On dit que le diable se cache dans les détails. Chez Optimum Corp, le diable se cachait dans la ligne budgétaire 404, intitulée sobrement "Frais de Consultation Externe".
Cela faisait trois jours que j'épluchais les comptes de l'entreprise. Trois nuits que je passais au bureau, prétextant une surcharge de travail pour le mariage, alors qu'en réalité, je cherchais une faille. Je n'étais plus le directeur loyal. J'étais une taupe.
Il était 22h00. L'étage de la direction était désert, plongé dans cette pénombre bleutée que je connaissais par cœur. Seule une autre lumière brillait au bout du couloir. Le bureau de Magalie.
Je me levai, ajustai ma veste et pris deux cafés à la machine. C'était l'heure de la chasse.
Je toquai doucement à sa porte entrouverte. Magalie sursauta, renversant presque une pile de dossiers. Elle avait l'air épuisée. Ses cheveux étaient un peu défaits, ses yeux cernés derrière ses lunettes strictes.
Magalie : Noah ? Vous êtes encore là ? demanda-t-elle, surprise.
— Je pourrais vous poser la même question, Magalie. Le Juge ne vous attend pas ?
Son visage se ferma instantanément à la mention du "Juge". J'entrai et posai le café fumant sur son bureau.
— Je vous ai apporté du carburant. Vous avez l'air d'en avoir besoin.
Elle hésita, puis prit le gobelet. — Merci. C'est... gentil. Madame St-James me demande de revérifier tous les contrats des fournisseurs pour le mariage. Elle a trouvé une erreur de cent dollars sur la facture des fleurs et elle est entrée dans une rage folle.
Elle soupira, retirant ses lunettes pour se frotter les yeux. C'était la première fois que je la voyais baisser sa garde.
— C'est dur, n'est-ce pas ? dis-je doucement en m'asseyant sur le coin de son bureau. De tout donner pour des gens qui ne disent jamais merci.
Elle eut un rire amer. — C'est le job, Noah. Vous le savez aussi bien que moi.
— Je le sais. Mais je sais aussi que certains sacrifices coûtent plus cher que d'autres. Comme vos soirées... vos week-ends... votre réputation.
Elle se raidit. Elle remit ses lunettes précipitamment. — De quoi parlez-vous ?
Je me penchai vers elle. J'utilisai ma voix la plus douce, celle que j'utilisais pour séduire, sauf que cette fois, c'était pour détruire.
— Je vous ai vus, Magalie. Chez le Juge. La main dans le dos. Les regards. Les "heures supplémentaires".
Elle devint livide. — Je... Vous vous méprenez. C'est purement professionnel. Charles est... le Juge est un mentor.
— Arrêtez.
Je posai ma main sur la sienne, bloquant son tremblement.
— Je ne vous juge pas, Magalie. Je suis le dernier à pouvoir juger. Je sais ce que c'est d'être... proche de la famille St-James.
Elle me regarda, les yeux écarquillés. Elle comprit. Elle savait, ou du moins, elle se doutait, pour Victoria et moi. Nous étions les deux faces d'une même pièce. Les deux "serviteurs" qui couchaient avec les maîtres.
— Non. Si je parle, vous perdez votre job. Mais Charles s'en sortira. Il dira que vous l'avez harcelé. Il détruira votre vie pour sauver la sienne. C'est ce qu'ils font, Magalie. Ils nous utilisent et ils nous jettent.
Une larme roula sur sa joue. Je venais de toucher le point sensible. Elle savait que Charles ne quitterait jamais Victoria pour elle. Elle était un passe-temps.
— Je peux vous protéger, mentis-je avec aplomb. Mais j'ai besoin de munitions. Si Charles ou Victoria décident de nous jeter, il nous faut une assurance-vie.
Elle renifla, cherchant un mouchoir dans sa manche. — De quelle assurance parlez-vous ?
— Le "Projet Sussex". J'ai vu passer ce nom dans les mémos confidentiels de Victoria. C'est lié au mariage, mais ce n'est pas dans le budget officiel. Qu'est-ce que c'est, Magalie ?
Elle secoua la tête, terrifiée. — Je ne peux pas. C'est classé "Secret Défense" par le Juge lui-même.
— Magalie. Charles a invité sa fille et son fiancé l'autre soir. Vous, il vous a renvoyée à votre voiture comme une domestique. Est-ce que c'est ça que vous valez ? Un dossier secret ?
Elle serra les poings. La colère, enfin. La colère est plus utile que la peur. Elle tapa quelques touches sur son clavier, déverrouillant un dossier sécurisé. Elle tourna l'écran vers moi.
Magalie : "Projet Sussex", dit-elle d'une voix tremblante. Ce n'est pas juste un mariage, Noah. C'est une transaction.
Je m'approchai de l'écran. Je parcourus les lignes. Les chiffres. Les contrats annexes. Mon sang se glaça, puis bouillonna.
William Cavendish, Comte de Sussex, était en faillite personnelle. Son domaine ancestral tombait en ruine, ses dettes de jeu à Londres étaient colossales. Le document sous mes yeux était un contrat de prêt déguisé. Optimum Corp – via une société écran aux Caïmans gérée par Charles – s'engageait à éponger les dettes de William (15 millions de livres sterling) et à financer la rénovation de son château. En échange ? William épousait Sabrina. Et surtout... William cédait à Optimum Corp un terrain adjacent à son domaine, un terrain classé "agricole" mais qui, selon une note de bas de page, allait bientôt être rezoné pour permettre le passage d'un gazoduc majeur vers l'Europe.
Victoria ne payait pas seulement un titre de noblesse pour sa fille. Elle achetait un point d'entrée stratégique pour un contrat énergétique à un milliard de dollars. Sabrina n'était pas une fiancée. Elle était la monnaie d'échange. Elle était le pot-de-vin humain.
— p****n de merde... lâchai-je.
Magalie : William ne l'aime pas, murmura Magalie. Il a besoin de l'argent. Et Victoria a besoin du terrain. Sabrina... Sabrina ne sait rien. Elle croit qu'il est riche.
Je me redressai. J'avais l'arme atomique. Si je montrais ça à Sabrina, elle quitterait William sur-le-champ. Mais Victoria me tuerait. Littéralement.
— Imprimez ça, ordonnai-je.
Magalie : Noah... si Charles apprend que j'ai...
— Si Charles apprend quoi que ce soit, je dirai que j'ai piraté votre poste. Vous n'avez rien fait. Je vous protège, Magalie. Promis.
Elle lança l'impression. Les feuilles sortirent, chaudes et lourdes de conséquences. Je les pris, les pliai et les glissai dans la poche intérieure de ma veste, contre mon cœur qui battait la chamade.
Je regardai Magalie une dernière fois. — Merci. Vous venez de vous acheter votre liberté. Préparez votre CV, Magalie. Bientôt, cette tour va s'effondrer.
Je sortis du bureau et me dirigeai vers l'ascenseur. Je devais appeler Sam. J'avais besoin de stocker ces preuves en lieu sûr. Mais avant ça... je devais voir Sabrina. Je devais lui dire qu'elle valait 15 millions de livres et un gazoduc.
Je sortis mon téléphone. « Retrouve-moi. Urgence. Je sais pour William. »
Je n'eus pas de réponse immédiate. Je montai dans ma voiture au parking souterrain. Alors que je démarrais, une notification s'afficha. Pas Sabrina. Victoria.
« J'ai vu que tu étais encore au bureau sur les caméras. Monte me voir au Penthouse. J'ai une surprise pour toi. Et Noah ? Magalie vient de m'appeler. Elle pleurait. Elle m'a tout dit. »
Je me figeai, le moteur tournant dans le vide. Magalie m'avait trahi. La faible, terrifiée Magalie avait choisi son bourreau plutôt que son sauveur. Elle avait paniqué et appelé la Reine.
Je regardai la sortie du parking. La liberté. Je regardai l'ascenseur privé. La gueule du loup. Si je partais maintenant, j'étais un homme mort. Victoria lancerait la police, les avocats, et peut-être les amis irlandais de Charles à mes trousses pour "vol de documents industriels". Si je montais... j'avais une chance de bluffer. Ou de négocier.
Je coupai le moteur. Je tapotai ma poche où reposait le dossier explosif. J'avais l'arme. Mais je venais de me faire enfermer dans la cage avec le tigre.
Je sortis de la voiture et marchai vers l'ascenseur. Ce soir, le coup d'État avait échoué avant même de commencer. Il ne restait plus que le combat à mort.