La nuit s’était épaissie autour d’eux, comme si le monde retenait son souffle face à ce qui venait d’être scellé.
Aelyra ne dormait pas.
Elle était assise près du feu de camp, les genoux ramenés contre elle, observant les flammes danser comme des souvenirs qu’elle refusait d’écouter. Le lien rituel pulsait encore à son poignet, invisible mais présent, un écho sourd de la présence d’Eryndor qu’elle ne parvenait pas à ignorer.
De l’autre côté du camp, Kaël veillait.
Il n’avait pas quitté sa forme humaine, mais ses sens étaient déjà ceux de la bête. Chaque mouvement d’Aelyra le tirait hors de lui-même. Chaque respiration trop lente éveillait une inquiétude viscérale.
Elle n’était plus à lui.
Et cette pensée le rendait fou.
— Tu ne dors jamais ? demanda-t-il enfin.
Aelyra sursauta légèrement avant de se tourner vers lui.
— Pas depuis longtemps.
Il s’approcha, s’accroupissant à distance respectable, comme s’il craignait de franchir une frontière invisible.
— Le lien…, dit-il. Est-ce que ça te fait mal ?
Elle hésita.
— Non. Ce n’est pas de la douleur. C’est… une présence constante. Comme une voix qui ne parle pas, mais qui observe.
Kaël serra les dents.
— Je n’aime pas ça.
— Moi non plus, répondit-elle doucement. Mais je n’ai plus le luxe de n’aimer que ce qui me rassure.
Le silence retomba, lourd de non-dits.
Dans l’ombre, Eryndor les observait.
Il n’avait pas besoin d’être proche pour sentir l’électricité qui vibrait entre eux. Le lien lui transmettait des fragments : l’accélération du cœur d’Aelyra, la tension dans les muscles de Kaël, la frustration contenue.
Une émotion nouvelle le traversa.
Pas de la jalousie.
Quelque chose de plus ancien.
De plus dangereux.
Il s’avança hors des ténèbres.
— Vous devriez dormir, dit-il calmement. Demain, nous bougerons.
Kaël se redressa aussitôt.
— Où ça ?
— Là où les Anciens n’oseront pas poser le pied sans préparation, répondit Eryndor. Les Ruines de Valcrys.
Aelyra se tourna vers lui.
— Ce lieu est instable.
— Tout comme toi, répondit-il sans détour. C’est précisément pour cela qu’il est sûr.
Kaël gronda.
— Tu parles d’elle comme d’un objet stratégique.
Eryndor soutint son regard sans ciller.
— Et toi, comme d’un refuge personnel.
Le feu crépita violemment entre eux.
Aelyra se leva brusquement.
— Assez.
Elle inspira profondément.
— Je ne suis ni un territoire, ni un plan. Ce que je ressens n’est pas une faiblesse.
Elle s’approcha de Kaël, posa une main sur son bras.
— Et ce que j’ai partagé avec toi n’est pas annulé parce que j’évolue.
Kaël frissonna sous son contact.
— Tu me rends la tâche impossible, murmura-t-il.
— Je sais.
Elle se tourna vers Eryndor.
— Et toi, cesse de me regarder comme une équation.
Eryndor inclina légèrement la tête.
— Je ne regarde jamais ce qui m’indiffère.
Cette phrase resta suspendue, lourde de sens.
La nuit avança, et finalement, Aelyra s’allongea près du feu, enveloppée dans une couverture. Kaël resta à quelques pas, dos contre un arbre, refusant de fermer les yeux.
Eryndor s’éloigna, mais le lien restait tendu.
Dans le demi-sommeil, Aelyra sentit quelque chose changer.
Une chaleur diffuse. Une image.
Elle se vit courir sous la lune, le vent fouettant sa peau, le cœur battant à l’unisson avec une présence puissante. Des mains rugueuses la retenant, une voix grave l’appelant par son nom.
Kaël.
Puis l’image se brisa.
Elle était maintenant dans une salle obscure, entourée de pierre froide. Une silhouette élégante s’approchait, ses doigts frôlant son poignet, sa voix basse murmurant des vérités qu’elle n’avait jamais osé penser.
Eryndor.
Aelyra se redressa en sursaut, le souffle court.
Le lien.
— Ce n’était pas un rêve…, murmura-t-elle.
Au même instant, Eryndor ouvrit les yeux, figé.
— Intéressant, pensa-t-il. Très intéressant.
Kaël se leva d’un bond, alerté par son agitation.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle hésita, puis secoua la tête.
— Rien. Juste… des échos.
Kaël la regarda longuement, puis détourna les yeux, le regard assombri.
— Fais attention à toi, Aelyra. Les désirs mal partagés deviennent des armes.
Elle le regarda s’éloigner, le cœur serré.
Dans l’ombre, Eryndor souriait à peine.
— Et parfois…, murmura-t-il pour lui-même, …ils deviennent des chaînes.
La lune glissa derrière les nuages.
Le pacte tenait encore.
Mais les failles étaient ouvertes.