Le jeu des ombres

621 Words
La musique vibrait dans mes os comme un second cœur. Les basses battaient avec une régularité presque animale, un appel viscéral qui faisait trembler les murs et les reins de ceux qui s’abandonnaient sur la piste. Les lumières rouges striaient la pénombre comme des griffures sur une peau nue. Le Sphère m’appartenait. Pas légalement — c’était plus subtil. Cette boîte de nuit, la plus sélecte du pays, était un joyau monté sur un doigt couvert de sang. J’y avais mes entrées. J’en possédais les murs invisibles, les coulisses, les âmes. Quand je suis entrée, tout s’est figé. Je le sais, je le vois. Les regards. Les respirations suspendues. Les murmures qui glissent comme des serpents. Je suis Thalia Rego, alias Raven, et ce soir, j’étais une vision. Robe noire, fendue jusqu’à l’os. Dos nu. Tissu qui colle à chaque courbe comme une promesse. Talons de verre, silhouette de péché. J’étais la reine dans sa cathédrale d’excès. Je n’étais pas là pour danser. Je voulais qu’on se souvienne de moi.Oublier un passé qui me rattrape. Qu’on se rappelle que même dans un monde d’ombres et de lois tordues, je suis la seule lumière qu’on suit… ou qu’on redoute. Et pourtant, au milieu de cette mer de regards, un seul a suffi à me couper le souffle. Je l’ai senti avant même de le voir. Comme une lame dans mon dos. Mes yeux ont glissé jusqu’à l’étage supérieur. Il était là. Noam. Appuyé contre la balustrade comme s’il possédait l’endroit. Costard noir parfait, barbe naissante, regard… tranchant. Il me dévorait des yeux, sans bouger. Sans sourire. Je crus que mon cœur allait s’arrêter. Non. Pas d’émotion. Pas ici. Pas devant lui. Il leva légèrement son verre. Un salut muet. Comme un roi saluerait une reine qu’il n’a pas vue depuis une éternité. Ou comme un prédateur salue sa proie avant de jouer avec elle. Je n’ai pas souri. Pas cillé. J’ai levé le menton. Je suis restée droite. Mais en moi… c’était le chaos. Dix ans. Dix putains d’années. Je le croyais loin. Mort. Perdu. Et il était là. Et pire que tout : il m’avait vue avant que je ne le voie. Comme s’il avait toujours été là. J’ai fait un pas. Il a tourné les talons. Et il a disparu dans la foule. --- Je suis remontée dans le salon privé sans un mot. Sienna me suivait. Elle connaissait mon silence, savait qu’il était plus dangereux qu’un cri. Je me suis servie un whisky. Je n’avais pas besoin d’alcool, mais de contrôle. Boire, c’était occuper mes mains pour ne pas frapper. — Il est là depuis longtemps, pas vrai ? ai-je demandé sans la regarder. Ma voix était froide. Tranchante. Elle tombait comme une sentence. Sienna hésita. — On pense… dix ans. Peut-être plus. Il a des alias. Il bougeait. Toujours dans l’ombre. Les docks du nord, les anciens entrepôts, une villa isolée à Montsouris. On n’a jamais pu l’attraper. On pensait que c’était un fantôme. Je me suis tournée lentement vers elle. Mon regard lui glaça la peau. — Ce n’est pas un fantôme. C’est un serpent. Et il est en train de se glisser dans ma tête. Je sortis la photo imprimée que l’un de mes gars m’avait remise deux jours plus tôt. Noam, en pleine rue, flou mais reconnaissable. Je n’avais rien dit à personne. Je pensais que c’était un bug du destin. Une coïncidence. Une erreur. Mais ce soir, je l’avais vu de mes propres yeux. Et ce regard… ce regard m’avait transpercée comme au premier jour. Je pressai la photo contre ma poitrine, juste là où mon cœur battait. Et je sus. Il n’était pas revenu pour parler. Il était revenu pour me briser. Lentement. Silencieusement.
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