30 juillet
Les journalistes étrangers qui se retrouvèrent à 15 heures à la seconde audience, dans la moiteur torride de la caserne de Vitoria, savaient que tout serait terminé pour le soir. L’autorité militaire leur avait fait tenir un mémorandum qui chronométrait très exactement les divers actes de la journée : audition des témoins, réquisitoire, plaidoirie. Seule inconnue, le moment où serait annoncé le verdict : il n’en était pas fait mention dans la note des services officiels.
Il n’y eut que deux témoins. Celui qui allait occuper le plus longtemps la barre était le chef de la patrouille de la Guardia civil qui avait intercepté le commando à Gérone. Il narra avec un grand luxe de détails les circonstances de l’arrestation de Chantal Ragon. Il précisa qu’une fois l’Alfa Romeo immobilisée, la jeune femme n’avait opposé aucune résistance et qu’elle n’avait pas d’arme. Il ne fit pas de difficulté pour accorder à l’avocat espagnol qu’en prenant la fuite elle avait « objectivement » contribué à l’élimination du deuxième t********e : appréciation assez ambiguë pour troubler, au banc de presse, maints esprits habitués aux distinctions cartésiennes et qui se demandèrent à quelle rubrique, charge ou décharge, il convenait de rattacher la prestation du policier.
Une femme lui succéda. C’était une Française, Sophie Kaltenbach, qui pendant plusieurs années avait participé avec l’accusée, à Paris, à diverses activités philanthropiques. Elle parla en termes vibrants de son amie, qu’elle présenta comme un cœur très généreux, affamé de justice et ouvert à toutes les détresses.
Mais sans doute impressionnée par la gravité de l’heure et le froid appareil de cette assemblée d’uniformes, elle perdit brusquement pied et éclata en sanglots. On ne put rien lui arracher de plus. Le président décréta une brève interruption de séance.
Il était 16 h 30, quand le commandant Genoves, procureur militaire, entama le réquisitoire. Il fut méthodique dans son développement, implacable dans sa conclusion : la mort. Et pourtant, curieusement, sa péroraison sembla à quelques-uns entrouvrir une porte à l’espoir, puisqu’il y rappela qu’avant de devenir criminelle l’accusée elle-même avait été la victime d’un odieux berger.
L’incident se produisit à cet instant précis. Chantal brusquement s’était levée. On l’avait presque oubliée. Pendant les témoignages et le discours de Genoves, elle avait gardé la tête baissée, toute ratatinée dans son box, comme étrangère à ce qui se déroulait autour d’elle.
Et voici qu’elle se dresse. Elle tangue un peu, ses doigts crochent la planche du pupitre. Ses lèvres remuent. L’interprète s’est penché et lui parle. D’un geste, le président fait asseoir le défenseur qui se préparait à intervenir. C’est alors qu’on entend la voix de Chantal :
— Ce n’est pas possible, non, ce n’est pas possible ! Je regrette…
Un silence, où s’inscrit le froissement d’ailes des ventilateurs. Le visage de Chantal paraît encore plus blanc, plus émacié. Elle promène son regard sur l’assemblée qu’elle semble découvrir. On dirait qu’elle cherche quelqu’un. La voix de nouveau s’écoule, mince filet tremblant :
— Je regrette le mal que j’ai fait au docteur Ramirez. Tout ce que j’ai pu déclarer à son propos…
Les lèvres battent à vide. Elle s’affale sur le banc, tandis qu’en écho résonne la basse caverneuse du traducteur.
Un remous secoua l’estrade. Le président, penché, se concertait avec un de ses assesseurs. Du parterre montait une rumeur. Me de Maisonnial était déjà debout, il enjoignait d’une voix résolue :
— Continuez, Chantal Ragon ! Avez-vous voulu dire que vous avez parlé sous la contrainte ?
L’intervention déclencha un beau charivari. Le colonel Garcia pointa l’index, ordonna :
— Sientese ! A usted no le toca hablar2 !
Me de Maisonnial s’entêtait, insensible à la mimique désapprobatrice de son confrère espagnol :
— Je vous en conjure, Chantal, parlez !
Derechef le président fulmina, en français pour le coup :
— Pour la dernière fois, maître, je vous somme de vous taire ! Vous déshonorez la Cour !
Me de Maisonnial finit par obtempérer. Le bourdonnement des voix déclina, s’éteignit. Garcia tour à tour consultait les deux officiers qui l’encadraient. Puis il s’éclaircit la voix, s’adressa à l’accusée :
— Vous pouvez vous exprimer librement. Qu’avez-vous voulu dire ?
Un silence, massif, dramatique. Chantal s’était un peu redressée. Nouveau regard circulaire sur tous ces visages qui la cernaient, graves, stupéfaits, tendus, inquiets. Elle secoua la tête à plusieurs reprises, murmura :
— Je ne sais pas… Je suis… je suis si fatiguée…
Elle retomba en arrière, abrita son visage de ses mains.
— Séance suspendue, claironna le président. Gardes, emportez l’accusée !