Lucie était une bonne amie. Depuis qu'il la connaissait, elle n'avait cessé de tenter de l'aider à trouver une bonne situation. Plusieurs fois, elle lui avait déniché un job par ci par là. C'était d'ailleurs un peu grâce à elle qu'il avait pu louer cet appartement.
Au début, il ne comprenait pas pourquoi elle l'aidait, allant jusqu'à sacrifier ses heures de pauses ou ses réunions pour lui venir en aide. Puis il avait conclu qu'il l'attirait d'une quelconque façon. Lucie était une femme intelligente, jolie et avec un cœur ardent, alors il était hors de question qu’elle voit en lui un homme capable de partager sa vie autrement qu’en tant qu’ami. Il était bien trop… Lui.
— C'était juste pour savoir si tu voulais que je vienne te chercher. Je peux te déposer chez Monica si tu veux, proposa-t-elle.
Il se redressa et se massa la tempe.
— Non, Lucie. Tu m'as déjà donné l'adresse, alors je me débrouillerai.
Elle souffla bruyamment et claqua la langue.
— Tu es borné p****n. Qui t'a dit que ça me dérangeait ? En plus, c'est moi qui te l'ai proposé. C'est la moindre des choses, que de t'y conduire.
— Arrête de dire de gros mots de-ci bon matin et laisse tomber. Je ne veux pas que tu me déposes. Fait la grâce matinée au lieu de te faire du souci pour moi.
— Va te faire foutre alors avec ton maudit orgueil.
Elle lui raccrocha au nez et il se laissa tomber lourdement contre le dossier.
Son maudit orgueil. C'est vrai qu'il était orgueilleux. Mais cela ne le dérangeait pas. Il ne supportait pas qu’on prenne soin de lui. Et pour être honnête, Lucie avait beaucoup et suffisamment pris soin de lui. S’il réussissait à obtenir le job, il ferait son possible pour tenir bon. Tant qu’il était sans emploi, elle se ferait toujours du souci pour lui. Depuis qu’il avait changé de vie, elle était la seule face à qui il cédait facilement. Et elle ne s’en rendait même pas compte.
Un bruit le fit lever et il se dirigea précipitamment vers la chambre. Il y découvrit le petit assis, jambe croisée, qui pleurait en se frottant les yeux. Beau s'approcha de lui et le souleva délicatement pour ne pas réveiller Maggie qui dormait toujours profondément. Puis il se dirigea au salon en portant l'enfant contre son torse.
— Qu'est-ce qui ne va pas Randy ? Tu as fait un cauchemar, c'est ça ?
L'enfant se redressa pour le regarder dans les yeux, ce qui fit sourire Beau. Les grands yeux couleur miel du gamin l'avaient toujours amusé, de par leur lueur à la fois malicieuse et perplexe, comme s'ils jugeaient tout ce qui bougeait tout en étant ouvert à la découverte. Il était à l’opposé de sa mère pour qui le monde extérieur était un cauchemar ambulant.
— Alors gamin ? Raconte à papa ton rêve.
Randy prit d'abord un air boudeur, avant de se jeter à nouveau dans ses bras. Et il commença un long monologue sur des araignées géantes qui voulaient le dévorer, la manière dont il avait sauvé la population de la ville et la bravoure dont il avait fait preuve en sauvant Sam, son ami de classe avec qui il n’avait pourtant jamais échangé un seul mot.
Beau l'écoutait en riant parfois discrètement. En proie à l’effervescence de son rêve, le gamin et butait sur les mots, cependant il comprit plus de la moitié de ce cauchemar et surtout l'essentielle : son fil voulait être un héros.
Lui aussi en avait rêvé plus jeune. Quand il était encore innocent et ne comprenait rien à la vie, quand il se promenait dans les quartiers non recommandés et qu'il s'attaquait à ceux qui heurtaient les plus faibles. Plusieurs fois, il était rentré à l'orphelinat la bouche en sang, ou un œil au beurre noir, le nez écrasé ou une dent en moins. En ces temps-là, il croyait à la petite souri et il s’empressait de ranger la dent sous son oreiller, en faisant un vœu qui ne s'était pourtant jamais réalisé. Ou du moins, un rêve qui s’était transformé en cauchemar.
— 'Pa.
La petite voix fluette le sorti de ses souvenirs et il redressa l'enfant avant de le faire asseoir sur ses jambes.
— Randy ?
— Tu vas m'aider à les vaincre ? Les méchants.
Beau lui ébouriffa les cheveux en souriant gaiement.
— Bien sûr. Jusqu'au dernier. Et sans aucune pitié.
Le petit rit, faisant résonner sa douce voix dans l'appartement. La jeunesse et l'innocence de cet enfant contrastait tellement avec ces murs crades, qu'il en était chaque fois peiné. Avant eux, il se souciait très peu de là où il vivait, mais depuis qu’ils étaient rentrés dans sa vie, il avait reconsidéré toutes ses décisions. Son objectif dans la vie était désormais de leur offrir une meilleure vie et surtout, d'élucider le mystère de l’apparition de Maggie dans sa vie.
— Allez, viens je vais te mettre au lit.
Il se leva et en trois pas, fut dans la chambre, déposa l'enfant sur le lit et le recouvrit du drap. Mais Randy l’interpella quand il s’abaissa pour l’embrasser sur la joue.
— Oui mon grand.
— Je t'aime papa.
— Je t'aime aussi mon grand.
Il tira le drap sur Maggie, qui étendit la main pour attirer à elle le petit corps de Randy. Il les contempla, tous les deux, leur visage paisible et détendu. Les rides de Maggie qui s'effaçaient, ses lèvres légèrement entrouvertes, son long nez qui frémissait à chaque respiration, et ses pommettes rosies par le sommeil. C'était le seul moment où il la voyait vraiment détendue, comme si elle n'avait plus d'inquiétude et ne se préoccupait que du moment présent.
Et il aimait la voir comme ça, en paix avec elle-même.
Il souffla et retourna dans le salon pour mettre un peu d'ordre. Il ne voulait pas qu'à son réveil, Maggie ait encore à travailler et se fatiguer comme elle le faisait chaque jour. Alors, il rangea le salon du mieux qu'il pouvait, enleva la nappe qu'il trempa, essuya la petite table, épousseta et finit par nettoyer le parquet.
Quand il finit, le soleil s'était levé et quelques fins rayons traversaient les stores. Il s'étendit une fraction de seconde dans le fauteuil avant de se lever pour se laver. En jetant un œil sur le lit, il remarqua que Maggie était seule. Son sang ne fit qu'un tour, avant qu'il ne se dirige vers le salon.
— Randy ?
— Papa ?
Il se retourna en sursautant et manqua de peu de faire tomber l'enfant.
— Où étais-tu ? demanda-t-il en s'accroupissant pour être à sa hauteur.
— J'étais sous ma couverture, je voulais te faire peur.
Il avait un air content qu'il essayait tant bien que mal de cacher. Beau ébouriffa sa tignasse avant de le serrer dans ses bras.
— Pourquoi faire peur à papa ?
— Tu n'as jamais peur... je voulais te tester... pour voir si tu étais... si tu étais courageux pour notre combat.
— Bien sûr que j'ai peur. Mais tu sais quoi ?
Randy secoua négativement ses boucles châtaigne, qui retombèrent sur son grand front.
— Ce n'est pas parce qu'on a peur qu'on ne peut pas affronter des monstres. Si tu as peur, ça te donnera le courage de vouloir rester en vie.
Comme Randy le regardait en fronçant les sourcils, Beau le souleva et le balança sur son cou.
— Tu comprendras quand tu seras grand.
— Quand j'aurai quatre ans ?
— Là, c'est encore trop tôt.
— Cinq ?
— Monte beaucoup plus.
Il se dirigea vers l'armoire qui résidait dans le coin du salon et en sortit le pantalon et le t-shirt que Maggie lui avait choisis la veille.
— Six alors, reprit Randy, sans vouloir visiblement laisser l'affaire.
Beau lui lança un regard amusé par-dessus son épaule.
— Quand je dis beaucoup plus, je pensais à peut-être treize ans. Mais si à six ans tu penses pouvoir y arriver, alors je te soutiendrai.
— Oui ! J'aurai bientôt six ans et on les combattra ensemble.
— Qui doit-on combattre ?
Il se retourna et vit Maggie debout devant la chambre. Elle semblait triste et sa voix était légèrement traînante. S'il aimait la voir dormir, il détestait la voir dans cet état au réveil. Comment réussissait-elle à aussi bien dormir et se réveiller avec des sauts d'humeur ?
— Maman !
Beau fit descendre Randy, qui courut se jeter dans ses bras.
— Tu as bien dormi mon poussin ?
— Oui et toi ?
Elle l'embrassa et repoussa sa chevelure en arrière.
— J’ai très bien dormi. Qui doit-on combattre, redemanda-t-elle.
Il regarda son père d'un air complice avant de regarder la jeune femme, les yeux brillants.
— Les monstres de la ville !
— Oh.
Beau sourit et enfila son pantalon avant de revêtir son habit.
— Préparez-vous bien alors. Tu t'en vas déjà ? demanda-t-elle à l'adresse de Beau qui cherchait ses chaussures.
— Oui. Si je ne veux pas être en retard, je dois vite y aller.
Elle s'approcha et s'accroupit, puis ressortit avec la seconde paire de ses sandales.
— Tu as fait le ménage, fit-elle remarquer.
— Hum.
— On a presque plus de provisions.
— Oui, j'ai remarqué. Ne t'en fais pas.
Il se leva du tabouret et s'approcha d'elle avant de l'embrasser sur le front.
— Je t'ai fait des œufs brouillés et j'ai chauffé le lait pour le petit. Mangez.
Elle entoura ses bras autour de sa taille et enfouit sa tête dans son cou.
— Tu vas me manquer. Revient vite.
— Je reviens vite.
Il alla vers le petit et le souleva avant de l'embrasser tendrement.
— Tu es super beau, papa !
— Merci Randy. Va chez maman, qu'elle te lave. Tu verras que tu seras tout aussi beau dans moins de trente minutes.
Maggie vint le récupérer et il les embrassa une dernière fois avant de partir.