C’était une sorte de langueur ardente. Elle voyait Armand en pensée, et comme une ondée de sang lui affluait au cœur, plus chaude, sa gorge se serrait un peu, et sa volonté défaillait. Ce n’était pas seulement sa première intrigue, au sens où le monde prend ce terme, c’était son premier amour. Hélène Chazal, lorsqu’elle était encore Mlle de Vaivre, avait subi l’une des plus douloureuses épreuves qui puissent peser sur une jeunesse. Elle avait été persécutée par une belle-mère, qui la haïssait en croyant seulement la bien élever et la corriger. L'espèce de château que les de Vaivre habitaient, à quatre kilomètres de Bourges, avait été pour la petite fille une prison. Le père, homme faible et qui nourrissait une innocente manie, celle d’une collection archéologique, patiemment, complaisamment ramassée, n’avait jamais soupçonné le drame muet, joué entre la bellemère et la belle-fille, douze années durant. Mme de Vaivre aimait son mari, et, sans le bien comprendre elle-même, elle était jalouse de la morte, de cette première femme dont elle retrouvait la grâce ressuscitée dans les traits de l'enfant, dans ses sourires, dans ses gestes. Rien n’est dangereux comme un mauvais sentiment de l’existence duquel nous ne nous rendons pas bien compte. Nous trouvons pour le satisfaire toutes sortes d’excuses, qui nous permettent d’assouvir notre haine sans cesser de nous estimer. C’est ainsi que Mme de Vaivre, s’étant chargée de l’éducation d'Hélène, fit de toute leçon, de tout avertissement un moyen de t*****e. Cette femme, jolie et fine mais sèche, très soucieuse du décorum, à cause des longs séjours qu’elle avait faits à Paris auprès de son père, député officiel sous la monarchie de Juillet, était, avec cela, dévote, d'une dévotion minutieuse, et malveillante par instinct, comme toutes les personnes qui se sont habituées à ne jamais admettre la juste sensibilité d’autrui. Quand Alfred Chazel s'était lié avec M. de Vaivre, grâce à leur goût commun pour les fouilles et les antiquités, elle avait vu avec joie qu’il s’éprenait d’Hélène. Cela lui faisait un plaisir secret de marier sa belle-fille à un homme sans fortune, et, comme la dot était très petite, de la condamner à une existence médiocre, pour bien longtemps. La mort, qui ne compte pas plus avec nos mauvais calculs qu’avec nos bonnes intentions, s’était chargée de faire avorter l’odieux espoir de cette femme, dans lequel la pauvre Hélène n’avait pas vu plus clair que M. de Vaivre lui-même. Ce que la jeune fille comprit, le jour où Chazel la demanda en mariage, c’est qu’elle allait être libre de la tyrannie de sa marâtre. Elle apercevait nettement ce à quoi elle échappait. Quant au mariage et à ses réalités physiques, qu'en eût-elle su ? Elle se trouvait donc, au sortir de l’église, dans une situation morale très périlleuse. Son enfance, passée ainsi dans une oppression continue, avait développé à l’excès chez elle le goût du romanesque, ce pouvoir de se façonner à l’avance une image de la vie à laquelle on compare ensuite la vérité. Son mariage futur lui était apparu, à travers la joie de sa délivrance, comme un paradis de délices. Le malheur voulut qu'Alfred Chazel fût un de ces hommes qui, avec toutes les bontés, toutes les délicatesses au fond du cœur, ignorent pour toujours la nature de la femme. L’accomplissement du mariage fut pour Hélène quelque chose d'aussi odieux qu'inattendu, comme un tribut payé à une maladroite brutalité. Il en résulta qu’elle reçut les caresses de son mari avec une répugnance mal dissimulée, qui rendit plus timide encore cet homme, déjà timide par nature et gauchement passionné, comme le sont souvent ceux qui n’ont pas amorti dans des liaisons faciles la fougue première de leur jeunesse. Alfred eut une peur secrète de montrer sa tendresse à sa femme, il lui cacha un amour dont l'intensité l’eût peut-être touchée, si elle avait pu le voir. Le divorce moral entre deux époux a presque toujours le divorce physiologique pour cause première et cachée. Si la volupté partagée est le plus grand agent de fusion des caractères, la possession torturante qu’un homme exerce sur une femme demeure le principe assuré d’une invincible antipathie. Il arriva dans le ménage Chazel, comme dans tous les ménages semblables, que cette antipathie première s’accrut de semaine en semaine, par cette raison que deux êtres condamnés à vivre côte à côte se donnent sans cesse des motifs de s’aimer plus ou de se haïr davantage. Tous les menus événements de la vie ne les rendent-ils pas plus présents l’un à l’autre à chaque minute ? Les divergences de goûts, d’idées, d’habitudes qui séparaient Alfred d'Hélène, eussent fourni à cette dernière, si elle avait aimé son mari, des prétextes à une tendre éducation. Elle n’y trouva, ne l’aimant pas, que des raisons pour se détacher de lui plus encore. Alfred Chazel était, en effet, un fils du peuple, et, malgré l’affinement intellectuel de deux générations, l’origine paysanne reparaissait en lui à des gaucheries de gestes et d’attitudes. Il n'était pas commun, et en même temps il manquait de manières. Hélène, au contraire, était d’une famille noble, et la surveillance continue de sabelle-mère avait développé à l’extrême en elle le sens des petits soins de détail sur sa personne et autour d’elle. La façon de manger de son mari la choquait, sa façon d'aller, de venir, de s'asseoir, une certaine lenteur qu’il avait à saisir tout ce qui était le côté matériel de la vie. Lorsqu’il fallait accomplir un mouvement rapide et précis, dans une promenade, à table, dans un magasin, il demeurait une seconde, la bouche un peu béante, l’air effaré, comme un paysan qui traverse une gare de grande ville. Alfred d'ailleurs aimait à dire qu’il était un homme abstrait, que le monde extérieur n’existait point pour lui ; et c’était vrai, car deux influences avaient contribué à le déraciner de ce monde extérieur : le passage subit de sa famille d’une classe sociale dans une autre, la nature de ses études mathématiques. Sa femme n’avait jamais pu obtenir de lui que le cordon de son lorgnon ne fût pas cassé, puis noué en plusieurs endroits, que le col de son pardessus fût baissé, la soie de son chapeau lissée, sa cravate nouée convenablement. L’incurie particulière aux hommes de pensée était visible sur toute sa personne. On eût fait rougir Hélène d’indignation et de honte, si on lui avait dit le rôle joué par ces misères dans son antipathie conjugale. Mais la vie du cœur n’est-elle pas, comme la vie physique, une addition d’infiniment petits ? D’ailleurs ces faits minuscules, et qui formaient masse par leur total, symbolisaient une cause essentielle de dissociation entre les deux époux, la différence absolue entre leurs deux esprits. L’instruction d’Hélène avait été peu solide, elle n’avait pas été munie de la somme de connaissances positives qui seule tient en équilibre l’intense développement de la rêverie. Aussi toutes ses lectures de jeune fille et de jeune femme s’étaient-elles tournées du côté des œuvres d’imagination pour lesquelles Alfred professait le mépris naïf du savant dont la culture littéraire est presque nulle. Il lui paraissait prodigieux, et il le disait ingénument, que, dans le siècle de la chimie, de la vapeur et de l’électricité, des êtres intelligents s’employassent à composer de pareilles billevesées. Cela faisait qu’en causant le mari et la femme n’avaient d’opinion commune sur rien. Alfred sentait bien entre Hélène et lui se creuser un abîme de moins en moins franchissable, et il en souffrait, mais comme d’un malheur incompréhensible. « Que lui manque-t-il pour être heureuse ? » se demandait-il, et il dressait en pensée, méthodiquement, la liste des conditions de bonheur qui se trouvaient réalisées autour de sa femme. « Nous avons de la fortune, un enfant charmant ; elle a voulu habiter Paris, nous y sommes ; je lui laisse toute sa liberté ; j’ai en elle la plus absolue confiance ; je lui fais honneur par ma position ; tout nous sourit, nous flatte, — et elle n’est pas heureuse ! » Non, Hélène n’avait pas été heureuse, et, par ce matin d’une journée d’hiver qui devait être pour elle une date inoubliable, elle sentait tout son passé de mélancolie refluer sur elle. Mille scènes se représentaient, et elle comprenait qu’à travers toutes, elle s'était acheminée vers cette heure où allait commencer, croyait-elle, sa véritable vie. Bien souvent, à Bourges et tandis qu’elle suivait avec son mari la promenade de Seraucourt, elle s’était demandé si jamais, jamais elle ne connaîtrait le bonheur, le chaud rayonnement en elle d’une lumière qui éclaircirait les froides ténèbres où elle languissait. Son mari l’entretenait de ses projets, de sa vie à l’École, de ses camarades, avec ce calme qu’il mettait à toutes choses, ayant pour principe qu’il faut prendre l’existence par son bon côté, se soumettre, accepter. Ces discours la terrassaient de tristesse. Elle soupirait vaguement après un infini d'émotion qu’elle concevait comme possible, et dont elle trouvait la trace, le reflet dans quelques phrases des romans qu’elle lisait, quand il y était question d’amour. De tous les sentiments de la vie, c’était le seul qu’elle ne connût pas. Elle avait été fille, et elle avait chéri son père, mais son affection avait été cruellement déçue. Elle avait été sœur, mais la petite Adèle, la fille du second mariage de M. de Vaivre, ressemblait à sa mère, et Hélène n’avait jamais pu s’attacher à elle entièrement. Elle avait eu des amies, mais il lui avait toujours semblé que ces amies ne sentaient pas comme elle, et jamais elle n’avait osé leur parler de ce qui lui était le plus intime, le plus cher au cœur. Elle aurait été pieuse, si la vue de la piété de sa belle-mère ne lui avait donné une aversion pour des pratiques religieuses qui pouvaient servir, elle le voyait trop, à justifier les pires égoïsmes. Elle était mère, et elle aimait son fils ; mais, comme pour sa petite sœur autrefois, une ressemblance l’arrêtait dans ce sentiment. Le petit Henri lui rappelait par trop Alfred à de certaines minutes. C’est alors, et quand elle avait constaté la banqueroute de sa première jeunesse, que son imagination lui figurait l’aurore d’un sentiment réparateur, et ce mystérieux sentiment, que pouvait-il être, sinon celui qu’elle ne connaissait pas, et dont tout célébrait la douceur, la puissance, la félicité ? « Mais non, » se disait-elle, « aimer est un crime quand on n’est pas libre… » Elle se rappelait alors des conversations entendues aux « jours » de ses amies de Bourges, et comme on parlait de la femme d’un médecin qui s’était enfuie avec un jeune conseiller de préfecture. Et puis elle rencontrait des hommes qui ressemblaient si peu à l’image qu’elle se formait de celui qu’elle eût pu aimer ! Elle se souvenait la douloureuse surprise que lui avait causée précisément ce M. de Varades dont on avait parlé à de Querne. Elle avait cru à la vérité de sa sympathie. Il venait chez elle. Ensemble ils faisaient un peu de musique. N'avait-il pas essayé de lui faire violence un soir qu’ils étaient seuls à la maison ? Elle n’avait rien dit à son mari, de peur d’un scandale et d’un duel ; elle n’avait plus jamais reçu seule le jeune officier. Elle ne se doutait pas qu’il s’en était vengé en disant qu’elle avait été sa maîtresse. Par quelles familiarités avait-elle provoqué l'audace de ce don Juan de garnison ? Elle n'était cependant pas coquette. Ce qui naissait en elle devant un inconnu, c’était bien plutôt l’appréhension d'un froissement que le désir de plaire. Elle n’avait pas été coquette davantage avec Armand de Querne. S’il y avait un homme dont elle ne se fût pas approchée avec le désir de le séduire, c’était assurément celui-là. Son mari le lui avait tant vanté : « Quand nous étions au collège, Armand et moi… Armand me disait… Armand m'a écrit… » Hélène avait prévu quelque autre Alfred plus prétentieux. Elle s'était dit qu'il lui faudrait un jour subir dans son intérieur, si jamais elle quittait la province, la présence de cet ami, qui serait un juge hostile, et qui provoquerait entre elle et son mari des difficultés nouvelles. S’ils étaient séparés l’un de l’autre par tant de causes, sa propre réserve et la bonté d’Alfred faisaient que du moins cette séparation n’éclatait pas en scènes et en disputes. Qu’allait-il advenir de l’intrusion de ce camarade d'enfance dans leur ménage ? — Elle se le demandait presque avec anxiété lors de son premier voyage à Paris. Cette rapide entrevue avec M. de Querne avait modifié la nuance de ses craintes. Il était venu prendre les Chazel à leur hôtel, et ils avaient dîné tous les trois dans un restaurant du boulevard. Hélène avait été surprise de l’aspect extérieur d’Armand et du contraste qu’il présentait avec la négligence d’Alfred ; mais aussi les questions du jeune homme, sa façon aiguë de regarder, l’ironie dont étaient teintées ses moindres paroles, avec cela une indéfinissable nuance de mépris à l'égard d’Alfred, qu’une finesse de femme devait remarquer, l’avaient désorientée en lui donnant un petit frisson de défiance. Elle aurait souhaité ne jamais revoir cet homme. Elle n’avait pu s’empêcher de dire à son mari cette antipathie, et il avait répondu: « Il a l’air comme cela, mais il est si bon, et puis il a été si malheureux… » Et il racontait à sa femme l’enfance d’Armand, l’égoïsme de son tuteur, ses tristesses d’adolescent, et il le plaignait d’autres souffrances mystérieuses : « Il a mal pris la vie. Il était riche. Il n’a pas employé ses belles facultés… II ne m’en a rien dit, mais j’ai toujours cru qu’il avait traversé quelque grande passion… » Hélène eut été bien étonnée si on lui avait révélé que la sorte d’angoisse avec laquelle sa pensée s’arrêtait sur l’intimité probable de cet inquiétant personnage, enfermait le genre de souci qui précède souvent l’amour. L’installation à Paris avait eu lieu ; Armand avait commencé de venir les voir, d’abord dans leur appartement meublé, puis dans le petit hôtel de la rue de La Rochefoucauld. C’était lui qui le leur avait trouvé, lui qui s’offrit complaisamment à l’aider pour les mille courses que nécessitait la mise en état de ce nouveau logis. Dans le tête-à-tête constant de ces courses, soit qu'ils se retrouvassent chez un marchand, soit qu’ils fissent ensemble une promenade à pied de fournisseurs en fournisseurs, soit qu’ils sortissent en voiture, comme il arriva bientôt, Hélène apprenait à connaître toutes les charmantes qualités extérieures d’Armand. Au rebours des hommes tout occupés de science ou d’avancement, qui se rencontraient chez son mari, celui-ci paraissait n’attacher aux mérites acquis, aux connaissances positives, qu’une importance secondaire. Les questions de sentiment l’intéressaient seules. Chez les divers hommes qu'elle avait pu voir, Hélène avait constaté la même idée sur l’amour, à savoir que c’est une chose de jeunesse, reléguée au second plan, et que les personnes raisonnables ne doivent jamais mettre en balance avec des intérêts de famille ou de carrière. Les discussions qu'elle eut avec Armand lui révélèrent quelqu’un qui avait beaucoup réfléchi aux rapports des deux sexes l'un avec l’autre. Il avait cette imagination du cœur que les femmes confondent si aisément avec la sensibilité vraie, et cette expérience de la vie amoureuse qui fait le prestige des libertins auprès des plus honnêtes. L’expression de mélancolie qui lui était familière semblait dire que cette expérience avait été payée de cruelles déceptions. Ce furent ces douleurs inconnues qui achevèrent l’œuvre de séduction commencée par l’étonnement craintif et continuée par l’admiration de la provinciale devant le Parisien ; car la supériorité d'entente de la vie qui distinguait le jeune homme correspondait chez Hélène à trop d’aspirations comprimées pour qu’elle y demeurât indifférente. C’était lui dont elle retrouvait le goût épars sur les murs de son petit salon, lui qui avait choisi et fait placer cette vieille tapisserie dans cet angle, lui qui entre plusieurs meubles avait préféré celui-ci, entre plusieurs étoffes celle-là. Cette admiration attendrie qui la faisait se dire à elle-même : « Quel bonheur ce serait de le consoler de tout ce qu’il a souffert, » avait abouti bientôt à une espérance, celle que sa présence lui fût déjà réellement une douceur, car il s’occupait d’elle avec une visible sympathie. A plusieurs reprises, elle l’avait entendu lui dire : « J’étais invité ce soir chez madame… , mais je me suis dégagé pour passer la soirée avec vous. » Un jour, elle s’était avoué à elle-même qu’elle l’aimait, à l’occasion d’un de ces événements insignifiants qui sont dans la nuit du cœur comme de petites lumières montrant un immense gouffre. Armand, qui devait venir dîner rue de La Rochefoucauld, s’était excusé par un billet où il se disait souffrant. Elle avait envoyé Alfred chez lui, et Alfred n’avait trouvé personne rue Lincoln. A la douleur que la jeune femme ressentit, elle reconnut l’étendue de l’intérêt qu'elle portait à M. de Querne, et, pour son malheur, elle reconnaissait cela dans un moment où elle devait douter, sur un de ces tout petits chagrins qui sont de grands désastres en amour, que son sentiment fût partagé. Au lieu de combattre cet amour, comme elle eût fait si elle se fût crue aimée, elle se disait : « Pourquoi a-t-il manqué à sa promesse ? Avec qui a-t-il passé sa soirée ? » Quand elle le revit, il lui parla avec un peu de dureté ; elle laissa voir son visage bouleversé. Il lui prit la main doucement, elle fondit en larmes. A partir de cette heure, elle ne fut plus capable de cacher le trouble que la seule vue d’Armand lui inspirait. Elle commença d’entrer dans cette période où l’âme se trouve sans cesse partagée entre la vue de la pire infortune et celle de l’extrême félicité. Comment raisonner alors ? Armand, qui connaissait trop bien les étapes de l’amour pour ne pas s’apercevoir des progrès qu’il faisait dans le cœur d’Hélène, eut cette habileté de lui montrer qu’il doutait de son sentiment pour lui et qu’il était malheureux de ce doute. Il l'amena ainsi tour à tour à lui dire qu’elle l’aimait, à se laisser prendre les mains, les bras, la taille, à prêter sa joue, ses yeux, sa bouche, à des baisers. Rien n’était plus contraire que ces familiarités progressives aux idées qu’Hélène se faisait sur la manière dont une femme doit se conduire vis-à-vis d’un homme qu’elle aime. Elle considérait, comme toutes les créatures vraiment loyales, que tromper un peu équivaut, moralement, à tromper tout à fait. Mais elle cédait à la moindre souffrance exprimée par les yeux du jeune homme avec une faiblesse qu’elle se reprochait à chaque fois, pour retomber encore. — « Ah ! ne souffre pas, qu’importe si je me perds ?… » c’était la traduction des regards de la pauvre femme, la parole qu’elle prononçait tout bas. Elle n’avait pas menti quand elle lui avait posé cette question douloureuse : — « Du moins seras-tu heureux ? » Et à quelques heures de cette minute où elle serait à lui entièrement, c’était cette espérance et cette incertitude qui surnageaient par-dessus tout le reste : « Ah ! » songeait-elle, « pourvu que je voie dans ses yeux cette lueur !… Je deviendrai ensuite ce que je pourrai… . Qu’importe ! si je lui ai donné cela ?… » Elle en était à ce point de sa rêverie lorsqu’un b****r la fit tressaillir. Alfred venait d’entrer afin de lui souhaiter le bonjour. Sorti avant huit heures, il ne l’avait pas vue encore, et la trouvant si jolie dans la robe de molle étoffe qui dessinait ses gracieuses épaules, son buste, et la ligne de ses jambes terminée par ses pieds nus, blancs et veinés de bleu dans leurs mules noires, il n’avait pu se retenir de s’approcher d'elle et de lui voler un b****r sur la place douce de son cou, entre l’oreille et la nuque. Ce lui fut une telle surprise au sortir de l'univers d'idées où elle venait de s’absorber, qu’elle jeta un petit cri.