Chapitre 18 — Le rituel des cœurs liés

784 Words
La lumière de la lune était devenue presque insoutenable. Elle ne se contentait plus d’éclairer le sanctuaire : elle le transperçait, le dénudait, révélant chaque fissure, chaque rune, chaque trace de sang ancien incrustée dans la pierre. Le cercle druidique vibrait comme un cœur réveillé après des siècles de sommeil, battant au rythme de la magie d’Aelyra. Elle était au centre. Ses pieds nus brûlaient contre la roche froide, ses bras légèrement écartés, comme si le lieu lui-même exigeait qu’elle se livre entièrement. L’air était saturé d’énergie — une énergie sauvage, indomptée, affamée. Kaël et Eryndor se tenaient à égale distance d’elle, de part et d’autre du cercle. Deux pôles opposés. Deux amours impossibles. Deux condamnations. Aelyra inspira profondément, tentant de calmer le tumulte qui menaçait de l’engloutir. — Le rituel… murmura-t-elle. Il ne peut être arrêté maintenant. Les runes s’embrasèrent davantage, projetant des lueurs argentées et carmin qui s’entrelacèrent dans l’air comme des serpents de lumière. Kaël serra la mâchoire. La transformation luttait contre lui avec violence ; ses os craquaient par intermittence, ses pupilles se contractaient, sa respiration devenait saccadée. — Dis-moi ce que je dois faire, grogna-t-il. Je tiendrai. Eryndor, lui, demeurait immobile. Trop immobile. Sa peau pâle captait la lumière lunaire d’une façon irréelle, presque sacrée. Mais dans ses yeux brûlait une inquiétude profonde, une peur qu’aucune éternité n’avait jamais effacée. — Ce rituel est ancien, dit-il d’une voix basse. Il lie l’essence, pas seulement la chair. Celui que tu choisiras ne pourra jamais se détacher de toi. Aelyra hocha lentement la tête. — Je sais. Elle leva les mains. Le sang jaillit aussitôt de ses paumes, rouge sombre, brillant sous la lune. Elle n’avait pas utilisé de lame : la magie avait ouvert sa peau à sa place, comme si elle savait exactement ce qu’il fallait sacrifier. Une odeur métallique envahit l’air. Kaël fit un pas en avant, le regard affolé. — Aelyra, arrête— — Non, répondit-elle fermement. Si je recule maintenant, la prophétie se brisera… et le monde avec elle. Elle ferma les yeux et récita les paroles anciennes, celles qu’on ne transmettait qu’aux héritières prêtes à perdre quelque chose d’essentiel. La terre trembla. Le cercle de pierres se souleva légèrement, flottant dans un silence surnaturel. Les runes projetèrent des filaments de lumière qui s’enroulèrent autour des poignets de Kaël et d’Eryndor, les tirant malgré eux vers le cercle intérieur. Kaël résista un instant, grognant, les muscles tendus à l’extrême. — Lâche-moi ! hurla-t-il. Mais la magie lunaire ne connaissait ni la force ni la colère. Elle n’obéissait qu’aux lois anciennes. Eryndor, lui, se laissa entraîner sans opposer de résistance. Ses yeux ne quittaient pas Aelyra. — Regarde-moi, murmura-t-il. Peu importe ton choix… regarde-moi. Ils furent bientôt tous les trois reliés par les filaments lumineux, formant un triangle parfait. Aelyra ouvrit les yeux. Et ce qu’elle vit la brisa. La magie ne se contentait pas de lier leurs corps. Elle révélait leurs vérités. Des visions jaillirent autour d’eux. Elle vit Kaël enfant, abandonné dans la forêt, hurlant sous une pleine lune trop cruelle. Elle vit ses combats, son ascension forcée au rang d’alpha, les sacrifices qu’il avait faits pour sa meute, la solitude qui l’avait façonné. Puis la vision changea. Elle vit Eryndor humain, autrefois. Son rire. Sa chaleur. La morsure qui l’avait arraché à la mort pour l’enchaîner à l’éternité. Les siècles de solitude, les amours fanées, la culpabilité accumulée comme une poussière éternelle sur son âme. Les larmes coulèrent sur les joues d’Aelyra. — Je ne peux pas… chuchota-t-elle. Je ne peux pas vous départager comme s’il s’agissait d’un simple choix. La magie pulsa violemment, comme une bête contrariée. Une voix ancienne s’éleva alors, résonnant dans tout le sanctuaire, grave, implacable. — UNE SEULE LIAISON PEUT ÊTRE RENFORCÉE. — L’AUTRE DEVRA ÊTRE BRISÉE. Kaël tomba à genoux, pris d’une douleur brutale. Des veines sombres apparurent sous sa peau, irradiant depuis son cœur. — Aelyra… souffla-t-il. Quoi que tu décides… ne regrette pas. Eryndor porta une main à sa poitrine. Le lien de sang brûlait comme un soleil noir. — Si tu dois me condamner, fais-le sans détour, dit-il calmement. Je ne supporterai pas ton hésitation. Aelyra sentit son cœur se fissurer. Elle réalisa alors quelque chose que la prophétie n’avait jamais mentionné clairement. Le véritable sacrifice… n’était pas de perdre l’un d’eux. C’était de vivre avec ce choix. Elle s’avança, tremblante, vers le centre exact du cercle. Les filaments se resserrèrent, vibrants, prêts à obéir. — Pardonnez-moi, murmura-t-elle. La magie répondit. Une explosion de lumière et de ténèbres engloutit le sanctuaire. Un cri déchira la nuit. Et lorsque la poussière retomba, lorsque la lune sembla retenir son souffle… Rien ne serait plus jamais comme avant.
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