CHAPITRE 4Vallorbe, Foyer des Bonnes Espérances
Le mercredi suivant, Michael était de retour à Vallorbe. Sa grand-mère n’avait pas abandonné sa théorie farfelue et l’avait appelé plusieurs fois jusqu’à ce qu’il cède et l’accompagne à l’enterrement de Maurice Chappuis. Elle voulait y assister pour, soi-disant, humer l’ambiance et questionner les invités. Elle espérait ainsi trouver un indice qui irait dans le sens de son intuition.
Les enterrements étaient une véritable institution à Vallorbe, l’occasion de se rencontrer et de fraterniser, en particulier pour les vagues connaissances du défunt qui patientaient sur le parvis du temple, en attendant de rendre les honneurs à la famille, à l’heure indiquée sur le faire-part de décès.
Le pauvre Maurice avait quitté le monde terrestre à l’âge respectable de quatre-vingt-onze ans. Natif de Vallorbe, il ne s’était jamais éloigné de la région. Il avait fait toutes ses écoles au collège du village puis était devenu douanier au poste de frontière du Creux, éloigné d’à peine trois kilomètres du centre de Vallorbe. Dans sa jeunesse, il avait la réputation d’être un véritable dandy. Il prenait toujours soin de sa personne, se laquait les cheveux et entretenait sa délicate moustache comme s’il s’agissait de l’amour de sa vie. Sa belle stature et son salaire de fonctionnaire fédéral avaient fait tourner la tête à plus d’une fille. Il avait été souvent entouré de jeunes femmes qui espéraient un beau jour devenir son épouse. Mais cela ne l’avait jamais intéressé. Dès qu’il avait pu mettre une de ses prétendantes dans son lit, il l’abandonnait aussitôt sans aucun scrupule, puis repartait en chasse.
Alice ne l’avait jamais vraiment côtoyé car, à l’époque, elle était trop jeune pour s’intéresser à ce genre de garçon et, après sa scolarité, elle était partie à la Vallée de Joux pour y gagner sa vie. Quand elle s’était installée aux Bonnes Espérances, Maurice était devenu un vieillard solitaire et taciturne. La plupart du temps, il restait cloîtré chez lui, totalement indifférent à la vie des autres pensionnaires de l’établissement.
Alice, Alfred et Michael s’installèrent au milieu d’un banc. Une fois n’est pas coutume, l’église était quasi vide. La vieille dame en déduisit que le défunt n’avait pas eu beaucoup d’amis. Elle reconnut tout de même quelques résidents du Foyer. D’anciens collègues des douanes, encore de ce monde, s’étaient également déplacés pour l’occasion, ainsi que quelques curieux qu’elle croisait régulièrement dans la Grand-Rue.
La cérémonie n’en finissait pas. L’assistance était à moitié endormie. Certains regardaient leur montre, impatients de se retrouver pour la meilleure partie : l’apéro funèbre. Alice n’accordait aucun intérêt aux platitudes du sermon du pasteur. Elle était venue pour observer les gens et le fit sans aucune discrétion.
Personne ne semblait réellement peiné par la perte du vieillard. Tous paraissaient être venus uniquement pour occuper leur journée et parce qu’ils savaient qu’ils avaient droit à un verre de vin gratuit après le discours. Voilà à quoi en sont réduites les personnes qui vivent trop longtemps, se dit Alice. Elle se demanda si le même scénario se produirait au moment où son tour viendrait de prendre place dans le cercueil. Elle jeta un coup d’œil à Michael, affalé sur le banc inconfortable. Il dormait à poings fermés et émettait un léger bruit de scie. Elle lui donna un coup de coude. Il sursauta et se décala, mécontent. Alice le fusilla du regard et souhaita de toutes ses forces que le pasteur finisse enfin sa litanie. Elle avait hâte de passer à l’action lors du vin d’honneur qui se déroulait habituellement au Café-Restaurant Le Casino.