20 heures
— Vous allez être reçu dans un instant, baragouina le chauffeur. Attendez ici.
Ragon resta seul dans le minuscule cabinet aux parois nues, éclairé par un gros tube de néon.
Il réalisait mal encore ce qui s’était passé. Le coup de téléphone, une demi-heure plus tôt, lui signalant qu’une voiture l’attendait derrière l’hôtel – la course à travers la ville, par des rues inconnues –, le chauffeur à demi muet :
— Je ne sais rien, señor. Vous verrez vous-même.
L’arrivée dans la ruelle déserte, la maison à la façade lépreuse où ils s’étaient engouffrés, l’escalier sans lumière, plein de remugles d’huile rance, l’arrêt au second étage…
La porte s’ouvrit :
— Entrez, señor.
Ragon pénétra dans la pièce, on referma derrière lui.
Assis derrière une table de bois blanc, l’homme le regardait s’avancer. Petit, la soixantaine, le cheveu gris taillé en brosse rase, un long visage livide que dévoraient les larges lunettes fumées.
Il désigna la chaise paillée. Ragon obéit. L’homme continua de l’examiner un moment. Puis les lèvres décolorées s’écartèrent :
— Vous êtes M. Ragon ?
Ragon dit oui.
— Pourquoi êtes-vous venu ?
— Mais… mais c’est vous qui m’avez fait appeler ?
— Si vous êtes ici, dit l’homme, c’est que vous avez quelque chose à demander. Qu’attendez-vous de moi ?
Il s’exprimait dans un français très pur, sans accent perceptible.
— Que vous m’aidiez à sauver ma femme, dit Ragon.
— Je n’ai pas ce pouvoir. Le sort de votre femme est entre les mains de la justice. J’ajoute que son attitude au tribunal cet après-midi n’a pas arrangé ses affaires. Vous êtes au courant ?
Ragon secoua la tête.
— On va la tuer ?
L’homme ne répondit pas. Après un silence il demanda :
— Connaissez-vous le docteur Ramirez ?
L’estomac de Ragon se noua.
— Je ne le connais pas directement, pas son visage. Ce que je connais…
— Oui ?
— C’est le mal qu’il m’a fait ! Si elle meurt par sa faute…
Il s’interrompit, le supplia de nouveau :
— Sauvez-la !
L’homme ne broncha pas. Sa tête, son buste paraissaient taillés dans le même granit.
— Il faut attendre, monsieur. Gardez votre calme.
— Est-ce qu’elle va mourir ?
L’homme se leva :
— Vous allez rentrer maintenant, vous reposer.
Ragon se mit debout. Il se força à fixer les disques noirs, sur lesquels à présent des parcelles de lumière chatoyaient.
— Pour quelle raison m’avez-vous reçu ? Qui êtes-vous ?
Son audace lui faisait palpiter le cœur. L’homme appuya sur un bouton :
— Allez, monsieur Ragon. Le chauffeur va vous reconduire à votre hôtel.