CHAPITRE 5

636 Words
CHAPITRE 5Vallorbe, juillet 1942 Alice profita de son week-end pour rendre visite à ses parents et à ses amies qu’elle ne voyait pratiquement plus depuis qu’elle habitait Le Sentier. Âgée de dix-neuf ans, cela faisait un peu moins d’une année qu’elle louait avec sa sœur une chambre à la Vallée de Joux et travaillait à La Lémania dans la confection des montres. Cette nouvelle indépendance lui convenait parfaitement et elle s’était fait rapidement de nouvelles connaissances. Bien sûr, la vie quotidienne n’était pas toujours facile. La chambre n’était pas très grande, la promiscuité avec sa sœur lui pesait quelquefois et le climat était rude. Avec les restrictions, il n’y avait pas beaucoup de bois à disposition et pour alimenter le poêle de leur chambre, il fallait compléter avec de petites briques de papier serré. Mais la sensation de liberté qu’elle ressentait depuis qu’elle travaillait valait plus que tous les petits tracas du quotidien. Quand elle arriva chez son amie Paulette, Jocelyne, Sylvie et Yvonne étaient déjà attablées autour d’une tasse de thé. Cela faisait plus de deux mois qu’elle ne les avait pas vues et leurs rires lui avaient beaucoup manqué. – Bonjour tout le monde ! Cela fait plaisir de vous voir. – Bienvenue Alice, répondirent-elles en cœur. Tu te fais rare. À croire que tu as trouvé mieux là-haut. Alice rit et s’installa à côté d’Yvonne. Elle avait hâte d’avoir de leurs nouvelles. L’heure passa très rapidement, chacune voulant raconter sa dernière soirée dansante ou son amourette du moment. Alice les écoutait avec un plaisir non dissimulé et resta silencieuse la plupart du temps. Bien évidemment, elle avait, elle aussi, son lot d’aventures à leur rapporter, mais elle préférait rester discrète. Il était trop tôt pour leur annoncer qu’elle avait rencontré un jeune homme à son travail : Henri Kappeler. Beau et un brin aventureux, il lui plaisait beaucoup, mais dans un coin de son esprit restait encore gravée l’image du mystérieux Alfred Bise. Ce dernier habitait chez ses parents qui tenaient un café à la frontière. Ils s’étaient croisés à plusieurs reprises. Son caractère renfermé et sévère l’avait tout d’abord rebutée, mais il y avait également chez lui une force tranquille et une assurance qui donnait l’impression qu’en restant à ses côtés, tout était possible. Malheureusement, cela faisait maintenant une année qu’elle ne l’avait plus vu et il l’avait certainement oubliée depuis longtemps. Quand son tour arriva, elle chassa ses pensées romanesques et profita de l’occasion pour parler de ce qui lui tenait à cœur. – Je dois vous demander quelque chose. Vous vous rappelez que je participe à la collecte d’habits de la Croix-Rouge en faveur des victimes de la guerre. Il faut absolument venir en aide à ces malheureux. Moi, je prépare régulièrement un paquet pour une famille juive de Paris. Depuis l’arrivée des Allemands, ces pauvres gens doivent porter une étoile jaune sur leurs habits et la plupart des commerces leur sont interdits. Leur vie est extrêmement difficile et ils n’ont pas de quoi acheter des sous-vêtements à leurs enfants ou un morceau de pain frais. La femme m’écrit régulièrement pour me remercier et me raconter leur quotidien fait de peur et de faim. – Tu n’as pas changé, rit Jocelyne. Toujours au service des plus démunis. Tu devrais devenir avocate. – Arrête de dire des bêtises. C’est normal d’aider ceux qui sont dans le besoin, alors que nous, nous sommes épargnés. Ses amies se regardèrent, gênées de ne pas en faire autant. Jocelyne fut la première à briser le silence : – Viens chez moi et je te donnerai une paire de chaussettes et un paquet de chicorée. – Et moi, je te donne un peu de tabac, ajouta Paulette. – Je viens de m’acheter un lot de culottes, je peux t’en passer une ou deux, dit encore une autre. – Merci beaucoup les filles ! Je savais que je pouvais compter sur vous. Après avoir récolté le précieux matériel, Alice rentra chez ses parents. Une lettre de la Croix-Rouge l’attendait. Elle l’ouvrit, impatiente d’avoir des nouvelles de Paris. Mais la lettre ne contenait qu’une courte missive, lui signalant que la famille qu’elle parrainait avait quitté son domicile sans laisser d’adresse.
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