Chapitre 6

3565 Words
— « Paresseuse, frileuse, peureuse, » dit Chazel qui essaya de plaisanter pour dissiper l’expression de colère que sa caresse venait de provoquer sur ce charmant visage. « Sais-tu quelle heure il est ? Midi moins le quart… Tu ne seras jamais prête pour le déjeuner… Que lis-tu ? » continua-t-il en prenant les deux volumes envoyés par M. de Querne, qui traînaient sur la petite table… « encore des romans… mais ils ne sont pas coupés. Qu’as-tu donc fait tout le matin ? » — « J’ai rangé des papiers et réglé des comptes. » Que sa bouche en avait proféré de ces petits mensonges, et pas un qui ne lui coûtât un cruel effort, même les plus légers, les plus innocents ! — « Veux-tu sonner Julie, » repritelle, « je vais me coiffer et je suis prête dans dix minutes. » — « Je ne te gêne pas en restant ? » dit-il. — « Pas trop… pour le moment, » répliqua-t-elle, et déjà elle était dans son cabinet de toilette. Elle avait passé un mince peignoir de batiste, et elle déployait ses beaux cheveux châtains qu’elle peignait elle-même. Alfred, demeuré debout, s’appuyait contre un des battants de la porte et lisait un journal qu’il avait tiré de sa poche. Le froissement seul du papier agaçait les nerfs d’Hélène parce qu’il lui rappelait la présence de cet homme, et que cette présence, à ce moment, lui paraissait une profanation. Ah ! si Armand eût été là, au lieu de l’autre, qu’elle eût trouvé de charme à l’associer ainsi aux petits mystères de sa toilette ! Mais de celui qu’elles n’aiment pas, cette familiarité déplaît tellement aux femmes, que même les filles en souffrent. La pudeur, chez toutes, vertueuses ou non, commence où finit l’amour. Alfred n’avait jamais compris cela. Il était toujours amoureux d’Hélène ; et ces entrées subites dans son intimité lui procuraient un bonheur muet, tout composé de désirs craintifs, de furtives contemplations. Pardessus son journal ouvert, il regardait les mains blanches aller et venir parmi les souples cheveux, la forme gracieuse des bras que les larges manches, rabattues à de certains mouvements, laissaient à découvert. Comme il aurait voulu les manier, ces cheveux qu’elle lui refusait toujours ! Et elle aussi regardait ses cheveux avec bonheur, malgré la souffrance que son mari lui causait en restant là, car elle constatait qu’ils étaient aussi longs, aussi ondulés qu’à l’époque où elle était une jeune fille. Chaque fois qu’elle donnait des soins à sa beauté maintenant, elle s’étudiait avec une enfantine inquiétude, épiant les moindres plis sur ses tempes, autour de ses lèvres, autour de son cou, se demandant si elle était assez jolie encore pour enivrer celui qu’elle aimait, et elle se souriait dans la glace en tordant ses cheveux, et, comme elle se penchait un peu, elle vit, dans un coin de cette même glace, le visage de son mari reflété, avec un éclair dans les yeux, — cette rapide lueur de désir qu’elle connaissait et haïssait trop. Elle eut un frisson, comme si elle se fût réveillée exposée nue sur une place publique ; elle rougit violemment et elle dit : « Je ne sais pas pourquoi Julie n’est pas là ; sonne encore, je te prie, et laissemoi… » Elle se leva, ferma la porte en repoussant Alfred, et, restée seule, sentit les larmes lui venir. — « Ah ! » se disait-elle, je l’aime mal. « Est-ce que ces misères ne devraient pas m'être douces, puisque je les souffre pour lui !… » Elle pensait ainsi, à la table du déjeuner, vêtue maintenant d’une robe de couleur sombre, et les pieds chaussés de bottines, — ces bottines avec lesquelles elle devait marcher tout à l’heure, — dans bien peu de temps, car le cartel appendu au mur marquait midi trente-cinq, — pour aller du côté de cette rue de Stockholm qu’elle ne connaissait même pas de nom avant le billet de son ami… Où était-ce ?… Quelle physionomie aurait la maison ?… Ses veines, à cette seule idée, lui paraissaient rouler une liqueur enivrante et brûlante. Rester en place était pour elle un supplice, et quant à manger, elle ne le pouvait pas. Il lui semblait que sa gorge était si serrée que même un morceau de pain n’y passerait pas. Le petit Henri causait avec son père, et, comme à deux ou trois questions de ce dernier elle n’avait même pas répondu : — « Que tu es singulière aujourd’hui, es-tu souffrante ? » — « Moi, » fit-elle, « mais je suis très gaie, très en train, » et elle se mit à rire et à parler très haut. — « Aurait-il des soupçons ? » se demandaitelle ; « mais qu’importe ? » j— « Que fais-tu cette après-midi ? » interrogea encore Alfred machinalement. — « Est-ce que vous m’emmenez avec vous, maman ? » dit Henri. — « Non, mon mignon, » répliqua-t-elle en évitant de répondre à son mari ; « tu iras aux Champs-Elysées et je te dirai bonjour en passant, peutêtre. — Est-ce qu’il fait beau aujourd’hui ? » continua-t-elle, quoiqu'elle eût dès le matin regardé le ciel et le pavé avec une inquiétude impatiente… Et sur la réponse affirmative d’Alfred : « Tu pourras prendre la voiture, » dit-elle, « j’irai à pied, cela me fera du bien. » Ils avaient un coupé au mois dont ils se servaient alternativement, lui pour ses courses d’affaires, elle pour ses visites. — « Enfin !… « soupira-t-elle, quand elle fut seule dans le petit salon, Alfred parti pour son bureau, Henri pour sa promenade; et les angoisses de sa matinée aboutirent à une détente délicieuse. Déjà dans ce salon, rempli du souvenir d’Armand, elle était toute à son amour. Sa liberté reconquise la comblait d’une joie telle que la vision de l’avenir ne pouvait plus se former devant son esprit. Elle évoqua en pensée le regard de son ami, elle y alluma cet éclair de félicité qui était comme l’étoile vers laquelle son être se soulevait : « Je lui sacrifie tout, » songea-t-elle en revenant pour une minute sur les impressions de cette pénible matinée, « mais plus je lui sacrifie, plus il sentira combien je l’aime. Mais que je l’aime !… que je l’aime !… » répétait-elle tout haut avec enthousiasme. Elle regarda sa montre : « Il est une heure passée. Il doit m’attendre depuis midi. Quelle surprise si j’arrive si tôt !… Car il ne m’espère pas tout de suite… » Et vite, elle courut prendre son chapeau, — au fond de sa poche une voilette plus épaisse pour mettre sur son visage dans le fiacre. Il le lui avait recommandé hier. Et déjà elle descendait la rue Saint-Lazare, comme une somnambule, sans rien oser regarder autour d’elle. Il lui semblait que chacun voyait à sa tournure, à son pas, où elle se rendait, et son exaltation avait cédé la place à une sorte d’épouvante, mais une épouvante résolue, comme celle d’un homme de cœur qui marche à son premier duel, lorsqu'elle osa héler un cocher sur la place de la Trinité. — « Rue de Stockholm, » dit-elle. — « Quel numéro ? » fit l’homme. — « Je vous arrêterai, » reprit-elle. Descendre du fiacre devant la maison, venait subitement de lui apparaître comme impossible. Ses mains tremblaient lorsqu’elle noua sa double voilette dans la voiture qui commença de rouler, pesante et lente. Du moins il lui semblait que chaque tour de roue durait une minute. Elle regardait défiler les boutiques de la rue SaintLazare, puis la cour de la gare, et la vue d'un voyageur qui payait son cocher la fit chercher avec angoisse dans son manchon. Si elle avait oublié sa bourse ?… Non, elle avait quarante francs en petites pièces de dix francs. Tant pis, elle en donnerait une à l’homme, car d’attendre de la monnaie sur le trottoir, elle ne le pourrait pas. Toutes ces émotions lui faisaient mal à ressentir. Elle aurait voulu fixer son imagination sur son amant, — son amant… car elle allait être sa maîtresse. — Comme le son de voix de ses amies de Bourges se faisait méprisant autrefois pour prononcer ces syllabes quand il s’agissait de quelque femme compromise ! — Puis l’émotion nerveuse était plus forte. « Pourvu qu’il ne devine pas ce que cela m’aura coûté ! Ah ! que mes pusillanimes craintes ne lui gâtent pas son bonheur ! » — La voiture cependant avait gravi le commencement de la pente de la rue de Rome, elle tournait le long du mur d’un jardin d’hôtel qui fait le coin de la rue de Stockholm, et le cocher se penchait sur son siège pour demander à Hélène où il devait s'arrêter: « Ici, » dit-elle, et elle descendit, plaça la petite pièce d’or dans la main de l’homme, en lui disant : « Gardez, gardez… » Elle eut peur aussitôt qu’il ne devinât pourquoi elle n’attendait pas la monnaie et elle s’arrêta, occupée à contempler, sans la lire, une affiche sur la muraille, jusqu’à ce qu'elle eut entendu le roulement du fiacre qui s’éloignait. Elle suivit le trottoir, releva la tête avec un battement de cœur qui la rendait comme folle : le 8, le 10, encore deux numéros… et c’était la maison désignée dans le billet. Elle entra sous la porte cochère sans rien voir. Elle passa devant le concierge en croyant que ses jambes ne la soutiendraient pas. Ses pieds défaillaient sur les marches du tapis. Encore un effort, et voici la porte de l’appartement du second étage. Elle s’appuya contre cette porte close. Aucun bruit ne se faisait entendre dans l'escalier. Aucun bruit ne montait de la rue. Elle pouvait écouter les battements de son cœur, et, au lieu de sonner, elle demeurait là. Elle voulait reprendre un peu de calme avant de paraître devant Armand. Pourquoi était-elle venue ici ? Pour le rendre heureux… A quoi bon lui montrer alors combien elle avait souffert ? Son cœur battait moins vite, elle se forçait à sourire, et l’idée du bonheur qu’elle allait donner était déjà pour elle un bonheur plus grand que ne venait de l’être son agonie. Elle se décida enfin à sonner. Le tintement fut suivi d’un bruit de pas, la clef tourna sur la serrure, et elle s’abattit sur la poitrine d’Armand qui l’entraîna tout de suite dans un petit salon meublé en bleu. Des flammes brillaient dans la cheminée. Du premier regard, Hélène vit qu’il n’y avait pas de lit dans cette pièce. Elle avait tant redouté cette vue dès l’entrée, qu’elle éprouva pour Armand une reconnaissance infinie d’avoir choisi leur lieu de rendez-vous de manière à lui épargner ce premier choc. Lui, cependant, avait dénoué ses deux voilettes, défait son chapeau, l’avait forcée de s’asseoir sur un fauteuil au coin du feu, et, agenouillé devant elle, l’étreignait presque avec folie en répétant : « Ah ! mon amour, que tu es adorable d’être venue !… » et il la regardait, avec des yeux que la joie du désir certain de son assouvissement rendait bien tendres. La joie du désir seulement, car, en la voyant lui sourire, de ce sourire aisé auquel elle avait forcé son visage pour ne pas lui déplaire, il venait de se dire que ce n’était pas la première fois qu’elle arrivait à quelque rendez-vous semblable, et une affreuse dualité s’était établie chez lui entre sa pensée et ses sensations. « Elle a un caprice pour moi, » songeait-il, « profitonsen ; mais pourquoi toutes les femmes ont-elles la manie de vous raconter que vous êtes leur premier amant ? » Il lui défaisait sous ses baisers les mèches de ses cheveux qu’elle rajustait sur son front avec sa main. « N’aie pas peur, » lui dit-il, « j’ai pensé à tout, » et il la conduisit à travers la chambre à coucher jusqu’à la porte d’un petit cabinet de toilette sur la table duquel se trouvaient disposées les pièces de son nécessaire de voyage : « Tu pourras te repeigner, » dit-il. — « Oh ! » dit-elle, en rougissant, « vous me faites honte… » En ce moment, il l’avait conduite dans la chambre à coucher et, comme il lui enlevait la jaquette qu’elle portait sur son corsage, un petit objet roula sur le tapis. C’était un peigne de poche, en écaille blonde, qu’Hélène avait pris, avant de sortir, comme elle faisait souvent et sans réflexion : « Elle y avait pensé aussi, » songea-t-il, puis avec une supplication tendre : — « Sois à moi, » lui demanda-t-il. — « Mais je suis à toi, » répondit-elle. Un demi-jour régnait dans cette chambre à coucher, car il avait détaché les rideaux de la fenêtre, et aussi ceux du lit, de ce lit qu’elle eut la force de regarder pour la première fois. Comme elle aurait voulu lui demander de la laisser seule !… Et elle tourna les yeux vers lui. Il avait commencé de défaire les boutons de son corsage, et elle allait lui dire : « Va-t’en… » lorsqu’elle vit dans ses yeux à lui cette expression de félicité qu’elle avait tant rêvée, et elle le laissa faire, avec cette divine faiblesse dont si peu d’hommes comprennent la sublime flatterie. Si la femme qui aime veut être aimée autant qu’elle aime, lui faut-il donc emprunter un peu de leur manège aux créatures sans vraie sensibilité pour qui leur personne n’est qu’un instrument de règne et qui se donnent afin de mieux posséder ? Hélène ne se doutait pas, tandis qu’Armand, ivre de sa beauté, l’emportait dans ses bras après avoir réchauffé ses pieds de baisers et tout défait de sa parure, depuis ses bracelets jusqu’aux épingles de ses cheveux ; non, Hélène ne se doutait pas que, même à cette minute, cet homme venait de trouver dans cette absolue soumission à ses désirs qui avait tant coûté à la pauvre femme, de quoi ne pas croire en elle. — « Es-tu heureux ? » lui demandait-elle couchée sur son cœur, une heure plus tard, s’abandonnant à la volupté languissante qui suit les caresses, « dis, es-tu heureux ? Moi, vois-tu, je suis si heureuse !… » Et c'était vrai, car, pour la première fois, elle venait de sentir, sous les caresses de cet homme qu’elle aimait si profondément, une émotion inconnue s’éveiller en elle. — « Oh ! bien heureux, » répondit Armand ; et il mentait, car en repassant par la réflexion tous les menus incidents de ce premier rendezvous : l'entrée avec un sourire, le peigne apporté, la complaisance à se laisser dévêtir, la sensibilité brûlante de sa maîtresse, il se disait de nouveau qu’il n’était certes pas le premier amant d'Hélène. Et puis, il la méprisait secrètement de ne s'être pas disputée en détail. L’évidente absence de remords de cette femme lui semblait la preuve qu’elle n’avait aucune espèce de sens moral. Il ne se disait pas que, si elle avait montré des remords, il l’aurait traitée d’hypocrite, et cependant elle lui parlait. « Voissoupirait-elle, « dès que je t’ai vu, je t’ai aimé. J’ai senti que tu n’avais pas eu ta part de bonheur ici-bas, et j’ai rêvé de te la donner pour tout effacer de tes peines… Il y a un pli sur ton front que je ne peux pas supporter… Quand tu me demandais d’être à toi, et que je disais non, je voyais ce pli, entre tes sourcils, là, » disait-elle en baisant la place, « et puis, quand j'ai dit oui, le pli n’y était plus. — Voilà pourquoi je suis ici et fière d’y être, car je suis si sure de t’aimer!… » — « Comme c’est étrange, » songeait Armand, « qu’aucune femme n’ait assez de science pour se dire : Je fais une vilenie, je mens, je trahis, cela m’amuse, mais c’est une vilenie. La nappe de la communion et le bord du lit d’une chambre meublée, — ce leur est tout un. — Va, mon ange, chante ta romance et il lui ferma la bouche avec des baisers. « Ah ! » songeait-il encore, « elle est bien jolie. Si elle avait l’esprit de se taire, seulement ! » La soirée qui suivit cette irréparable journée de fièvre, d’angoisse et de félicité se passa pour Hélène dans une nostalgie torturante et délicieuse. Regretter son bonheur n’est-ce pas encore y penser ? Pourquoi avait-elle demandé à son amant de ne pas venir rue de La Rochefoucauld, ce soir ? Là-bas, près de lui, elle avait eu l’idée que de le retrouver dans son intérieur, à si peu d’heures d’intervalle, lui serait une souffrance. Maintenant, elle se disait, travaillant au crochet, après le dîner, dans le petit salon, et assise sur le fauteuil où Armand s’asseyait d’ordinaire, — oui, elle se disait avec mélancolie que ce serait bien doux si elle l’avait là, tout auprès d’elle. De sa main quelquefois elle frôlerait la main de son ami. Elle respirerait le faible arôme du parfum dont elle lui avait demandé de se servir, le même que le sien propre. En imagination, elle comprenait cette jouissance cuisante à la fois et caressante pour une âme de femme, — entendre la bouche qui vous a dit : «Je t’aime, » entre deux baisers, l’aprèsmidi, vous dire : « Madame » et « Vous », si bien que la phrase la plus insignifiante vous fait sentir le charme du mystère où vous êtes liée. Et les doigts fins d’Hélène continuaient à manier agilement le crochet d’écaille, tandis qu’Alfred feuilletait un livre sans parler… Elle avait eu, à son retour, une minute amère, celle où, retrouvant son fils, elle avait dû laisser le petit Henri lui donner des baisers — qu’elle ne lui avait pas rendus. Elle s’était contentée de l’étreindre, d’appuyer sa joue contre celle de l’enfant, et là, elle avait senti qu’elle l’aimait autant, qu’elle l'aimait plus encore. Ces émotions de tous ordres avaient laissé leur trace sur son visage, qui, rosé d’ordinaire, était, ce soir-là, étrangement pâle, mais de cette pâleur fondue, enveloppée, que laisse après elle la complète volupté. Un halo de lassitude flottait autour des yeux, une morbidesse autour du sourire, quelque chose de souple et d'alangui autour de toute sa personne, et cet air « aimée » lui communiquait une séduction qui lui aurait fait peur, si elle avait pris le soin d’observer Alfred. Ce dernier ne la perdait pas du regard, tandis qu’elle penchait sur son ouvrage sa tête si tendrement fatiguée. Vêtue de blanc, le bistre vague de ses paupières se voyait mieux parce qu’elle les tenait baissées, en apparence sur sa laine, en réalité sur les visions auxquelles son âme se réchauffait. Alfred songeait avec ravissement qu’elle était pourtant sa femme, — sa femme… Il était plus épris d’elle que jamais. Seulement, depuis que leur installation à Paris avait séparé leurs chambres, il se sentait, chaque fois qu’il souhaitait ses caresses, saisi d’une émotion qu’il avait peine à vaincre. Il fallait demander à son Hélène de rester auprès d’elle, ou bien entrer dans sa chambre quand elle était couchée. Cette nécessité d’agir, jointe au tourment du désir physique, est, pour certains hommes, si douloureuse que des jeunes gens timides ont un battement de cœur presque intolérable, même en franchissant le seuil des maisons où il s*****d du plaisir tout préparé. Alfred, durant toute cette soirée, et quoiqu’il fût convaincu de la soumission d’Hélène, subit cette émotion qui ne va pas sans douceur, car elle rend plus perceptible l’acuité du désir. Il la regardait, et la phrase qu’il se préparait d’avance à lui dire lui faisait défaillir le cœur. Il se taisait avec une obstination telle que la pauvre femme avait presque oublié son existence lorsqu’elle se leva pour monter dans sa chambre et lui tendit son front en disant : « A demain. » — « Hé quoi ! à demain ?… » répondit-il en essayant de faire descendre son b****r sur les yeux et plus bas encore. Elle frissonna, le repoussa brusquement et le regarda. C’était bien au fond des yeux de son mari ce même éclair du désir qu’elle avait surpris le matin, reflété dans la glace de sa toilette, tandis qu’elle peignait ses cheveux, pour les abandonner aux mains de l’autre… Ce lui fut un brusque réveil de ses songes de toute la soirée. La sensation palpable du partage physique était là, dans toute sa hideur, et, comme Alfred se rapprochait d’elle avec un sourire en lui disant : « Ma petite Hélène… » elle passa vite de l’autre côté d’un fauteuil, et, séparée de lui, elle répondit: « Est-ce que vous ne voyez pas que je suis tout à fait souffrante, ce soir ?… » Elle était si pâle, avec un tel cercle de fatigue autour des yeux, qu’Alfred en fut ému. « C'est la fin de ma migraine, » continua-t-elle en se touchant la tempe, « une bonne nuit et il n’y paraîtra plus. Allons, à demain… » Elle eut un sourire, fit un geste gracieux de la main et sortit du salon. Alfred demeuré seul l’entendait aller et venir dans la pièce voisine qui était sa chambre à elle. Il occupait, lui, une chambre à l’étage au-dessus, qui donnait sur son cabinet de travail. « Comme sa santé se dérange, » songeait-il avec tendresse.
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