19 heures
Assis sur l’un des lits jumeaux, Ragon écoutait Me de Maisonnial qui exposait son plan de bataille, le visage coloré par l’excitation. Jacques devait bien se morfondre dans son rôle muet, songeat-il. Le voici enfin en vedette !
Il s’en voulut aussitôt d’être aussi injuste envers son ami. Il le savait bien, que Jacques de Maisonnial mettait tout son cœur à tenter de sauver Chantal. Dans l’esclandre tout à l’heure il avait cru tenir l’occasion, inespérée, de ralentir au moins la machine.
— À l’heure qu’il est, disait l’avocat, nul ne peut prévoir ce qui se passera – quand l’audience reprendra – si même elle aura lieu. Je viens de solliciter une entrevue avec le ministre de la Justice. Si cela n’aboutit pas, j’essaierai ailleurs. Mon problème est que je dois faire très vite. À tout instant je peux être expulsé.
— Ou arrêté, dit Ragon.
— Je ne le pense pas. Pas dans ce contexte. Il est certain que quelque chose dans leur jeu n’a pas marché. La presse était là, elle a tout vu, tout entendu comme moi. Cela, il ne sera pas possible, par un tour de passe-passe, de l’étouffer !
Il étreignit fortement la main de Ragon :
— Il faut que je retourne là-bas. Ne bouge pas, je te tiendrai au courant.
Maisonnial sorti, la chambre d’hôtel en parut plus sinistre. L’ombre venait rapidement. De la place montaient des appels d’enfants.
Ragon restait prostré au bord du lit, membres mous. L’annonce par l’avocat de ce qui s’était passé au tribunal l’avait assommé.
« Tout ce que j’ai pu déclarer au sujet de Ramirez… Je regrette le mal que je lui ai fait… »
Ramirez… Face au monde Chantal lui avait demandé pardon. Elle avait eu ce courage inouï ! Pour Ramirez. Et il importait peu à Ragon de savoir ce qui était vrai ou faux dans sa rétractation. L’essentiel était cet aveu public de la place que le docteur continuait à tenir dans les pensées de sa femme.
Il ferma les yeux. Une déclaration de Chantal la veille au tribunal retentissait dans sa tête. C’était Maisonnial qui la lui avait rapportée : il n’avait pas encore eu le les hampes desloisir de lire la presse française. « Il n’y a jamais rien eu entre nous… Une intimité d’âmes… »
À l’avocat aussi elle l’avait affirmé, une des rares fois où il avait pu s’entretenir seul avec elle :
« Dites à Christian que je regrette tout ce qui est arrivé. Dites-lui que je ne l’ai jamais trompé. »
La veille encore, devant la cour, elle avait parlé de lui « avec une chaleur émouvante », avait assuré Maisonnial. Seulement Ragon n’était pas là-bas pour l’entendre. Et il restait aussi démuni, aussi misérable…
Il se secoua. La tragédie grattait à la porte, et il rêvait de la grande explication ! Comme un petit rentier dépossédé de son pécule et qui trépigne ! Si Chantal meurt…
Il se leva, la tête vide, l’estomac tordu de crampes. 19 h 15. Il se rappela qu’il n’avait pas déjeuné. Et pourtant il n’avait pas faim. Il alla tourner le bouton du téléviseur miniature, considéra, stupide, la jeune personne à la denture éclatante qui s’extasiait sur les charmes d’un aérosol de rêve.
Il referma le poste, entrouvrit la fenêtre. L’ombre s’alourdissait. En face, quelques lumières commençaient à piquer les façades. Sur la place, des groupes d’hommes en bras de chemise palabraient, assis sous les platanes. Le ciel à travers les hampes des télévisions était rouge. Des relents de friture s’exhalaient du restaurant au-dessous et, par bouffées, venu d’une loggia lointaine, le parfum d’un jasmin.
La ville se déchiffonnait, se décrispait. Discrètement une soirée de paix se mettait en place, toute chaude de langueur heureuse, de gestes d’amitié ou d’amour, de babils d’enfants.
Ragon détacha ses lunettes et frotta avec son mouchoir les verres poisseux. Sans ses lunettes, il n’était qu’une taupe effarée. Les arbres devant lui, les hommes assis, les lampes allumées avaient fondu dans un magma de formes incertaines où de grandes taches de sang tremblaient.
L’autre versant de la cité, songeait-il, sa face de cauchemar. Il revivait ces dernières journées, il se revoyait errant dans les rues, parmi les estivants hilares, les policiers aux visages de pierre. Huit jours déjà qu’il était en Espagne. Il avait sonné à toutes les portes, ministères, consulat, ambassade de France : écouté, éconduit, repassé de l’un à l’autre comme un ballon de rugby encombrant. Commisération, mépris, sous-entendus : « Ah ! voilà donc le mari ! le sept fois minable ! » Il avait continué à mendier, sans vergogne, de moins en moins exigeant… quelques paroles d’espoir… l’aumône d’un mensonge… Ce photographe de Ici-Paris à qui il avait offert en pâture son visage, pour trois mots de compassion…
Il remit ses lunettes, regarda sa montre, repensa à l’homme qui l’avait abordé dans la rue tout à l’heure, alors qu’il rentrait. Il l’avait fait causer, avait dit :
— Je suis peut-être à même de vous obtenir un rendez-vous très utile. Restez à l’hôtel ce soir.
Un Espagnol travaillant dans un hebdomadaire dont le nom lui échappait. Encore un sans aucun doute qui se donnait une importance qu’il n’avait point, et dont il n’entendrait plus jamais parler.
Ragon referma la fenêtre. Son estomac n’arrêtait pas de le tirailler. « Il faut que je mange quelque chose. » Il alluma une des appliques, décrocha le téléphone intérieur et fit monter deux œufs durs et de la bière, qu’il absorba, étendu sur le lit.