La déclaration fut vite établie. L’agent qui les avait reçus s’apprêtait à les congédier, lorsque Pierre explosa. Julien l’observa, le regard complètement perdu, le visage d’une pâleur alarmante.
— Et nous, que faisons-nous ? Je vous signale que quatre employés nous attendent au milieu des décombres. Que se passe-t-il pour eux ?
— Je vous comprends, mais ce n’est pas de mon ressort. Il va y avoir l’enquête de police et un expert va passer le plus rapidement possible, je vous le promets.
Julien, lui, avait mille autres questions à poser : comment allait vivre le personnel ? Et lui-même ? Il n’avait ni voiture, ni meubles, ni vêtements… Devait-il continuer à loger à l’hôtel ? Qui paierait la note finale ?
L’agent précisa qu’il allait toucher une provision pour ses meubles et sa voiture, que Pierre devait mettre tout le monde au chômage technique. Il leur conseilla prudemment de chercher un autre travail, vu la longueur des procédures judiciaires dans un pareil cas, lequel ferait sans doute l’objet de batailles entre les avocats des deux parties.
Pierre qui voyait bouillir son jeune protégé l’entraîna à l’extérieur :
— Viens, on va aller rassurer les hommes et leur donner la marche à suivre.
Mains dans les poches, les quatre ouvriers erraient au milieu des décombres, cherchant à se souvenir à qui appartenaient ces amas de tôle, dont la marque était à peine identifiable. En père de famille, Pierre rassembla son ancien personnel.
— Allons boire un café, nous avons besoin de discuter.
Pierre leur suggéra de se rendre à Pôle Emploi directement. Quant à lui, il allait consulter l’inspection du travail avec Julien. À ses yeux, l’essentiel était de préserver le revenu des mécaniciens pour lesquels il ne se faisait pas trop de soucis. S’ils le voulaient, ils trouveraient du travail dans la foulée.
L’un d’entre eux s’adressa à Julien :
— Et toi, que vas-tu faire maintenant ?
Ce fut encore Pierre qui répondit :
— C’est un incendie criminel, pas un accident. Il y aura un procès et vous savez comment cela se passe… Ce sera long… Les avocats font toujours appel des décisions de justice, ce qui repoussera d’autant la possibilité de reconstruire.
Julien n’avait pas pensé à tout cela ! Il savait bien que la reconstruction allait demander du temps, mais il ne se doutait pas que cela pouvait traîner en longueur pour des questions indépendantes de leur volonté. De toute manière, la reconstruction était l’affaire de Pierre, la passation de l’entreprise ne pouvait venir qu’ensuite.
* * *
Trois mois s’étaient écoulés et rien n’avait bougé. Le garage était toujours dans le même état de délabrement. La justice suivait son cours. Pierre et Alice s’étaient installés définitivement sur le bassin d’Arcachon où ils vivaient enfin des jours paisibles, d’autant qu’ils étaient quasiment assurés de retrouver la valeur de leur patrimoine à laquelle s’ajouterait le manque à gagner.
Julien, de son côté, gambergeait sérieusement. Au lendemain de la catastrophe, un garage concurrent l’avait appelé. Navré, le patron lui avait proposé du travail. Il connaissait la compétence et l’intégrité du jeune homme. Ils s’étaient rencontrés lors de sessions de formation organisées dans les ateliers des usines automobiles et ils avaient sympathisé. Au bout d’une semaine, Julien avait fini par accepter l’offre tout comme il avait fini par emménager dans un studio de bonne, au dernier étage d’un immeuble dans lequel il se sentait à l’étroit. Il avait ainsi retrouvé son environnement préféré, celui qui le passionnait, à la plus grande satisfaction de son nouveau patron, mais aussi pour le plus grand intérêt des clients qui n’hésitaient pas à lui confier des voitures de luxe.
De temps à autre, il recevait des documents confus et techniques, relatifs aux sinistres de son appartement et de son véhicule. Il devait souvent les lire deux fois pour en détecter les subtilités. Le vrai souci concernait sa voiture. Il avait beau clamer qu’il avait effectué de gros travaux, très dispendieux, il ne possédait aucune facture pour en donner la preuve. Il s’était rapproché des fournisseurs de pièces détachées pour demander des duplicatas, mais ces derniers ne se montraient pas coopératifs.
Son nouvel employeur insistait pour qu’il tire un trait sur la reprise du garage incendié et qu’il continue à travailler dans son atelier. Julien esquissait alors un demi-sourire. « Je sais ce que je gagne, mais je sais aussi ce que tu gagnes sur mon travail… » L’homme rétorquait alors que son statut d’employé ne lui occasionnait ni souci ni charge de gestion. « N’empêche que sans moi, sans mon savoir-faire, tu n’es plus grand-chose. »
Le garagiste acceptait les réflexions acerbes de Julien parce qu’il n’aurait pas voulu se trouver dans la même situation et que c’était un excellent élément. Toutefois, le jeune homme était de plus en plus aigri. Il avait reçu une provision de la part de son assurance sans trop savoir ce qu’elle représentait. Cet argent avait immédiatement rejoint ses économies. Le manque à gagner de l’entreprise serait versé à Pierre. Julien avait renoncé à lui téléphoner, il savait qu’il n’était pas plus informé que lui. Les garnements qui avaient mis le feu avaient retrouvé leur liberté. Eux aussi attendaient le procès avec sans doute moins d’impatience que Julien. Ils avaient d’ailleurs repris leurs manœuvres dans le quartier avec des cylindrées transformées en bolides bruyants, en affichant encore plus d’arrogance qu’auparavant, comme si la prison avait constitué pour eux une espèce de trophée. La détention ne les avait que poussés un peu plus vers la délinquance.
Le temps passait sans apporter aucun élément intéressant… Julien perdait espoir. Il finissait par se demander sérieusement si, un jour, il deviendrait patron et propriétaire de ce garage réduit en cendres. Son nouvel employeur ne le lâchait pas : « Tu en as pour quatre ou cinq ans, tu devrais renoncer à cette affaire. Ce procès, lorsqu’il aura lieu, va traîner en longueur. Les avocats vont utiliser tous les recours. »
Julien venait à douter de la fidélité de la clientèle, mais aussi de celle de son équipe. Est-ce que les mécaniciens quitteraient leur emploi pour le rejoindre ? Inconsciemment, il frôlait la déprime. Il ne sortait plus, pour économiser en vue de financer son objectif, autant que par lassitude. Les filles n’appréciaient pas ce garçon dont le sourire était aux abonnés absents et qui ne faisait pas d’effort pour les séduire. Hormis quelques aventures avec des partenaires encore plus déprimées que lui, Julien n’avait pas connu de relations prolongées. Pour fonder une famille, il fallait d’abord être installé dans la société. Là encore, il avait des doutes sur la conduite à tenir ; ses parents ne lui avaient pas laissé un souvenir exemplaire de la vie en couple.
Dans ces moments de solitude extrême, Julien en arrivait à envisager de quitter Paris. Mais il n’allait pas plus loin dans sa réflexion, lui qui n’avait jamais connu que cette ville bruyante mais animée, polluée mais combien attrayante !
* * *
Lors d’un week-end prolongé du mois de mai, Julien avait le choix entre s’enivrer dans une boîte de nuit et faire des cauchemars plus violents les uns que les autres. Lui qui, jadis, avait lu énormément n’en avait plus envie. Sa bibliothèque bien garnie pour un jeune homme de son âge avait péri elle aussi, avec tout le reste. Cela faisait déjà bientôt cinq mois.
De temps à autre, il repensait à cette enveloppe que lui avait remise sa mère et qui se transmettait comme un trésor de génération en génération. Quelque chose de probablement inutile et fade, puisque personne n’en parlait jamais. Il ne savait même plus où il l’avait déposée ! Or c’était la seule chose qui fût sortie intacte de l’incendie. Elle en devenait presque un talisman. Il l’avait eue en main deux ou trois fois, sans que la curiosité le pousse à l’ouvrir. Ce soir, cela lui changerait peut-être les idées, plutôt que de se laisser aller à l’apathie. Cet arrière-grand-père au nom basque devait bien avoir un petit secret pour que cette missive lui ait survécu aussi longtemps.
C’était donc décidé ! Il étala le contenu de l’enveloppe sur son lit. La chambre était tellement petite qu’elle ne comprenait qu’une minuscule table sur laquelle on pouvait à peine poser une assiette ou un bol.
Josepe Harosteguy n’avait pas grand-chose à raconter ni à dévoiler. Sa vie se résumait là : deux lettres, quelques coupures de journaux et une demi-douzaine de photos. La quasi-totalité des éléments concernaient une jeune femme, une brune splendide. Rien d’étonnant, car il s’agissait d’Agnès Souret, première plus belle femme de France, autrement dit la première Miss France. Julien ne tarda pas à connaître le rapport qu’il y avait entre Agnès et Josepe. Un seul cliché les représentait tous deux, probablement avant le sacre. L’un était en tenue de pelotari ; l’autre portait une robe longue qui lui seyait parfaitement, mais qui n’avait rien à voir avec les suivantes.
Julien se plongea dans la lecture des coupures de journaux. L’histoire n’était finalement pas banale et se déroulait sur huit ans. Agnès, fille d’un douanier qui travaillait à Bidarray, habitait à Espelette. C’était avec beaucoup de réserve qu’elle avait envoyé sa photo aux organisateurs de ce concours national qu’elle avait remporté haut la main. À la vue des clichés, cela n’étonnait point Julien. Ensuite, les coupures de journaux relataient « l’apprentissage ». C’était comme cela qu’il le ressentait. On avait voulu lancer cette paysanne jeune et timide dans le monde du cinéma, du chant et de la danse. Un joli minois ne fait pas tout, et la belle Agnès n’était pas encore armée pour faire face à des critiques acerbes que rien ne justifiait, si ce n’était la forte attente que faisait naître une beauté exceptionnelle. Cependant, les cachets avaient dû tomber parce que la jeune fille avait acquis, à Espelette, une superbe maison dominant le village. Julien eut un serrement de cœur lorsqu’il parvint à la dernière coupure. À l’âge de vingt-six ans, Agnès Souret était décédée d’une péritonite sans doute mal soignée, alors qu’elle effectuait une tournée en Argentine. Un immense chagrin avait ravagé ses parents. De plus, sa mère avait dû vendre sa magnifique maison pour rapatrier le corps.
De toute évidence, Josepe était tombé éperdument amoureux de cette splendide créature que l’on pouvait voir soit sur une affiche de cinéma, soit en danseuse comme meneuse de revue aux Folies Bergère.
Restait à prendre connaissance des deux lettres. Visiblement, l’écriture de l’une d’entre elles appartenait à une femme. Ce fut celle-là que Julien choisit de lire en premier.
Josepe,
Il est inutile que tu continues à me poursuivre de tes assiduités. Je ne t’épouserai pas. Je veux profiter de cette notoriété que m’a donnée cette distinction de la plus belle femme de France. Je ne suis plus la petite Agnès qui badait le formidable joueur de pelote que tu étais. J’ai fait un saut immense dans la société, j’aspire à plus de grandeur. Je vais devenir comédienne, danseuse. Voilà, c’est fini entre nous. Ne me cherche pas, ne m’écris pas, je ne te répondrai pas.
Agnès
Julien imaginait aisément le désarroi dans lequel avait été plongé son aïeul. Il observa à nouveau les photos de la jeune femme. Aucun doute possible : Josepe avait bon goût. Certains journalistes n’étaient pas tendres avec la jeune Basque, ils parlaient d’une piètre prestation de comédienne. La presse de la capitale ne pouvait pas accepter qu’une inconnue venant de la campagne profonde, sans expérience, supplante les beautés parisiennes.
Julien n’avait jamais entendu parler d’Espelette. Il ne s’était jamais non plus questionné sur l’origine du nom de sa mère, Harosteguy. Il consulta le Net pour situer ce village niché au cœur du Pays basque, à deux pas de la frontière espagnole. Il découvrit avec un bonheur non dissimulé les grandes maisons aux volets rouges dont les façades étaient décorées de piments. Toutes ces images gommaient, comme par magie, ses idées noires.
Il était bien tard, mais il y avait encore une lettre qui attendait. Cette dernière le laissa encore plus perplexe. Elle émanait d’un notaire de Bayonne. Il y était stipulé que Josepe héritait d’une bergerie du nom d’Iparrikoborda, la ferme revenant à son frère aîné, lequel cependant avait le droit d’utiliser cette bergerie tant que Josepe ne se manifestait pas. Iparrikoborda… Un nom plutôt bizarre aux yeux de Julien qui n’avait aucune connaissance de la langue basque. En toute logique, Josepe n’avait jamais pu prendre possession de son bien. Il était mort en mai 1940 sous le feu ennemi. Son fils avait connu le même sort en Algérie. Sa mère avait épousé un homme qui s’appelait Belin… C’en était ainsi fini de la lignée des Harosteguy du côté de Josepe !
Sa curiosité aiguisée, Julien fouilla sur le Net pour voir si le nom Harosteguy existait toujours à Espelette. Il ne trouva rien. Poursuivant des recherches, il découvrit des images d’Iparrikoborda, un bâtiment juché sur le flanc de la montagne, quelque peu caché par les arbres. Cette bergerie l’attirait. S’il ne pouvait pas vivre de sa passion, pourquoi ne pas se transformer en solitaire, en reclus ? Il se prit à rêver ; il n’était pas loin de penser qu’il était lui aussi victime de la malédiction qui poursuivait les hommes de la famille, et là se trouvait peut-être la solution à tous ses tourments.