CHAPITRE 6Vallorbe, Foyer des Bonnes Espérances
Pendant plus de deux heures, Michael vécut un véritable supplice. Sa chère grand-mère ne cessa de courir de table en table à la recherche d’informations. Elle obligea chaque convive à répondre à ses questions indiscrètes concernant la vie de Maurice Chappuis, sa santé mentale ou physique. Certains la regardaient d’un air soupçonneux et même méprisant, ne sachant pas comment se débarrasser de cette vieille folle. Elle les empêchait tout bonnement de boire tranquillement leur verre de blanc et de savourer les délicieux petits sandwichs jambon et salami qui garnissaient les tables. Michael avait honte. Après quelques tentatives avortées, il réussit tout de même, avec l’aide d’Alfred, à la ramener chez elle avant qu’elle ne fasse un scandale.
– Les gens peuvent être si bornés, s’exclama-t-elle en gesticulant. Appuyée sur son déambulateur à roulettes, elle allait et venait à travers son salon. Personne ne s’intéresse au sort de ce pauvre Maurice. Ne voient-ils pas qu’il se trame quelque chose de terrible ? Le pauvre homme a été assassiné. Et qui s’en soucie ? Ils rigoleront moins quand leur tour viendra.
– Calme-toi Alice, lui rétorqua Alfred de sa voix posée. J’ai la tête qui tourne à force de te regarder faire ton cirque. Viens t’asseoir et te reposer un peu. Avec tout cet effort, ton cœur va finir par lâcher.
– Très drôle, lui lança Alice vexée. Je sais que vous me prenez pour une démente, mais je suis persuadée d’avoir raison. Maurice a été assassiné et il n’est pas le seul dans ce cas-là. La mort de Henri Simond n’était pas non plus un accident. On ne tombe pas tout seul dans les escaliers au beau milieu de la nuit, comme on ne meurt pas en regardant un match de tennis, même si celui-ci était particulièrement médiocre. Souviens-toi, Alfred, tous les deux avaient eu des comportements étranges les jours précédant leur décès. Ils déliraient sans arrêt, criant sur tous les toits qu’on voulait leur mort. Maurice m’avait même parlé d’une lettre qu’il avait reçue. Apparemment son contenu ne lui avait pas plu. Il m’avait royalement insultée, croyant que j’en étais l’auteur.
– Tu commences sérieusement à me faire peur, s’exclama Michael. Reprends-toi, je t’en prie ! Il n’y a rien de suspect dans leur mort.
– Mais…
– Il n’y a pas de « mais » qui tienne ! Je rentre chez moi. Je ne veux plus t’entendre parler de ces histoires.
– Attends, mon petit, s’exclama Alice en le retenant par le bras. J’ai encore besoin de tes services.
– Que manigances-tu ?…
– J’ai besoin… que tu ailles fouiller l’appartement de ce pauvre Maurice. Je n’ai malheureusement plus les jambes assez solides pour faire une telle expédition. Je voudrais que tu partes à la recherche de cette fameuse lettre. Grâce à elle, nous en saurons plus.
– Grand-maman… gémit le jeune homme.
– Fais ça pour ta vieille grand-mère. Personne n’en saura rien. Tu ne risques rien, tout le monde est encore à l’enterrement.
– Tu exagères, l’église était à moitié vide. Mon dieu, dans quoi tu m’embarques ! Je… j’abandonne, se résigna Michael qui ne résistait jamais très longtemps à sa grand-mère. Je le fais, mais à une seule condition. Si je ne trouve rien, je ne veux plus t’entendre parler de meurtres ou de je ne sais quoi !
– Promis juré, s’exclama Alice, ravie d’avoir emporté l’affaire.
– Je viens avec vous. Je sais où se trouve son appartement, ajouta Alfred. Il se sentait lui-même un peu responsable de ne pas avoir pu détourner Alice de son idée fixe.
Je n’y crois pas ! Je me suis fait totalement avoir , se lamentait Michael en prenant l’ascenseur en compagnie de l’amoureux de sa grand-mère. Désormais il était trop tard pour prendre la fuite.
Deux minutes plus tard, ils arrivèrent devant l’appartement de feu Maurice Chappuis. Michael frappa à la porte pour s’assurer qu’il n’y avait personne. Ne recevant aucune réponse, il essaya de l’ouvrir. Personne ne l’avait fermée à clé. Ils entrèrent et refermèrent derrière eux.
L’appartement était semblable à celui d’Alice. À leur gauche se trouvait un petit salon ouvert sur une cuisine de poche et à leur droite un couloir menait à la salle de bains ainsi qu’à une petite chambre à coucher. L’atmosphère, par contre, était tout autre. Une odeur de vieux et de moisi prenait à la gorge. Tous les meubles étaient ravagés par le temps. Le canapé était défoncé et de nombreuses brûlures de cigarettes avaient troué les coussins ; la table du salon était recouverte de miettes de nourriture et de vieux journaux ; seule la télévision semblait neuve. Michael, dégoûté, jeta un rapide coup d’œil en direction de la cuisine, mais renonça à y pénétrer quand il remarqua son état d’insalubrité. Il regarda Alfred d’un air désespéré. Il ne pensait qu’à fuir cet endroit. Malheureusement son complice était déjà parti en direction de la chambre pour commencer leur petite « perquisition ». Michael n’avait plus guère le choix et se mit au travail.
Cette lettre pouvait être n’importe où, si l’on supposait qu’elle avait réellement existé. Il commença au hasard par les tiroirs de la commode, qui se trouvait à gauche de la télévision, mais ne trouva que de vieilles factures et quelques photos défraîchies. Il souleva ensuite les coussins du canapé du bout des doigts, puis passa vite en revue la pile de journaux qui trônait sur la table basse du salon. Il n’y avait strictement rien d’intéressant dans ce taudis.
Il finit par rejoindre Alfred, bien décidé à plier bagages. Ce dernier avait également fait chou blanc. Alice allait devoir se rendre à l’évidence : rien ne contredisait le fait que Maurice Chappuis était bel et bien mort d’une banale crise cardiaque. Ils se dirigèrent vers la sortie, impatients de retrouver l’air moins vicié du couloir de l’immeuble. En ouvrant la porte, Michael remarqua le portemanteau. Par réflexe, il fouilla les poches du veston qui y était pendu. Il le regretta amèrement. L’intérieur était poisseux et il sentit au bout de ses doigts des mégots de cigarettes ainsi que des morceaux de papier. Il ramassa le tout. Alice voulait des indices, elle allait être servie ! Elle n’avait qu’à rassembler ces petits fragments de papier. Elle y découvrira peut-être un mot de son fameux assassin, gloussa-t-il.