux, je bougeai sans relâche sur ma chaise tandis que je regardai les vampires un à un. Certains visages m’étaient familiers, d’autres l’étaient beaucoup moins.
La guerre contre Jean était imminente.
La tension, même pour moi, était palpable.
Aucun ne savait quand elle débutera. Mais tous étaient prêts à y faire face. Sauf nous, humains. Notre armement n’était d’aucune utilité contre ses créatures. Et surtout, nous n’étions définitivement pas prêts à les affronter. Nous prospérions dans la méconnaissance d’une menace à venir et cela me retournait l’estomac de me dire que notre ignorance pouvait conduire à la mort de tant d’individus.
Jean n’avait qu’un but : réduire l’homme à l’esclavage et faire de notre monde le sien. Son mépris pour notre race le conduirait aux pires monstruosités, juste pour s’autoproclamer Dieu.
Un vampire fit son entrée.
Dernier arrivé, dans le but d’être observé de chacun, il se présenta devant tout le monde avec tant d’arrogance.
Jared.
Il m’adressa comme à l’accoutumée un regard glacial avant de prendre volontairement place face à moi. Si ses yeux pouvaient tuer, je serais probablement mort à cet instant. Serrant les dents, je me tendis à sa vue. Étrange comme une simple présence pouvait rendre un moment dès plus désagréable.
L’avantage, c’était que le sentiment était partagé.
Certainement parce qu’il représentait le passé d’Anna et qu’un lien subsistait entre eux, malgré toutes ces années écoulées.
Jared était son premier amour. L’homme qu’elle avait épousé. Le seul et unique qu’elle avait aimé lorsqu’elle était humaine. J’avais toujours eu cette peur qu’Anna soit toujours amoureuse de lui et qu’elle finisse par le choisir. Et même si sans lui, je n’aurai jamais pu rencontrer Anna, je ne pouvais m’empêcher d’avoir de l’aversion à son égard.
Le voir me retournait l’estomac et éveillait mes plus bas instincts. J’avais l’envie de lui coller mon poing dans la figure pour lui ôter son arrogance naturelle qui m’insupportait.
Je le voyais comme l’être qui lui avait causé toutes ses souffrances. Sans cette transformation non désirée, Anna n’aurait jamais eu à se transformer en monstre sanguinaire. Elle aurait continué à vivre une existence paisible auprès de sa famille.
Mais tu ne l’aurais jamais rencontré !
Souvent je m’étais demandée quel genre de femmes elle était avant de devenir vampire. De ce qu’elle m’avait raconté, elle avait eu une enfance heureuse, avec des parents bienveillants et très affectueux, même si elle était plutôt de nature solitaire.
Malheureusement je n’aurai jamais le plaisir de rencontrer cette femme qu’il avait anéantie. Était-elle plus enthousiaste ? Plus souriante ? Plus heureuse ? Plus insouciante ?
La femme que je connaissais était centrée sur ses souffrances et bien qu’elle s’efforçait de faire bonne figure face à Emma et moi, je savais que derrière son sourire de façade elle gardait toujours en elle cette part de remord et de regret.
Je levai mes yeux vers Ilena qui continuait de faire les cent pas.
Son visage sans émotion dégageait une froideur et une rage qui faisait frémir et imposer le silence de l’ensemble de l’assemblée face à elle. Ses traits étaient durs. Elle était constamment transformée. Ses prunelles étaient d’un noir corbeau tandis que ses veines rougeâtres tout autour de ses yeux la rendaient plus menaçantes.
Je connaissais l’Ilena douce, agréable, amusante et chaleureuse.
Je découvrais une Ilena colérique, blessée, dangereuse et surtout intraitable. Même son mari Tom, qui représentait tout pour elle, n’arrivait pas à l’atteindre. Ce ne fut pas faute d’essayer. Tom essayait chaque jour, mais Ilena s’était retranchée sur elle-même.
Elle était inatteignable.
Soudainement des picotements s’éveillèrent dans mon crâne, comme si quelqu’un enfonçait lentement ses doigts sur mes tempes. Cette douleur naissante me fit pousser un soupir plaintif tandis que je tentai de secouer la tête pour l’effacer.
— Nick ? Se soucia Nina, venue poser sa main sur la mienne. Que se passe-t-il ?
— Je ne sais pas, répondis-je.
Des goûtes de sueurs commencèrent à perler mon front tandis que la douleur ne cessait de s’accroître. Tout commença à tourner autour de moi. Ma vue commençait à se troubler. Je repoussai ainsi Nina pour me redresser et tentai de marcher, mais dès l’instant où je fus sur pied, je sentis des clous me pénétrer le crâne. N’en pouvant plus, je manquai de trébucher, quand Nina enroula son bras autour de ma taille pour m’éviter de chuter.
— NICK !
Le hurlement d’Anna me saisit.
C’est là que je crus que mon crâne allait exploser.
— Anna, murmurai-je.
Tout le monde se figea à l’entente du prénom de ma petite-amie.
Accroché à Nina, mon crâne supportait cette douleur incontrôlable et les beuglements d’Anna qui me retournèrent le cœur. Je sentais sa douleur, la percevait comme si elle était mienne tout en étant témoin de ce mal que rien ne semblait apaisée.
Entre émotion et douleur, je dus recouvrir mon front de mes mains pour tenter d’atténuer mon mal. Nina m’enlaça ardemment tandis je fus contraint d’expulser mon mal et laissa mon cri ressortir du tréfonds de mon être.
— ANNA ?
Des dizaines d’image traversèrent mon esprit, provenant directement de la mémoire d’Anna. Ce fut des visages d’enfants, de femmes, d’hommes qu’elle avait croisés, torturés, dévorés et sauvagement assassinés. Ce fut un mélange d’hurlement qui se cumula avec celui de ma petite amie. Ces images d’horreurs se cumulèrent avec la réelle douleur physique qu’Anna était en train de subir.
Pris de spasme, je m’écroulais au sol tandis que je plaquais mes mains sur mes tempes pour faire cesser notre imprégnation. Ne contrôlant strictement rien, je fus incapable de contenir mes gémissements tandis que mon crâne était dévoré par une force incontrôlable.
— Nick, regarde-moi, s’exclama Ilena venue s’agenouiller à mes côtés.
Tenu par Nina et Ilena, elles n’étaient plus qu’une voix mélangée avec celle de toutes les victimes d’Anna. Je n’étais pas un spectateur. Je me retrouvais acteur dans son passé au point d’être à sa place. Je ne voyais pas à travers mes yeux, je voyais à travers les siens. Je les entendais gémir, pleurer, implorer, subir et mourir sous l’assaut de ses crocs.
Puis vint le silence.
Tout s’arrêta subitement.
La douleur disparut, tout comme la voix d’Anna.
Je ne la sentais plus.
A bout de souffle, j’étais de nouveau au beau milieu de la salle du Conseil, allongé sur le sol, la tête sur le point d’exploser.
Des goûtes de sang s’écoulèrent de mes narines pour finir leur descente sur le sol.
Troublé, je levais les yeux vers Nina qui s’était mise à ma hauteur. Des doigts fins sur mon épaule et je vis Ilena. Cette dernière me tendit la main et m’aida à me relever. Croisant son regard azur pour la première fois depuis des jours.
— Que s’est-il passé ? Me demanda Ilena d’une voix doucereuse.
— Je… je me suis retrouvé dans… la tête d’Anna.
D’un regard, Ilena intima à tout de s’en aller, à l’exception de Nina, Jared, Tom et le Conseil.
— Elle se fait torturer, commençai-je. C’était comme si son esprit m’était totalement ouvert, mais… elle souffrait. Elle n’arrivait pas à contrôler le phénomène. J’ai… ressenti toute sa douleur et… j’ai vu… tant de… (Je dus m’asseoir en me remémorant le visage de toutes les victimes). Je ne sais pas ce qu’il lui faisait. Elle souffrait tellement. J’avais l’impression qu’on… m’appuyait sur le crâne jusqu’à croire que j’allais exploser.
— Oh non, se figea Ilena avant de se relever d’un bon. Il n’oserait pas, c’est…
— De quoi tu parles ? Se frustra Nina.
— Lucius ! Ça ne peut être que Lucius !
— Qui est Lucius ? Demandai-je nerveusement.
— C’est un sorcier.
— C’est quoi c’est connerie ! M’exclamai-je furieusement.
— Les créatures surnaturelles sont nombreuses. Tu ne croyais quand même pas que nous étions les seuls ?
— J’aurai préféré. (Je poussai un soupir plein de frustration). Et donc il y a qui encore ?
— Des sorciers, des loups garous, des goules… bref nous sommes nombreux.
— Quoiqu’il en soit, Lucius est le sorcier ennemi de Louis, depuis toujours. (Elle commença à faire les cent pas). Pourquoi n’y ai-je pas pensé ? S’engueula-t-elle. C’est évident maintenant.
— Peux-tu nous éclairer ? L’interrogea Nina.
— Jean s’est allié aux ennemis de son père dans le but de nous nuire. Quel fils de p**e ! Dire que j’ai aimé ce gosse plus que ma propre vie.
De colère, elle frappa une chaise qui voltigea contre le mur pour exploser sur le mur.
— Je vais devoir convoquer nos alliés.
— Penses-tu que ce soit judicieux de dévoiler nos faiblesses ? Lui demanda Tom. Nos alliés sont nos alliés parce qu’ils connaissent notre force.
— Quel autre choix avons-nous ? Lui rétorqua-t-elle avec colère. Tu crois que je ne sais pas tout ça ? Tu crois que je ne mesure par la conséquence de tout ceci. Malheureusement nous n’avons plus d’option. Louis n’est plus là ! Nous sommes faibles ! Cria-t-elle.
— Nous ne sommes pas faibles, répliqua-t-il. Parce que tu es là ! Bon sang, ne vois-tu pas que nous survivons depuis toujours aussi grâce à toi ! Louis n’est pas l’unique autorité de notre monde, toi aussi tu l’es.
Il était clair qu’Ilena ne le croyait pas.
Quoique Tom dise ou fasse, rien n’arrivait à atteindre sa femme. Elle lui était inaccessible. Trop de rage l’acculait au point qu’elle perde tous ses moyens. C’est pourquoi il ne souhaitait pas qu’elle prenne la moindre décision hâtive.
— Marcus, Sébastian, qu’en pensez-vous ? Demanda Ilena en levant les yeux vers ses frères.
— Tu ne me demandes pas mon avis ? Se vexa Geneviève.
— Très sincèrement, je m’en fiche. Tu n’as jamais été capable de prendre la moindre décision, ce n’est pas maintenant que tu vas pouvoir, trancha-t-elle avec violence. Dernièrement à part de te faire sauter par le premier venu et boire pour oublier ta connerie, tu ne nous sers pas à grand-chose. Donc non, ton avis n’est d’aucune utilité.
— Tu n’es qu’une conne ! Répliqua Geneviève.
— Arrêtez toutes les deux ! Cria Marcus. Vous croyez sincèrement que c’est le moment ? Nous avons besoin d’être soudé et non de nous détruire. Nous avons perdu Louis. Il n’est pas nécessaire de nous amputer plus encore.