Chapter 5

959 Words
Mars On lui avait ôté ses menottes. À travers la vaste pièce aux murailles lambrissées, dont les deux baies étaient voilées par de lourds rideaux grenat, on l’avait poussée jusqu’à la cathèdre de bois noir à dossier sculpté. Un des policiers avait pesé sur son épaule pour qu’elle s’assît. Abasourdie, elle battait des paupières sous la lumière de la lampe posée au coin du bureau mauresque, derrière lequel se tenait le juge. Il la considéra un long moment, lèvres pincées, puis déclara dans un français appliqué : — Chantal Ragon (il disait : « Ragonne »), je vais vous lire votre déposition. Les deux policiers avaient reculé en silence jusqu’à la porte. Le juge chaussa des lunettes aux fines montures noires, saisit un feuillet sur le sous-main, commença : « Je suis entrée en relation avec le docteur Ramirez le 24 septembre de l’année écoulée, chez lui, à Irrégui (France). J’étais venue le voir pour m’entretenir avec lui de son ouvrage Les Derniers Hilotes. Il m’a bien accueillie, a insisté pour que je revienne à Irrégui. J’ai accepté son invitation. Par la suite, nous nous sommes retrouvés régulièrement à son domicile. Je suis devenue sa maîtresse. C’est lui qui, le premier, a parlé de l’organisation t********e ALMA, dont il connaissait le chef Carlos. Il m’a demandé si je ne désirais pas en faire partie. J’ai d’abord refusé. Il est revenu à la charge, et malgré une longue résistance… » Chantal s’agita tout d’un coup ; elle cria : — Ce n’est pas exact ! Le docteur Ramirez n’a exercé sur moi aucune pression ! Au contraire ! Le juge reposa le papier, décolla ses lunettes qu’il garda ouvertes entre ses doigts et tripota le sous-main : — Vous avez signé ? — Sous la contrainte ! Je ne savais plus ce que je faisais… La lèvre inférieure du juge se tendit : — Vieille rengaine ! Et combien facile ! — Je dis la vérité. — Votre vérité du moment ! Ainsi, vous prétendez que c’est librement que vous êtes entrée au service de Carlos ? — Oui. — Vous avez tort, Chantal Ragon. Il abandonna ses lunettes, referma la chemise, se mit debout. Pelotonnée sur la chaise, Chantal suivait chacun de ses gestes, les yeux écarquillés. Derrière, elle entendait le pas des deux policiers qui s’approchait, mais elle n’osait pas se retourner, elle regardait le juge. — Qu’est-ce que vous allez me faire ? Ne me torturez plus ! Je vous en supplie ! D’un mouvement du bras le juge bloqua la progression des deux hommes. Quelques secondes, il resta immobile, les mains posées sur la bordure du bureau. Puis il jeta un ordre : — Y ahora, a dejarnos1 ! Ils quittèrent la pièce. Lentement, le juge contourna la table ; il s’arrêta devant la jeune femme, s’accota au meuble : — Chantal Ragon, je ne suis pas votre ennemi. Le ton avait changé. Pantelante, Chantal enregistrait la métamorphose. Il y avait si longtemps que ses oreilles n’avaient pas reçu un mot de sympathie, c’était bon cette soudaine douceur… — Il est rare qu’un long interrogatoire se déroule sans bavures. Les dures nécessités de la recherche conduisent trop souvent à des écarts, que personnellement je réprouve. Il y a l’ordre, et il y a la justice. Je suis ici pour vous assurer que cette dernière a toujours le dessus ! La voix s’était encore amollie. Chantal s’imprégnait de cette chaleur oubliée. À travers un brouillard de plus en plus opaque, elle ne cessait pas de regarder le visage enluminé, aux traits épais, celui d’un brave homme apitoyé. — Je conçois vos scrupules. Charger quelqu’un qui a été votre amant, que vous avez sans doute aimé… Il guetta une confirmation, mais elle se contenta de remuer les lèvres, renifla, continua de fixer sur lui ses pupilles brouillées de larmes. — Je veux vous aider. Et d’abord en vous exposant la situation telle qu’elle est, sans fard. Un très honorable citoyen espagnol a été sauvagement assassiné par deux professionnels du crime. Certes ils ont déjà payé. Mais vous-même ? Vous êtes leur complice. Sans même évoquer la pression d’une opinion publique justement révoltée, je dois vous avertir que nos lois sont impératives, ce sont celles, je crois, de tout État soucieux de la protection de ses mandants. La sanction normale pour un tel acte, elle est connue, Chantal Ragon : c’est la mort ! Il nota le frémissement des épaules menues, enchaîna : — Je suis persuadé que vous n’êtes pas entièrement responsable. Les vrais coupables, ce sont ceux qui ont exploité votre ignorance, je dirai même, votre générosité ! Nous pouvons beaucoup pour vous. Il n’est pas vrai que nous soyons fermés à l’humanité, à l’indulgence… Il tendit un paquet de Ducados : — Vous fumez ? Elle refusa d’un mince signe de tête. Il remit les cigarettes sur le bureau. Puis il attira doucement la main gauche de la jeune femme et posa son index sur l’annulaire, constata : — Vous êtes toujours mariée… Il sentit sous son doigt la crispation, relâcha la main. — Votre mari vous aime. Il ignore encore tout de ce qui s’est passé entre Ramirez et vous. Avez-vous songé à ce qu’il devra bientôt entendre ? Les lèvres de Chantal palpitèrent : — Je ne veux plus lui faire de mal. Il ne le mérite pas. Il approuva avec force : — Vous avez raison : il ne le mérite pas ! Il se détacha du bureau, marcha un moment, se retourna : — Il y a peut-être une solution. S’il n’était pas fait état au procès de vos relations… intimes avec Ramirez. À ce jour, je le répète, rien n’a transpiré de vos aveux. Il dépend de vous, de vous seule, que cela reste votre secret. Il vous suffit d’être raisonnable. Si vous montrez de la bonne volonté, eh bien, nous aussi… Il s’arrêta, eut l’air de chercher. — On pourrait, par exemple, vous accorder l’assistance d’un avocat français, à votre choix ou à celui de votre mari. J’espère que vous mesurez les énormes avantages, tant matériels que moraux, que vous apporterait cette formule ? Elle ne répondit pas. Mais il savait que le coup avait porté et que déjà dans sa tête elle commençait à remuer cette promesse de lumière. Il estima sage de ne pas la brusquer. — Je vais vous laisser réfléchir à ma proposition. En attendant, je vous garantis que vous n’aurez plus à souffrir de la brutalité de la police. Il bomba le buste : — Chantal Ragon, je vous prends sous ma protection !
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