Le son du bouchon de cristal sautant de la bouteille résonna comme un coup de feu dans la salle à manger. Charles remplissait les flûtes avec un enthousiasme grotesque, son visage rougeaud luisant de satisfaction.
Mr. St-James : À l'amour ! À la famille ! Et à l'Angleterre ! beugla-t-il en levant son verre.
Mme. St-James : À William et Sabrina, ajouta Victoria d'une voix douce, mais ses yeux étaient fixés sur moi. Ils me disaient : « Ne fais pas de scène. Souris. »
Je levai mon verre. Ma main était ferme, mais à l'intérieur, j'avais envie d'exploser le cristal contre le mur. — Félicitations, dis-je.
Sabrina me sourit par-dessus le bord de sa coupe. Un sourire dévastateur. — Merci, Noah. C'est important pour moi que tu sois heureux pour nous. Après tout, tu fais... partie des meubles, maintenant.
William, le fameux Comte, posa sa main sur celle de Sabrina. Sa manucure était plus soignée que la mienne. — Sabrina m'a dit que vous étiez le bras droit de sa mère, Monsieur... Noah, c'est ça ?
— Juste Noah. Et oui, je suis le Directeur Général Adjoint.
William eut un petit rire poli, le genre de rire qu'on apprend dans les écoles privées à 50 000 livres l'année. — Directeur. C'est fascinant. J'ai toujours admiré les gens qui... travaillent. Je veux dire, vraiment travailler. Se lever le matin, avoir des horaires, répondre à un patron. Ça doit donner une structure très rassurante à l'existence.
Je sentis ma mâchoire se contracter. — On ne nait pas tous avec un château en héritage, William. Certains doivent construire leur propre royaume.
William : Oh, mais je ne critique pas ! s'exclama-t-il avec une fausse ingénuité. C'est très noble. Mon père disait toujours : "Il faut des gens pour diriger les affaires, sinon qui s'occuperait de nos dividendes ?"
Charles éclata de rire, tapant du poing sur la table. — Il a de l'esprit ! J'adore ce garçon !
Je vis Sabrina mordre sa lèvre pour ne pas rire. Elle savourait le spectacle. Elle avait amené ce clown titré juste pour m'humilier, pour me montrer ce que je n'étais pas : un homme né au sommet, intouchable. Moi, j'étais le "parvenu". L'employé.
Le dîner reprit. William monopolisa la conversation, parlant de ses chevaux de polo, de la rénovation de l'aile Ouest de son manoir dans le Sussex et des galas de charité qu'il organisait pour "les enfants défavorisés qui n'ont pas la chance d'avoir des poneys". C'était une caricature ambulante.
Mais le pire n'était pas William. Le pire, c'était Sabrina. Elle jouait la fiancée énamourée à la perfection. Elle riait à ses blagues pas drôles. Elle lui remettait une mèche de cheveux en place. Elle posait sa tête sur son épaule. Chaque geste était un coup de poignard calculé.
Sabrina : William est très protecteur, dit-elle en plantant ses yeux dans les miens tout en caressant le bras de son fiancé. C'est reposant d'être avec un homme qui n'a rien à prouver. Un homme qui n'a pas besoin de... grimper l'échelle sociale en écrasant les autres.
William : C'est vrai, ma chérie, approuva William en lui baisant la main. Je veux juste te chérir. Te mettre à l'abri du besoin et des... mauvaises fréquentations.
Il me jeta un coup d'œil rapide. Le message était passé. Pour lui, j'étais la mauvaise fréquentation. Le parvenu aux dents longues.
Sous la table, je sentis à nouveau une pression sur ma jambe. Victoria. Mais cette fois, ce n'était pas une caresse séductrice. C'était un coup de pied sec, un rappel à l'ordre. Elle avait vu que je fixais Sabrina avec une intensité meurtrière. Je tournai la tête vers elle. Victoria me foudroyait du regard. Ses yeux disaient : « Arrête de la regarder. Tu es à moi. »
Je me sentais pris en étau. En face, l'ex-amante qui me provoquait avec son fiancé en toc. À côté, la maîtresse possessive qui me donnait des coups de pied tout en tenant la main de son mari. Et au bout de la table, le mari cocu qui riait grassement. C'était une maison de fous.
William : Dites-moi, Noah, lança soudain William, interrompant mes pensées meurtrières. Sabrina m'a dit que vous viviez seul ? C'est triste, à votre âge. Pas de petite amie ? Pas de... projets ?
Il insista sur le mot "projets" avec condescendance.
— Je suis marié à mon travail, répondis-je sèchement.
Sabrina : C'est dommage, soupira Sabrina. Le travail ne tient pas chaud la nuit, Noah. Sauf si tu couches avec tes dossiers... ou tes supérieurs.
Le silence tomba brutalement. Charles s'arrêta de mâcher. William cligna des yeux, confus. Victoria se figea, sa fourchette en l'air. Sabrina me regardait avec un défi pur. Elle venait de lancer une grenade au milieu de la table. Elle savait. Elle savait pour moi et Victoria. Et elle menaçait de tout faire sauter.
Charles fronça les sourcils. — Qu'est-ce que tu racontes, ma puce ? C'est une blague de jeune ?
Sabrina éclata d'un rire cristallin, dissipant la tension en une seconde. — Mais oui, Papa ! C'est une expression. "Coucher pour réussir". Noah est tellement ambitieux qu'il serait capable de tout, n'est-ce pas, Noah ?
Elle avait rattrapé le coup, mais l'avertissement était clair. Elle tenait la goupille de la grenade.
Je ne pouvais plus respirer. L'air de la pièce était devenu toxique. Je repoussai ma chaise, le bruit raclant contre le parquet brisant le silence.
— Veuillez m'excuser. J'ai besoin... de prendre l'air. Une urgence professionnelle à régler.
Charles agita la main. — Allez, allez ! Le devoir avant tout ! Magalie est pareille, toujours le nez dans ses papiers !
Je sortis de la salle à manger sans regarder personne, traversant le hall à grandes enjambées pour rejoindre la terrasse immense qui surplombait la ville. L'air froid de la nuit me frappa le visage, mais il ne suffit pas à calmer le feu qui brûlait dans mes veines.
Je desserrai mon col, m'appuyant à la balustrade de pierre. J'avais envie de hurler. J'avais envie de frapper William. J'avais envie d'étrangler Victoria. Et par-dessus tout, j'avais envie d'embrasser Sabrina jusqu'à ce qu'elle oublie le nom de ce Comte ridicule.
La porte-fenêtre s'ouvrit derrière moi. Je ne me retournai pas. Je savais qui c'était. L'odeur de ce parfum froid et luxueux, mêlé à une trace de vanille rebelle.
Sabrina : Tu fuis, le Loup ? demanda la voix de Sabrina. Ce n'est pas très poli pour les invités.
— Qu'est-ce que tu joues, Sabrina ? grondai-je en me retournant. Ce type ? William ? Sérieusement ? C'est un caniche avec un compte en banque !
Elle s'avança vers moi, son trench-coat ouvert sur une robe noire simple mais dévastatrice. Elle sortit un paquet de cigarettes fines de sa pochette et en alluma une, protégeant la flamme du vent avec sa main.
Sabrina : Ce "caniche" m'offre une vie loin d'ici. Loin de ma mère. Loin de ce cirque. Il m'emmène en Angleterre. Je vais devenir Comtesse, Noah. Je vais avoir des chevaux, des jardins, et un mari qui ne couche pas avec ma mère.
Elle expira la fumée vers moi.
Sabrina : C'est mieux que ce que tu as, non ? Une montre en or et une laisse courte.
— Tu ne l'aimes pas. Ça se voit. Tu t'ennuies à mourir avec lui.
Sabrina : L'ennui, c'est la sécurité. J'ai essayé la passion, Noah. J'ai essayé le feu. Et regarde où ça nous a menés. Tu es devenu le petit toutou de Victoria, et moi, j'ai été exilée six mois. J'ai appris ma leçon.
Elle s'approcha encore, jusqu'à ce que son visage soit à quelques centimètres du mien.
Sabrina : Je vais l'épouser, Noah. Dans trois mois. Et tu seras invité. Tu viendras avec Maman, et tu souriras sur les photos.
— Je ne te laisserai pas faire ça.
Elle rit doucement. — Tu ne me laisseras pas ? Tu n'as aucun pouvoir ici. Tu n'es rien. Tu es l'employé.
Je perdis le contrôle. J'attrapai son bras, l'attirant brutalement contre moi. — Je suis celui qui te fait grimper aux rideaux, Sabrina. Je suis celui qui te connaît. Ton William ne saura jamais te tenir tête. Il va t'ennuyer en une semaine et tu vas le tromper avec le premier jardinier venu.
Ses yeux brillèrent. Elle ne se débattit pas. — Peut-être, murmura-t-elle. Ou peut-être que je le tromperai avant.
La porte-fenêtre s'ouvrit à nouveau. Nous nous écartâmes d'un bond, juste au moment où William passait la tête dehors.
William : Sabrina ? Chérie ? Tu vas prendre froid. Et ton père demande le dessert.
Il nous regarda, un sourire confiant et stupide sur le visage. Il ne voyait rien. Il ne voyait pas la tension, l'électricité, la haine et le désir qui crépitaient entre nous.
Sabrina écrasa sa cigarette sur la balustrade de pierre du juge – un dernier geste de rébellion. Elle remit son masque de fiancée parfaite.
Sabrina : J'arrive, mon amour. Je racontais juste à Noah à quel point je suis impatiente de voir notre château.
Elle se tourna vers moi, un dernier regard glacial. — Bonne soirée, Noah. N'oublie pas de bien cirer les chaussures en sortant.
Elle prit le bras de William et rentra, me laissant seul dans le froid. Je regardai ma Patek Philippe. Elle brillait dans la nuit. J'avais envie de l'arracher et de la jeter du haut de la falaise.
Mais je ne le fis pas. Je rajustai ma veste, pris une grande inspiration, et rentrai dans la fosse aux lions pour le dessert.