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Jeudi 3 septembreAu fil du temps, Marc Renard s’était constitué un solide réseau d’informateurs. Des gens à qui il avait rendu un grand ou un petit service. À leur tour, ceux-ci lui renvoyaient l’ascenseur et pouvaient se révéler d’une aide précieuse. Marlène Giraud en faisait partie. Elle collaborait à la rubrique judiciaire du quotidien Ouest-France et elle lui avait déjà confié des infos de première main. En début d’après-midi, il se décida à appeler la journaliste. En dehors de leurs échanges de bons offices, elle avait partagé quelques semaines de sa vie. Il en conservait des souvenirs agréables et supposait, ou espérait, que c’était aussi son cas. Il fit le vœu qu’elle soit à son bureau.
— Marlène ? C’est moi…
— Oui, Marc Renard, j’ai reconnu ta voix.
— Eh bien, la chance est avec moi ! Toi qui es toujours par monts et par vaux…
— Comment vas-tu ? J’ai entendu dire que tu avais repris le collier.
— Globalement positif. Je ne pourrais pas courir bien vite, mais de toute façon, la course à pied n’a jamais été mon fort.
Il l’entendit glousser.
— Avec moi, tu n’avais pas eu à courir bien vite !
Marlène était de bon poil, c’était déjà ça.
— Qu’est-ce qui t’amène, mon Renard ?
— Plusieurs choses, ma jolie. La première, c’est que je te dois une invitation au resto et je pensais…
— Ça date de deux ans, je te signale.
— Ben oui, le temps passe vite. Qu’en dis-tu ?
— Pourquoi pas, si tu n’as pas une idée derrière la tête…
— Tu connais des hommes qui n’ont pas des idées derrière la tête quand ils invitent une femme au restaurant ? Bon. Sérieusement, il y a autre chose…
— Parce que tu n’étais pas sérieux là ?
— Si tu m’interromps tout le temps…
— J’ouïs !
— Quoi ?
— J’écoute, si tu préfères !
— Bon, alors voilà. Des parents m’ont confié la recherche de leur fils, un ado de presque dix-sept ans, disparu depuis quelques mois. Thomas Griffard. Il vivait avec eux, à Rennes, square de Setubal. Est-ce que tu pourrais trouver quelque chose à ce sujet dans ton canard ?
— Tu dis, Thomas, Thomas Griffard ? Comment tu écris ça ?
— G-R-I-F-F-A-R-D, épela Renard.
— A priori, ça ne me dit rien. En tout cas, je n’ai pas suivi personnellement cette affaire. Je peux me renseigner, mais lorsqu’il s’agit d’une fugue, les parents préfèrent rester discrets. Ils ne tiennent pas tellement à voir exposer dans la presse que leur gamin ou leur gamine a déserté le logis familial. Pour eux, ce n’est pas forcément valorisant. Je vais gratter du côté des flics.
— Merci. Je préfère que ce soit toi qui t’y colles. Moi, j’ai l’impression que je ne serais pas forcément bien reçu.
— Tu peux me donner quelques renseignements concernant la disparition de ton loustic ?
Marc Renard lui relata ce que lui avaient rapporté les parents de Thomas, ce qui, il s’en rendait compte, était maigre.
— Je vais voir ce que je peux faire, dit enfin Marlène quand il eut fini son récit. Je te rappelle.
Renard composa ensuite le numéro de la voisine des Griffard, une certaine Nadine Courson qui avait affirmé avoir vu Thomas place de la République. Elle lui confirma qu’elle était sûre et certaine d’avoir reconnu Thomas Griffard, ce jour-là, en compagnie d’un groupe de jeunes SDF. Il n’était néanmoins pas totalement convaincu. L’expérience lui avait montré que, très souvent, des gens présents sur les lieux, en toute bonne foi, faisaient des déclarations qui se révélaient au final totalement fantaisistes.
Il s’installa devant son ordinateur. Il n’avait que très rarement enquêté sur des disparitions de mineurs. Il ignorait aussi ce que pouvait ressentir un garçon de l’âge de Thomas Griffard. Il entreprit de consulter les sites dédiés aux fugues d’adolescents. Il découvrit une masse de descriptions de cas et de conseils en tous genres émanant de parents, médecins, psychologues. Il lut qu’une fugue pouvait s’interpréter comme un désir de se détacher des parents pour « mieux se construire » ou comme « une pathétique quête d’oxygène », selon un spécialiste de l’adolescence, mais dans tous les cas, cela relevait « d’une conduite à risque ». Cette phrase l’alerta. Thomas Griffard avait disparu depuis trois mois. Pour survivre, il lui avait fallu trouver un point de chute, des gens qui acceptaient de le cacher. Continuant ses recherches, Renard décida de s’intéresser aux immeubles et maisons inhabités. Des sites étaient spécialisés dans ce type d’informations. La ville de Rennes abritait un certain nombre de squats, la plupart occupés par des demandeurs d’asile. D’autres existaient certainement, totalement clandestins.
Il poursuivait ses investigations depuis un bon moment au petit bonheur la chance, lorsque Marlène le rappela.
— Je n’ai pas obtenu grand-chose, dit-elle, entrant immédiatement dans le vif du sujet. La police a recueilli des témoignages selon lesquels le jeune Thomas avait fréquenté une petite b***e qui zonait du côté de la place Hoche et de la place Sainte-Anne. L’interrogatoire des membres de cette b***e n’a débouché sur rien. La police a perquisitionné dans différents lieux qui auraient pu servir de refuge à notre fugueur, sans succès. Enfin, les recherches se poursuivent. Le problème, c’est que plus le temps passe et plus les chances de le retrouver diminuent. Cela dit, a priori, il y a lieu de penser que Thomas est toujours vivant. Du côté du journal, les collègues ont bien été avertis d’une enquête policière, mais la famille désirait la plus grande discrétion.
— Si je comprends bien, cette enquête est au point mort, dit Renard. Cela arrive souvent que des ados s’évaporent sans laisser de traces ?
— Selon la police, le cas n’est pas rare du tout.
— Merci quand même de ton intervention, Marlène. Si tu peux glaner encore quelques infos… Et pour le resto ?
— C’est moi qui t’appellerai, Renard. Je te ferai signe un de ces soirs.
* * *
Il prit la direction de la rocade sud. Quand il atteignit le carrefour du centre commercial Alma, il tourna à gauche vers le boulevard du Portugal. Après cinq cents mètres, il découvrit l’architecture de la mosquée. Des palmiers avaient été plantés aux abords de l’édifice religieux, peut-être pour donner une touche orientale au lieu de culte. Celui-ci avait été construit au début des années quatre-vingt. Marc Renard était alors tout jeune, il se souvenait des polémiques suscitées par son implantation.
Le square de Setubal était tout proche. Renard s’engagea sur le parking à ciel ouvert qui le desservait et trouva un emplacement libre. Il était aux environs de dix-neuf heures.
Il se dirigea vers la barre d’immeuble qui se dressait de l’autre côté du parking, à la recherche du numéro 6, celui des Débord. Comme à Chantepie, il déclina son identité à l’interphone. On ne se donna pas la peine de répondre, il perçut le clic d’ouverture de la porte d’entrée. Le bâtiment ne respirait pas le neuf comme celui des Griffard, dans l’ascenseur pas de voix préenregistrée indiquant le numéro des étages. Renard s’arrêta au sixième. Il trouva d’emblée le bon appartement et frappa. La porte s’entrebâilla puis s’ouvrit plus largement. Un couple le toisait, le regard méfiant. Tous deux portaient le même survêtement bon marché, exhibant chacun un bourrelet pizzas-frites autour de la taille. Sourire amène aux lèvres, Renard fit un pas dans leur direction.
— Bonsoir, je vous remercie de bien vouloir me recevoir.
Il obtint en réponse un ou deux marmonnements qui pouvaient suggérer une acceptation tacite.
— Je vous accorde vingt minutes, dit l’homme en regardant sa montre. Pas une de plus.
Renard pénétra dans l’appartement. Un poster du Stade rennais occupait tout un pan de mur. On percevait depuis une pièce toute proche des voix excitées provenant d’un téléviseur. Il présenta sa carte d’enquêteur au couple.
— Les parents de Thomas vous paient pour le retrouver ? M’étonnerait que vous y arriviez, commença Mme Débord en se grattant la joue. Faut dire c’qui est, c’était un petit voyou, ce Thomas, pas une fréquentation pour notre fille. Dieu seul sait où il doit se cacher, s’il est encore de ce monde…
— Vous le connaissiez bien ? questionna Renard.
— Nolwenn l’amenait chez nous de temps en temps, soi-disant pour réviser leurs cours.
— Ouais, et j’y ai mis bon ordre ! intervint Débord. Un après-midi, en rentrant du boulot, j’les ai trouvés… enfin, ils faisaient tout sauf des devoirs. J’ai foutu le gamin à la porte avec interdiction de remettre les pieds ici.
— Ça n’a servi à rien, corrigea sa femme. Car ensuite, c’était Nolwenn qui allait chez lui. Les parents de Thomas habitaient deux blocs plus loin. On se croisait parfois au supermarché. Lui, c’était une grande gueule, elle, une rase-les-murs. À peine un bonjour par-ci, par-là. On savait bien que nos enfants étaient souvent ensemble, et ça ne leur plaisait pas plus qu’à nous.
À son tour, Renard jeta un coup d’œil à sa montre.
— Les minutes passent, monsieur Débord. Puis-je rencontrer Nolwenn ?
— Elle est dans sa chambre. Je m’en vais la chercher, répondit la mère.
— S’il vous plaît, intervint Renard. Je préfère m’entretenir seul à seul avec votre fille.
— Pas question ! se récria Débord. On veut entendre ce qu’elle va vous raconter.
Renard secoua la tête.
— Ça ne me paraît pas une bonne idée. Si vous êtes présents, je crains qu’elle ne se sente surveillée. Elle ne s’exprimera pas en toute liberté. Il s’agit de retrouver un garçon qui a disparu depuis quelques mois. Je dois mettre toutes les chances de mon côté.
— Je me demande bien ce qu’elle pourrait vous apprendre qu’elle n’aurait pas déjà dit à la police, bougonna Débord. Et puis, on ne vous connaît pas, vous débarquez chez nous, comme ça à l’improviste. On veut s’assurer que vous ne causerez pas d’ennuis à Nolwenn.
La situation menaçait de s’éterniser. Renard cherchait désespérément l’argument qui infléchirait la position des parents de la jeune fille.
— Écoutez. Je comprends votre méfiance. Encore une fois, si je veux m’entretenir en tête-à-tête avec votre fille, c’est pour qu’elle puisse mieux faire appel à sa mémoire en se sentant à l’aise dans la conversation. S’il y a le moindre problème, elle vous avertit et je quitte les lieux, ça vous convient ?
Les Débord se dévisagèrent, indécis. Ce fut la femme qui prit la parole.
— Bon, allez, plus vite vous commencerez, plus vite ce sera fini. (Elle regarda son mari et se gratta à nouveau la joue.) Tu n’as qu’à aller regarder ton jeu, moi je l’amène à la chambre de Nolwenn.
Débord haussa les épaules et s’éloigna vers le salon. Lorsqu’il poussa la porte, la voix suraiguë d’un animateur télé envahit le vestibule. Mme Débord fit signe à Renard de la suivre.
Elle entra dans la chambre sans frapper et elle lui murmura à l’oreille :
— Va falloir vous montrer diplomate avec elle. Elle n’a pas toujours bon caractère.
La jeune fille, longs cheveux blonds tombant sur les épaules, leur tournait le dos, assise devant un ordinateur. Elle était occupée à pianoter sur le clavier et ne s’interrompit pas à leur arrivée.
— Nolwenn, c’est le monsieur dont on t’a causé.
La jeune fille continua à tapoter sans tourner la tête. Sa mère esquissa une mimique désabusée à l’intention de Renard.
— Je vous laisse avec elle, dit-elle à mi-voix. Vingt minutes pas plus, hein ?
Elle quitta les lieux, jetant un dernier coup d’œil en direction du détective privé.
Renard avisa une chaise et vint s’installer à côté de la jeune fille. Celle-ci cliqua aussitôt sur une touche, mettant l’écran en mode veille.
— Ça vous intéresse ce que je suis en train de faire ? s’écria-t-elle, d’un ton renfrogné, gardant obstinément les yeux rivés droit devant elle.
— Pas vraiment. Et je ne veux pas vous déranger trop longtemps. Je m’appelle Marc Renard et je suis enquêteur privé. Vos parents vous ont expliqué les raisons de ma venue ?
— Vous voulez m’interroger au sujet de Thomas.
— Pas vous interroger, plutôt échanger avec vous.
Enfin, la jeune fille se détourna de son ordinateur. Elle avait de très jolis yeux marron soulignés par de larges cernes qui ne parvenaient pas à enlaidir son visage. Renard n’aperçut qu’un seul piercing à l’extrémité de l’arcade sourcilière gauche.
— Pourquoi vous me vouvoyez ? Les flics me tutoyaient, eux.
— Peut-être parce que je ne suis pas un flic, répondit Renard en souriant. Je veux parler de Thomas Griffard avec vous. Je sais que vous avez déjà été questionnée par la police. Il n’est pas facile de s’exprimer devant des policiers, on craint souvent que nos propos soient mal interprétés. Peut-être n’avez-vous pas jugé utile de dévoiler ses fréquentations, ses habitudes, ou des projets qu’il vous aurait confiés… Je me suis engagé à le retrouver, il me faut votre aide. Puis-je compter sur vous ?
Elle inspira puis expira exagérément, histoire de montrer l’étendue de son agacement.
— Si je savais où se trouve Thomas, vous ne croyez pas que je l’aurais déjà dit ?
— Vos parents ainsi que ceux de Thomas m’ont indiqué que vous vous entendiez bien tous les deux.
Une rougeur passagère teinta les joues de Nolwenn Débord. D’un geste précipité, elle ouvrit un tiroir de son bureau, en sortit un paquet de cigarettes. Elle en planta une entre ses lèvres et l’alluma à l’aide d’un briquet. Regardant à nouveau devant elle, elle exhala d’épaisses volutes qui vinrent titiller les narines de Marc Renard. Il s’exprima du ton le plus rassurant dont il fut capable afin de gagner la confiance de son interlocutrice.
— Je vous promets que tout ce que vous pourrez me dire restera entre nous. Je répète que je ne suis pas flic, mon unique but est de retrouver Thomas. C’est donc un bon copain ?
Nolwenn hocha la tête à deux reprises.
— C’était, murmura-t-elle.
— Pourquoi utilisez-vous l’imparfait ? Vous vous êtes fâchés ?
Il avait lancé cette phrase au hasard, espérant la faire réagir. Il devait actionner la touche sensible et, coûte que coûte, maintenir la conversation qui s’amorçait. À nouveau, les joues de la jeune fille se colorèrent.
— C’est ma vie privée ! Vous êtes comme mes parents ou ceux de Thomas ! Toujours à fourrer leur nez où il ne faut pas ! Normal. Comme ils n’ont rien à se dire, ils peuvent que s’intéresser à ce que font les autres ! Vous non plus, mes histoires avec Thomas, ça ne vous regarde pas !
— Sauf que votre ami a disparu. (Renard avait insisté intentionnellement sur le mot ami.) Et qu’il est peut-être en danger en ce moment. Je suis certain que vous ne voudriez pas qu’il lui arrive du mal.
Nolwenn fixait l’écran vide de son ordinateur, tout en tirant nerveusement des bouffées de sa cigarette. Elle haussa les épaules.
— Parce que vous croyez qu’il était heureux chez lui ? Avec un père bourré de préjugés et sa mère qui n’ose pas l’ouvrir ? Un étouffoir familial !
— Pourtant, ce sont bien ses parents qui m’ont demandé de partir à sa recherche. Ils me paient pour cela. Je suis sûr que vous pouvez me faire gagner du temps.
Renard consulta sa montre. La conversation avec Nolwenn s’éternisait. Il fallait activer s’il voulait obtenir des renseignements avant que les parents Débord ne rappliquent.
— Juste quelques précisions, ce ne sera pas long, et je vous garantis à nouveau que tout cela restera entre nous. Quand avez-vous vu votre copain Thomas pour la dernière fois ?
Nolwenn écrasa son mégot dans un cendrier placé à côté de son PC, se mordit les lèvres à plusieurs reprises, puis répondit enfin.
— C’était le soir de sa disparition. Nous étions partis assister à un concert d’un groupe rennais.
— À quel endroit, ce concert ?
— À L’Échiquier, un bar de la place Sainte-Anne.
— Et vous êtes rentrés ensemble ?
Nolwenn Débord se mordilla encore les lèvres. Lorsqu’elle reprit la parole, son débit s’accéléra soudain.
— Il y avait beaucoup de monde, beaucoup de jeunes, on se connaissait tous plus ou moins. À un moment dans la soirée, j’ai voulu asticoter Thomas. Depuis quelque temps, je le trouvais moins sympa, plus distant… Alors, manière d’exciter sa jalousie, je me suis mise à flirter avec mon voisin. Rien de bien méchant, quelques bécots, on avait tous un peu bu. Thomas ne l’a pas supporté. Il a voulu frapper ce gars, mais on les a séparés avant que ça ne dégénère, et Thomas a quitté le bar. À la fin du concert, je pensais qu’il m’attendrait au-dehors, mais je ne l’ai pas vu. J’ai un peu patienté, appelé sur son portable, il n’a pas répondu. J’ai cru qu’il était vraiment fâché et j’ai pris le métro pour rentrer toute seule. Le lendemain, je l’ai rappelé, je voulais m’excuser, c’est vrai, quoi, je me rendais compte que je n’avais pas été très maligne. Il ne répondait toujours pas. J’ai laissé des messages, en vain. Par la suite, j’ai appris qu’il n’était pas rentré chez ses parents.
Nolwenn s’interrompit, et le silence s’installa. Renard remâchait les paroles de la jeune fille.
— Ce que vous venez de me dire, vous l’avez raconté à la police ?
Il perçut de l’inquiétude dans le regard de Nolwenn.
— Non, j’ai seulement parlé du concert et de mon retour chez moi, seule, je n’ai rien dit au sujet de l’embrouille avec l’autre gars dans le bar. Je… j’ai eu honte de mon attitude et je craignais d’être la cause de la disparition de Thomas.
— Des disputes de ce genre arrivent tous les jours. C’est un motif de bouderie, pas de fugue.
Nolwenn hocha la tête.
— Vous ne connaissez pas Thomas. Il est entier, toujours les nerfs à fleur de peau. Je me sens coupable. Je n’arrête pas d’y penser. Vous… Vous êtes la seule personne à qui j’ai parlé de notre dispute.
Le détective surprit sur le visage de la jeune fille des signes d’une profonde et sincère émotion.
— J’ai presque terminé, Nolwenn, dit Renard. Il y a un ou deux autres points sur lesquels je voudrais votre avis. Thomas consommait-il de la drogue ?
Elle haussa les épaules.
— On raconte tellement de conneries sur les jeunes et la drogue ! Pour Thomas, ce n’était pas le problème. Ce n’est pas par là qu’il faut chercher.
Le ton était catégorique. Renard eut l’impression qu’elle savait de quoi elle parlait et disait la vérité.
— Selon sa mère, Thomas aurait fréquenté des marginaux dans le centre-ville de Rennes. Vous voyez de qui il peut s’agir ?
Après avoir cette fois hésité, Nolwenn répondit, le front se plissant de profonds sillons.
— C’est vrai, Thomas m’avait parlé de copains qui squattaient dans le centre. D’après lui, des types super cool et sympas. Je ne les connaissais pas. Ça m’a étonnée, car jusque-là Thomas avait du mal à se faire de vrais amis.
— Thomas n’avait donc aucune relation. C’est curieux pour un garçon de son âge, même si son caractère était plutôt renfermé.
Il sentit une nouvelle hésitation chez Nolwenn.
— À part Davy, finit-elle par dire. Thomas avait fait sa connaissance depuis peu de temps. Davy était plus âgé et semblait avoir beaucoup d’influence sur lui. Ils se voyaient fréquemment. Je me sentais un peu délaissée, Thomas n’en avait plus que pour ce Davy, j’avais l’impression d’être mise à l’écart. C’est pourquoi je lui en voulais.
— Davy était présent à votre soirée ?
— Oui. C’est lui qui a calmé Thomas et lui a conseillé d’aller prendre l’air.
— C’est Davy comment ? Son nom de famille, je veux dire.
— Je ne sais pas. Thomas l’appelait toujours Davy. C’est tout. Il fréquentait beaucoup ce bar, L’Échiquier. Il doit d’ailleurs continuer. Moi, je n’y suis pas retournée depuis ce soir-là.
— Et le garçon avec qui vous flirtiez ?
— Je ne sais même plus son prénom. Manu ou un truc du genre. Oh ! C’était tellement bête !
On frappa à la porte qui s’ouvrit sur Mme Débord.
— Mon mari dit que ça suffit, que les vingt minutes qu’il vous avait accordées sont passées.
— Vous le remercierez pour moi de sa générosité. Je crois même que j’ai eu droit à trois minutes de rab.
Il sortit une carte de son portefeuille et la tendit à la jeune fille.
— Si vous avez envie de me contacter, voici mes coordonnées. En tout cas, merci pour votre aide.
Mme Débord lança un regard soupçonneux en direction de sa fille tandis que Renard se levait. Il sortit de l’appartement et prit l’ascenseur pour redescendre au rez-de-chaussée. Un groupe de jeunes en sweat-shirt à capuche occupait tout le hall. Renard leur lança un « Bonsoir » affable tandis qu’il fendait l’attroupement.
— Z’avez une p’tite cigarette, monsieur ?
Renard fit demi-tour.
— Tiens, justement ! Si l’un d’entre vous en a une à m’offrir, je prends.
— Eh là ! Il charrie celui-là ! Quoi, j’lui demande une cigarette et c’est lui qui veut m’taper !
Le gars était plus grand que Renard. Il roulait des yeux et se dandinait devant lui d’une façon qu’on pouvait interpréter, au choix, comme comique ou menaçante.
— Ça va, lâche l’affaire, Zimmy, intervint le voisin du danseur. Le monsieur est en manque. On va lui arranger ça. Y a quelqu’un pour le dépanner ?
Les conversations s’interrompirent, et un silence sépulcral s’installa dans l’entrée de l’immeuble. Renard se demanda comment la situation allait évoluer. Il n’eut pas longtemps à attendre. Une des capuches vint se planter devant lui. Comme par magie, une cigarette apparut dans la main du type. Il la tint entre le pouce et l’index et, d’une chiquenaude, la fit tournoyer vers Renard qui l’attrapa au vol. Quelques sifflets admiratifs s’ensuivirent. Il salua l’assemblée d’un signe de tête et sortit, accompagné dans son dos de rires diffus et d’une interpellation dont il ne comprit pas le sens.
À l’extérieur, regagnant son véhicule, il réfléchit à ce que lui avait appris Nolwenn. Il n’y avait pas trente-six options. Son enquête se poursuivrait au bar de L’Échiquier pour essayer de retrouver ce Davy. Il était encore trop tôt dans la soirée pour intervenir dans ce genre d’endroit. Il prit place à bord de sa voiture et sortit la cigarette qui venait de lui être offerte. Il n’avait pas de briquet pour l’allumer. Il dirigea la main vers l’allume-cigare, mais suspendit son geste. Prenant un mouchoir en papier, il en enveloppa la cigarette qu’il remisa dans la boîte à gants.