J'écris ces lignes, et déjà voici que ma jouissance est évaporée… J’écris ces lignes, et cependant, sur une terrasse solitaire, devant un paysage d’arbres et d’eaux, qu’une femme apparût qui eût les yeux de mon ancien rêve, — ces yeux que je connais sans les avoir jamais rencontrés, — qu’elle me jurât que cette vie n’a été qu’un mauvais sommeil ! Et il faudrait qu’elle pût tout me dire et que ce tout me la rendit plus chère : — alors j’aimerais ! Paris juin 1879. Déjeuners, dîners. Dîners, déjeuners. Soirées, rendez-vous. Rendez-vous, soirées. — Ah ! que ma vie est vide ! Je ne fais rien de ce que j'aime ; non, mais que j’aime. Car je n’aime rien. Devant l’être vivant, rien dans le cœur que de la pitié pour lui qui souffre, s’il souffre, — qui souffrira, puisqu’il subit le mal d’être. Si la mort, l’inévitable mort, n’était ni physiquement douloureuse dans le passage de la vie à elle, ni, pour l’imagination, effrayante par son lendemain, ah ! comme j’irais à elle, dont la pensée m'a tant gâté la vie ! On dure, pourquoi ? On pense, pourquoi ? Pourquoi, à table, entre deux verres de vin fin et des épaules nues, l’image du tombeau me vient-elle sans cesse, et l’insoluble question sur le sens de cette farce meurtrière qui est la nature, le monde, la vie ? Je songe aux délices de l’amour partagé, rêve absurde que la civilisation vient greffer sur le simple besoin d’accouplement. Ah ! un sentiment simple qui appliquât ma sensibilité tout entière contre un autre être, comme un papier mouillé contre une vitre ! Et toute cette philosophie déclamatoire pour avoir revu hier, aux Français, Mme de Rugle, et que cette vue ne m’ait pas donné ça d’émotion. Que dit la lo—gique ? Ne pas se forcer à s'attendrir quand on se constate sec, et tourner sur les talons en sifflant la polonaise de Chopin qu'elle me jouait parfois le soir avec tant d’intentions et de poétisme. — Il ne reste que cela de ce sentiment. Paris, janvier 1881. Je constate que je suis devenu horriblement, férocement égoïste, et c’est aujourd'hui que les manifestations extérieures de cet égoïsme me choquent, tandis que je m’y abandonnais sans scrupule autrefois, dans un temps où je valais pourtant mieux qu’aujourd’hui par mon rêve sur moimême. Philosopher sur soi sans mensonge soulage comme de vomir sa bile. Je cherche l’histoire de mon caractère depuis mon enfance. Je vois mon imagination excessive et qui a détruit ma sensibilité en faisant toujours se dresser entre moi et la réalité une idée façonnée d'avance. Je m'attendais à sentir d'une certaine manière, — et puis ce n'était jamais cela. Cette même imagination, assombrie par les mauvais traitements de mon oncle, s’est tournée aussi en défiance. J’ai toujours redouté tous les êtres. La privation de mon père et de ma mère a empêché que ce défaut premier fût corrigé. La vie de collège et la littérature moderne m’ont souillé la pensée avant que j’eusse vécu. Cette même littérature m’a détaché de la religion à quinze ans. L’impiété m’a séduit comme une élégance, ô honte ! Les massacres de la Commune m’ont révélé le fond de l’homme, et les intrigues des années suivantes le fond de la politique. J’avais besoin de me rattacher à quelque grande idée, mais laquelle ? J’avais mesuré tout jeune la misère d’une existence d’artiste. Il y faut du génie ou bien ne pas s’en mêler. Être le cinquantième parmi les écrivains ou les musiciens, merci. Ma fortune m’exemptait du métier. Entrer dans quelque Conseil d'État, aux Affaires Étrangères, dans un bureau, et pourquoi ? Il n’y a déjà que trop de fonctionnaires. Me marier ? L’idée d’enchaîner ma vie ne m’a jamais tenté. J'aurais fait comme B*** qui a pris le train, le jour de ses noces, pour ne pas revenir. Alors quoi ? Alors rien… Je ne suis pas même vieux de cœur, je suis avorté. Mes aventures sentimentales, poursuivies malgré tout, parce que les femmes sont encore ce qui m'est le moins indifférent, m’ont convaincu, hélas ! qu’il n’est pas de baisers qui ne ressemblent à des baisers déjà donnés et reçus. Tout cela est si court, si superficiel, si vain. Ah ! que je serais désespéré de penser à moi-même, à ce moi que je ne pourrai jamais renoncer tout à fait, — si j’y pensais souvent. Qu'est-ce autre chose que la damnation des mystiques : le non-amour ?… C'étaient là quelques pages entre beaucoup d’autres, et cette abominable monographie d’une maladie secrète de l’âme se prolongeait dans des centaines de confidences pareilles. Souvent la date du jour était simplement écrite avec deux ou trois faits : monté à cheval, fait des visites, passé au club, théâtre le soir, ou soirée, ou bal, et puis un seul mot comme refrain : Spleen. En tête du dernier de ces cahiers, et quand Armand l’eut refermé, il put lire la liste dressée de toutes ses années depuis 186., et après chaque date, il avait griffonné : Supplice, et à la fin cette phrase : « Je n’avais pas demandé la vie. Si j’ai commis des fautes et d’affreuses, j’ai connu des misères à pouvoir, ayant mis les unes et les autres en regard, dire à l’inconcevable puissance qui m’a créé, qui me soutient, si une telle puissance a un cœur : Ayez pitié de moi. » Le jeune homme repoussa de la main ce tas de papiers où il retrouvait une si fidèle image de son aridité morale d’aujourd’hui. Lentement, il se mit à marcher dans la pièce. Il y reconnaissait partout les mêmes traces de sou nihilisme intime. La bibliothèque basse contenait peu de livres, ceux qu'il goûtait encore, des romans de desséchante analyse : les Liaisons dangereuses, Adolphe, les Affinités, des moralistes d'une misanthropie aiguë et retournée sur ellemême, comme Chamfort, des mémoires. Les photographies éparses sur les murs lui rappelaient ses voyages, ces inutiles voyages durant lesquels il n’avait pas trompé l’ennui. Sur la cheminée, entre deux portraits d’amis morts, il maintenait une carte énigmatique où se trouvaient représentées deux femmes, la tète de l’une appuyée sur l’épaule de l’autre. C’était le souvenir, présent et comme vivant, d’une horrible histoire, celle de la plus amère infidélité qu'il eût subie. Il avait eu le cynisme ou la coquetterie d’en rire jadis avec les deux héroïnes, mais il en avait ri la mort dans le cœur, et s’il avait retourné la photographie il aurait pu y relire une espèce de madrigal ironique commençant : Est-ce un rival ? Est-ce un ami ? Peut-être tous les deux, madame… Il eut, à la vue de tous ces objets, témoins de son existence, un si complet sentiment de sa misère sentimentale qu’il tordit ses mains en disant tout haut : — « Quelle vie ! mon Dieu, quelle vie ! » C’était à cause de passages semblables que sa bouche et ses yeux gardaient cette expression de silencieuse mélancolie à laquelle il avait dû peutêtre l’amour d’Hélène. C’est par la pitié que les plus nobles femmes se laissent prendre. Mais ces crises ne duraient jamais chez Armand. Les muscles étaient chez lui plus forts que les nerfs. Il reprit ses journaux, les jeta plutôt qu’il ne les rangea dans le coffret : « Voilà, » songeat-il, « une intelligente occupation pour une veille de rendez-vous… » Sa pensée se retourna aussitôt vers Hélène. Le charme de distinction qui était en elle revint à son souvenir et l’attendrit soudain démesurément : « Pourquoi suis-je entré dans sa vie, » dit-il, « puisque je ne l’aime pas ? Il y a onze petits mois, elle ne me connaissait pas, elle était si tranquille… Il serait temps encore d’agir en honnête homme. » La tentation le prit de faire ce qu’il avait fait une fois déjà : renoncer, avant qu’il y eût rien d’irréparable, à une aventure où il risquait de prendre un cœur sans donner le sien. « Elle m’aime peutêtre, » se dit-il, et il s'assit à sa table, il prépara même une feuille de papier pour lui écrire. Puis, se renversant sur son fauteuil, il songea. Le souvenir de Varades l’obséda tout d’un coup, et celui de la sérénité avec laquelle Hélène avait menti la veille à son mari : « Naïf enfant, » dit-il tout haut en se parlant à lui-même, « si ce n’était pas moi, ce serait un autre… Une femme galante qui rencontre un libertin, les deux font la paire… » Il se mit à rire nerveusement et se rappela de quel immense mépris l’avait couvert autrefois la personne à laquelle il avait renoncé par scrupule. C’était la seule ennemie qu'il eût gardée parmi toutes celles dont il s'était occupé… La pendule sonna. « Deux heures, » fit-il, « et je dois me lever tôt pour aller jusque chez cette bonne Mme Palmyre retenir un de ses petits appartements comme au temps de Mme de Rugle. Je serai fatigué… On regrettera M. de Varades. » — Une demi-heure plus tard, il était couché, il dormait la tête sur son bras, du sommeil de petit enfant qu’il avait conservé, malgré la vie. Ainsi le représentait un dessin de son père, suspendu sur un des murs de sa chambre à coucher. Ah ! si le mort et la morte dont il était le fils avaient pu le voir, l’auraientils condamné ? L’auraient-ils plaint ?
Il était environ dix heures et demie du matin lorsqu’on remit à Mme Chazel un petit paquet de la part de M. le baron de Querne. Le paquet contenait deux livres, — deux romans nouveaux, — et une lettre, pareille à toutes les lettres qu’un homme du monde peut écrire à une femme dont il est l’ami. Mais le post-scriptum serra le cœur d'Hélène comme avec une main. Il était ainsi rédigé: « Si votre amie de province se décide à venir à Paris, le meilleur des appartements meublés que j’aie vus est rue de Stockholm, 16. L’appartement est au second étage à droite. » Oui, Hélène fut saisie d'un tremblement intérieur en lisant ces simples lignes. A mesure que son action se rapprochait d'elle, cette action qui allait séparer pour toujours son passé de son avenir, la fièvre qui la rongeait depuis la veille augmentait encore. Elle venait de sortir du bain, et, enveloppée d’une robe de chambre toute blanche, elle s’était tapie au coin du feu sur une chaise basse, les pieds nus dans des mules, la taille libre dans la souple étoffe, la grosse natte de ses cheveux enroulée autour de son cou. Elle frissonnait dans cette robe ouatée, et, la lettre d’Armand entre ses doigts, elle regardait tantôt ce papier dont le seul contact la bouleversait, tantôt la chambre, — asile qu’elle préférait encore au petit salon, pour s’y retirer dans un domaine bien à elle. Lors de l’installation à Paris, elle avait été si heureuse d’obtenir cette chambre à part ! Elle avait connu, durant tant de nuits, le supplice de dormir auprès d’un homme qu’elle n’aimait pas, et, si le sommeil pris côte à côte, presque souffle à souffle, fait le délice des passions heureuses, l’aversion physique en revanche s’accroît par cette intimité, jusqu'à devenir une espèce de haine animale. Les mouvements d’Alfred, le bruit de sa respiration, l’existence seule de son corps l’irritaient, lui faisaient mal, dans les heures qu'elle passait ainsi auprès de lui, alors que le silence pesait sur leur repos et qu’elle veillait, frémissante et révoltée. En demandant cette séparation de chambres, elle n’avait certes pas prévu que la solitude de son lit lui servirait un jour d’arme contre le partage matériel, cette affreuse rançon de l’adultère que les femmes prudentes acceptent comme une sécurité. Rarement celles qui trompent leur mari font lit à part. Elles préfèrent ne pas avoir à emporter auprès de leur amant le souci de surveillances peu conciliables avec l'entier plaisir. Mais Hélène n’était pas capable de ces calculs. Le trait le plus charmant de son caractère était une spontanéité qui pouvait l’entraîner dans des périls très grands, mais qui du moins la préserverait toujours de la réflexion dans la faute, — cette vilenie plus avilissante que tout le reste. En ce moment même, et sur la chaise basse où elle s’était accroupie, elle ne pensait pas aux conséquences de son acte prochain, elle ne raisonnait pas, elle sentait. La présence de la lettre d’Armand lui infligeait une émotion trop forte. A peine si elle écoutait le bruit que faisait en jouant auprès de son lit son petit garçon. L’enfant secouait ses boucles blondes, s’exclamait, courait. Il avait mis deux chaises à côté l’une de l’autre, et il se glissait entre elles en s’imaginant qu'il était lui-même un train de chemin de fer engagé dans un tunnel. Depuis qu’elle aimait Armand, Hélène éprouvait devant son petit Henri des tristesses étranges qu’elle se reprochait comme un manque de tendresse, et qu’elle attribuait au remords. En réalité, sa douleur était de retrouver dans son fils l’étonnante ressemblance avec son mari. Jusque dans ses jeux, l’enfant rappelait les conversations du père, qui, par principe, ne lui donnait comme livres que des ouvrages de science ; et puis il avait les yeux d’Alfred Chazel, sa maladresse à se servir de ses mains, et de sa mère seulement le front et la bouche. Elle le gâtait d’autant plus qu’elle se rendait compte de ce qu’elle lui avait pris pour le donner à un autre ! — L’enfant continuait de jouer et regardait parfois du côté de sa mère. Celle-ci, à une minute, poussa un grand soupir, froissa le papier qu’elle tenait à la main et le lança dans le feu. Ce billet venait de lui être insupportable. Elle se disait bien que c’était plus prudent de la part de son ami de lui avoir écrit sur ce ton de politesse étrangère, mais il est des prudences qui glacent, et dans l'état d’énervement où elle se trouvait, Hélène aurait eu besoin d’une de ces lettres dont chaque phrase pose sur le cœur de celle qui la lit comme une invisible et caressante bouche. Le papier froissé, lettre et enveloppe, roula dans le feu, et l'enfant quitta les deux chaises avec lesquelles il jouait, pour venir auprès de sa mère et voir le papier qui brûlait. — « Que regardes-tu là, mon mignon ? » lui dit Hélène. — « Les religieuses, maman, » répondit-il. C'est ainsi qu’il appelait ces points lumineux qui courent sur le noir d’un papier consumé par la flamme. Ces points lui représentaient des nonnes, éperdues à travers le cloître incendié. « Comme elles se pressent, » disait-il, « comme elles ont peur !… Oh ! celle-là, maman, vois celle-là… Le couvent croule… Elles sont toutes mortes… » Mme Chazel se sentit incapable de supporter cette gaieté. Tout l’odieux de sa situation morale venait de lui être rendu palpable par ce petit fait insignifiant : son fils faisant un jouet de la lettre où son amant lui fixait leur premier rendez-vous. Elle aurait tant voulu que sa vie d’intérieur, dont elle accomplirait jusqu’au bout les obligations maternelles, fût distincte de l’autre, de la vie de passion où elle s’engageait, entraînée par quelque chose de plus fort que sa raison, de si obscur pour ellemême et de si réel cependant. Fallait-il donc que cette distinction fût tout à fait impossible, puisque, dès le premier jour, tout se mêlait de ce qu’elle aurait voulu séparer ? — « Va jouer auprès de Miette, » dit-elle à son fils, « j’ai un peu de migraine… » Miette était la bonne du petit garçon. Une femme de chambre, une cuisinière et un domestique mâle complétaient tout le personnel de la maison. Miette, venue de province avec ses maîtres, s’occupait d’Henri depuis sa première enfance. Elle lui chantait le soir, pour l’endormir, des cantiques dont un surtout le charmait et l’épouvantait : « Venez, divin Messie… » — « Qu'est-ce que le Messie ? » demandait-il à sa bonne, et celle-ci répondait : « C’est l’Antéchrist… » — « Quand viendra-t-il ? » interrogeait l’enfant. — « A la fin du monde. » — « Dans combien d’années ? » — « Sept, » disait la bonne. — « Alors j’aurai douze ans, » calculait Henri. Cette étonnante prédiction l’avait frappé la veille au point qu’au seul nom de sa bonne il commença de la raconter à sa mère. A toute autre minute cette confidence l’eût amusée, mais il avait, tout en parlant, un regard, dans ses prunelles d’un gris clair, que la jeune femme connaissait trop bien : « N’aie pas peur, » dit-elle, « puisque tu es sage, et va jouer. » Le petit garçon jeta un coup d’œil sur le feu où le résidu noir marquait seul la place du couvent incendié, sur les chaises dont les dossiers n’étaient plus les murs d’un profond tunnel, sur sa mère, afin de savoir s’il ne pourrait pas rester. Inconsciemment il fut touché de la tristesse répandue sur ce visage. Par une de ces intuitions presque animales qui sont propres aux enfants trop sensibles, il devina que sa présence était pour sa mère une contrariété. Il lui baisa la main, puis tout d'un coup fondit en larmes : — « Qu'as-tu, mon ange, qu’as-tu ? » dit Hélène en le pressant dans ses bras et le couvrant de baisers. — « J’ai cru que tu étais fâchée contre moi, » fit-il. Puis, réchauffé par les caresses, il dit : « Je m’en vais, maman, je serai sage… » — « Est-ce que les enfants ont des pressentiments ? » se demanda Hélène demeurée seule. « On dirait que celui-là se rend compte qu'il se passe quelque chose d’extraordinaire… » Et, les coudes sur ses genoux, le menton sur ses mains fermées, elle retomba dans l’état de fièvre qui l’avait tenue éveillée toute la nuit. La meurtrissure nacrée qui cernait ses yeux révélait trop cette insomnie. A son lever, elle s’était regardée dans la glace et elle s’était dit : « Je ne suis pas jolie… je ne lui plairai pas… » Ce qui l'avait rongée, ce n’étaient ni des raisonnements de pruderie, ni des réflexions de morale.