29 juillet – Article du Figaro (Paris)
Impressions d’audience.
Le procès de Chantal Ragon, accusée de complicité d’assassinat pour l’exécution à Gérone, le 17 janvier dernier, d’un citoyen espagnol, M. Felipe Da Silva, s’est ouvert cet après-midi à Vitoria, dans une ambiance de ville fortifiée. Depuis plusieurs jours toutes les voies d’accès sont gardées par la troupe, tandis que d’incessantes patrouilles de police sillonnent les artères. La capitale de l’Alava pourtant est calme. Aucune manifestation de solidarité perceptible, comme ce fut parfois le cas en des circonstances similaires. Les autochtones vaquent normalement à leurs occupations, mêlés aux estivants, qui par vagues déferlent vers le vieux quartier des palais.
La caserne du 7e régiment du génie, où siège le conseil de guerre, à la sortie sud de la ville, est comme un camp retranché. On doit se soumettre à six ou sept contrôles successifs avant d’être autorisé à pénétrer dans la salle du tribunal, longue pièce étouffante aux allures de réfectoire monastique, avec son enfilade de fenêtres hautes, étroites comme des meurtrières.
En soi, ni le cadre ni le climat n’ont rien d’étonnant, s’agissant d’un Conseil de guerre espagnol. On pense à un scénario bien rodé, qui englobe même les réserves présentées d’entrée de jeu par la défense, en raison du temps très court dont elle a disposé pour préparer son dossier.
Pourtant, à plusieurs signes, on s’aperçoit que le canevas traditionnel a subi quelques accrocs. Si l’on note sans surprise que le public rassemblé sur des bancs au fond de la salle a été filtré au compte-gouttes, on constate aussi que les journalistes internationaux sont plus nombreux qu’à l’ordinaire. On remarque la présence, exceptionnelle, à côté de l’avocat militaire, d’un défenseur français. Très grand, un peu voûté, le visage énergique sous la chevelure drue tissée de fils d’argent, Me de Maisonnial, du barreau de Paris, n’interviendra pas publiquement, mais il aura de fréquents conciliabules avec son confrère espagnol, le lieutenant Ortego.
Et il y a l’accusée. Spectacle étrange que celui offert par cette très fragile jeune femme face à un aréopage d’hommes en grand uniforme ! Est-ce dû à sa voix, si couverte qu’elle en est parfois presque inaudible ? À l’extrême pâleur du visage ? À l’évidente faiblesse de la prévenue (elle semble à chaque instant au bord de l’évanouissement et sera autorisée à satisfaire assise au questionnaire d’identité, que lui transmet le traducteur) ? Est-ce l’articulation quasi mécanique de ses phrases ? On ne peut se défendre d’un malaise.
Le président, le colonel du génie Miguel Garcia, conduit l’interrogatoire avec une sobre fermeté. Très vite, au travers des questions et des réponses, se dessine la figure de celui qui semble devoir être au coeur du procès : un absent, le docteur Ramirez. Il a exercé sur Chantal une influence indéniable. Elle fait sa connaissance, début septembre, au hasard d’une conférence qu’il donne à Paris, aux Arts et Métiers. Elle dévore son ouvrage : Les Derniers Hilotes, « comme dans un rêve », elle accourt chez lui, à Irrégui.
Et tout de suite elle est subjuguée, elle dira : « envoûtée ». On pense à une passion amoureuse. Non. Si coup de foudre il y eut, il était d’un autre ordre. Invitée à préciser, Chantal affirme que leurs relations n’ont jamais dépassé celles d’une confiance de jour en jour plus amicale. Elle a une phrase curieuse : « Nous étions en intimité d’âmes. »
Le rôle exact du docteur ? Elle va l’expliquer, de cette voix filée qui semble toujours sur le point de se briser : « J’étais venue le voir avec une immense sympathie. Sans idée définie. Pour savoir… Le jour où il m’a proposé de me mettre en rapport avec un groupe de résistance armée, j’ai dit non. Longtemps j’ai tenu bon, mais… »
Elle s’arrête, et c’est le colonel Garcia qui achève pour elle : « Mais on ne résiste pas au docteur Ramirez ? »
Et de parler dans la foulée de « pouvoir charismatique ».
L’expression est forte. Elle ne règle pas pourtant plusieurs points obscurs, sinon certaines contradictions.
Par exemple, quand Chantal quitte Paris le 21 septembre, elle n’a jamais vu Ramirez, si ce n’est dans les lointains d’une salle de conférences. Or déjà, elle a choisi de tout abandonner : son mari, son milieu, son style de vie. Pourquoi ? Elle ne l’a pas dit. Par quel cheminement cette jeune personne, d’ascendance bourgeoise (son père, à présent décédé, possédait un gros élevage de course près d’Amiens), ayant bénéficié d’une éducation stricte, menant jusqu’alors une existence conjugale exemplaire – en réponse à une question de la défense elle évoquera son mari en termes plus qu’élogieux – comment a-t-elle pu en arriver à s’associer à une entreprise dont le projet avoué est la violence ? Mystère.
Ramirez lui-même, qui est-il ? L’ETA, l’organisation la plus représentative des irrédentistes basques espagnols, ne le connaît pas. Le groupuscule semi-dissident ALMA, pour lequel Chantal a travaillé, a communiqué quelque temps après son arrestation une brève mise au point d’où il ressort que le docteur Ramirez ne figure pas dans ses rangs. Et du reste Ramirez, dans la seule interview qu’il ait accordée depuis les événements, assure qu’il n’est inféodé ni à un groupe ni à un parti d’aucune sorte. Il trace un portrait chaleureux de Chantal Ragon, qu’il admet avoir beaucoup fréquentée avant son départ pour l’Espagne, mais il refuse de répondre lorsqu’on lui demande si c’est lui qui l’a dirigée vers Carlos (lequel Carlos est introuvable depuis des mois).
Si, comme l’assure Chantal, Ramirez l’a réellement, d’une manière ou d’une autre, poussée dans cette voie, comment peut-il s’être à ce point trompé ? La connaissait-il si mal, elle qui avoue aujourd’hui son inexpérience totale de la guérilla, aggravée d’une patente hyperémotivité ?
« On m’avait confié un rôle secondaire : attendre au volant d’une automobile. »
Rôle secondaire ? Voire… Quand les deux hommes sortent de l’immeuble de Gérone, affolée, elle prend la fuite. Un peu plus de sang-froid n’aurait-il pas laissé une petite chance à l’un de ses compagnons, qui avait presque réussi à atteindre la voiture ? L’hypothèse a suscité dans le Pays basque des réactions contradictoires. Elle n’est que l’une des multiples questions que soulève cette affaire, à maints titres hors série.
Il est 17 h 45, quand le colonel Garcia lève la séance. On sort, on va retrouver les terrasses grouillantes, les ramblas sonores où déjà des b****s de jeunes filles, inlassables, défilent. La vie…
Mais dans l’esprit de tous ceux qui ont vécu cette première audience demeure, j’en suis sûr, la trace de cette silhouette grêle et de cette voix cassée qui porte, sans jamais hausser le ton, la plus terrible des accusations…
NDLR : La personnalité du docteur Ramirez ayant été longuement évoquée dans cet article, nous croyons utile de fournir à nos lecteurs un succinct rappel biographique.
Le docteur Roberto Ramirez est né le 7 janvier 1924, non loin de Montserrat (Catalogne). Son adolescence sera profondément marquée par la Guerre civile : son frère aîné tombera à Téruel, son père sera fusillé par les nationalistes en janvier 1939. Lui-même, malgré son très jeune âge, prend part aux ultimes combats livrés par l’armée républicaine autour de Barcelone. Il réussit à se réfugier en France, est interné au camp de Saint-Cyprien. En novembre 1942, au moment de l’invasion de la zone sud, il s’en évade et combat avec les maquisards dans la région des Corbières. Après la Libération, il obtient la nationalité française. Il termine ses études secondaires, et prépare un doctorat en médecine, qu’il décroche en 1956. Après avoir exercé à Paris, il s’installe en 1959 dans le village natal de sa femme, Irrégui, au cœur du Pays basque, où son passé et ses sympathies pour la résistance antifranquiste lui valent une solide réputation. Il publie en avril de l’an dernier un ouvrage : Les Derniers Hilotes, à la fois livre de souvenirs et credo politique, qui est couronné par le prix Civilisations et devient très vite un best-seller.