I-3

2084 Words
Julien n’avait aucune notion de l’histoire familiale. Ses parents s’étaient davantage préoccupés de leurs propres querelles que de transmettre les racines de leur ascendance à leur enfant unique. Sa mère avait du caractère et elle tenait tête à ce mari qui exigeait qu’elle reste à la maison et qu’elle lui fasse des enfants. Les arguments étaient limpides. Débrouillarde, indépendante, intelligente, elle gagnait plus que son compagnon, de quoi l’insupporter durablement. Ils avaient divorcé, alors que leur fils entrait en apprentissage. Dix-huit ans de bagarres quotidiennes pour Julien… Depuis leur séparation, il les avait complètement perdus de vue. Sa mère se souvenait de son anniversaire une année sur deux. Ce fut ainsi qu’Alice était devenue peu à peu une maman de substitution. Julien avait enfin trouvé la paix ! La plaie à vif, il s’était juré de ne jamais se marier. Alice et Pierre étaient cependant venus ébranler cet avis. Cette nuit-là, Julien ne dormit pas beaucoup. Il eut un sommeil peuplé de rêves. Il se voyait, en particulier, dans la bergerie, chez lui… Il ne savait pas de quoi il vivrait, mais il ne fallait sans doute pas grand-chose à un homme seul. Au petit matin, il fit rapidement le calcul des dépenses fixes. Mais c’était compter sans la voiture… Le véhicule, comme l’électricité… Il y avait quand même des postes sur lesquels il ne pourrait jamais faire l’impasse. Le notaire qui avait établi les papiers en 1939, quelques mois avant la mobilisation de Josepe, avait certainement disparu. Quelle était aujourd’hui la validité de ces documents ? Dès le lundi, Julien se renseignerait auprès de son notaire actuel, celui qui avait géré le dossier de l’achat du garage, sans lui révéler qu’il envisageait de tout quitter. Mais il savait les notaires curieux. Alors, il se prépara à lui dire qu’il avait l’intention d’aller passer des vacances dans cette ferme et de la vendre pour augmenter son apport personnel. Durant toute la semaine, il cogita intensément. La nuit, il s’évadait dans son rêve ; le jour, il retombait les pieds sur terre. Il avait lâché quelques bribes de son idée à son nouveau patron pour lequel tout cela relevait de l’utopie. Comment et de quoi allait-il vivre dans ce pays ? Il avait des mains en or… Qu’avait-il besoin de quitter Paris ! Julien ne rebondissait pas sur ces propos. Il se savait prêt à tout, même à mettre entre parenthèses ce précieux bagage de mécanicien qui lui avait déjà apporté une indéniable notoriété. Le notaire, de son côté, confirma qu’il s’agissait bien d’un acte de propriété qu’il fallait simplement mettre à jour. Cela occasionnerait « quelques frais ». L’homme de loi en profita pour informer son client que le procès de l’incendie n’aurait pas lieu avant deux ans et que probablement les avocats feraient appel de la décision de justice. Pour Julien, le processus était enclenché. Il vivait depuis vingt-cinq ans dans la capitale, au milieu du bruit et de la pollution. Son projet était parti en fumée et son avenir se présentait sous de tristes auspices. Désormais, il était prêt à faire en sens inverse le chemin de son arrière-grand-père. Il se rendrait à Espelette et sans doute il y resterait. Le seul point qui lui faisait peine était de taille : lui qui avait toujours tenu ses engagements, il ne savait pas comment il allait annoncer à Alice et à Pierre qu’il renonçait définitivement au garage. Le lundi suivant, le notaire parisien avait aisément retrouvé les coordonnées de son confrère bayonnais. Notaires de père en fils, ils se succédaient dans le même cabinet depuis des lustres. Il fallait faire des recherches, vraisemblablement longues. Malgré l’informatique qui était venue bouleverser la profession, toutes les archives n’avaient pas été numérisées. Certaines se trouvaient toujours entassées dans une immense pièce, plus ou moins bien classées. Le papier de Julien datait de janvier 1939 et devait être « quelque part » dans cet amas. La déconvenue de Julien ne s’arrêta pas là. — Comment vous êtes-vous trouvé en possession de cet acte ? Julien expliqua que sa mère lui avait remis une valise contenant les papiers de cet aïeul. — Si votre mère est toujours de ce monde, c’est à elle que revient ce bien. — Si elle m’a donné ces documents, c’est sans doute qu’elle s’en contrefichait royalement… « Elle n’en aura même pas pris connaissance », songea-t-il. — Alors il faudra qu’elle le note en bonne et due forme, noir sur blanc. — Qu’elle note quoi ? — Sa renonciation à votre profit. Ensuite, il faudra me verser une avance pour poursuivre les recherches et la procédure. Julien, qui avait toujours apporté un soin scrupuleux à la gestion de ses dépenses, donna son accord sans réfléchir. Des recherches, il devait en effectuer lui aussi ! Pour obtenir une signature de sa mère, il fallait d’abord la retrouver ! Il ne savait même pas si elle avait conservé son nom d’épouse, Belin, ou si elle avait repris son nom de jeune fille, Harosteguy. Par ailleurs, leurs appels téléphoniques devenant rarissimes, il n’avait pas enregistré son numéro sur le répertoire de son portable. Perdu dans ces considérations, il réalisa d’un coup que sa mère se prénommait Agnès ! Comme cette fille dont Josepe avait été amoureux. Simple coïncidence ou bien, dans la famille, on avait eu de la suite dans les idées ? De retour à son appartement, il découvrit sur Internet une Agnès Belin à Nice. Il savait que sa mère aimait les voyages, le luxe et le soleil. Il composa le numéro et tomba sur un répondeur. Il ne laissa pas de message. Non seulement il n’était pas certain que ce soit sa mère, mais, en plus, il doutait qu’elle donne suite à un message de son fils. Le soir même, aux alentours de vingt heures, il tenta de nouveau un appel. Un homme décrocha. — Bonsoir, je voudrais parler à Agnès, s’il vous plaît. — De la part de qui ? — Julien. Un long silence suivit. Le jeune homme se demandait si son interlocuteur n’avait pas raccroché lorsqu’il lui sembla entendre la voix de sa mère. — C’est toi, Julien ? — Oui. — Que se passe-t-il ? Je suis assez pressée, je n’ai pas fini de me préparer et nous nous rendons à un spectacle à Monaco. Je suppose que ton appel n’est pas dû à un amour filial subitement décuplé ! Il aurait pu lui répondre qu’il correspondait exactement à l’amour maternel qu’elle lui prodiguait, mais il n’allait pas la fâcher ni abuser de son temps. — Tu te souviens de la valise en bois que tu m’avais donnée ? — Oui, très bien. Une sorte de relais que l’on se passe dans la famille et dont je n’ai que faire. Il paraît qu’elle appartenait à ton arrière-grand-père lorsqu’il est monté à Paris. Julien lui expliqua qu’elle contenait « une espèce d’acte notarié » qui désignait l’aïeul comme propriétaire d’une bergerie dans la montagne basque. Était-elle intéressée par ce bien ? Il apprit ainsi que la bergerie lui appartenait en bonne et due forme. Elle le savait très bien, car, depuis que sa propre mère était décédée, elle payait chaque année des impôts fonciers. Le montant était si dérisoire qu’elle n’avait jamais songé à en parler à son fils. — Que veux-tu que je fasse de ce truc-là, dans un trou perdu, au milieu de paysans ? — Tu pourrais me faire un papier comme quoi tu me l’abandonnes ? — Mon pauvre garçon, avec grand plaisir ! Libre à toi d’aller t’enterrer vivant au fin fond de la France. Julien jugea inutile de lui raconter ses malheurs, il savait depuis longtemps que sa mère ne s’apitoyait que sur les siens. Il lui demanda son adresse e-mail pour lui envoyer le modèle de document que réclamait le notaire. Si les technologies facilitaient des échanges rapides, au fond, il se doutait bien qu’elle allait prendre son temps. Peut-être même oublierait-elle sa demande ou encore irait-elle se renseigner sur la valeur du bien. Agnès avait été une femme capricieuse toute sa vie. Elle avait à peine un an lorsque son père avait perdu la vie en Algérie. On pardonnait tout à la malheureuse petite fille, on lui passait tous ses caprices. Elle avait très vite compris le profit qu’elle pouvait en tirer. Adulte, elle avait trouvé un compagnon aussi égoïste qu’elle, mais ils étaient parvenus à s’accommoder parce qu’une seule chose les liait : l’argent. Leur seul moteur. Tout l’inverse de Julien, qui, lui, aspirait au bonheur, à ce quelque chose d’inaccessible, ou qui du moins ne s’achetait pas. Après tout, il n’avait pas à juger ses parents qui lui avaient donné la possibilité de se débrouiller dans la vie et qui ne s’étaient jamais opposés à ce qu’il fasse de sa passion un métier. Il était devenu mécanicien. Ce qui, quelque part, les arrangeait bien. À tout malheur, il y a une bonne chose. Julien en avait la preuve. La chance de sa vie s’était évaporée et le voilà entraîné vers d’autres projets, lui qui avait toujours recherché la stabilité. Son destin devait être ailleurs ; il devait avancer et changer d’option… Il s’était rendu à l’évidence que jamais ses clients, même les plus fidèles, n’attendraient la réouverture du garage. Pas même deux ans, encore moins trois. Ils avaient déjà forcément confié leurs véhicules à d’autres établissements dans lesquels œuvraient des mécaniciens aussi compétents que lui. Si ses projets avaient changé, sa passion demeurait intacte. D’ailleurs, il avait déjà remarqué que deux garages étaient installés à Espelette. À Cambo, à Bayonne ou même à Biarritz, il y avait des concessionnaires de grandes marques. Lui qui n’avait jamais connu que le bitume parisien se prenait à rêver du vert de la montagne et du bleu de la mer ! Iparrikoborda ! Était-ce un but ou une utopie ? Il voulait voir, peut-être tenter l’aventure et, pourquoi pas, se poser. En fait, il ne risquait pas grand-chose. Ce mois de mai, particulièrement riche en jours fériés, durant lesquels il était certain de s’ennuyer ou de ressasser des tonnes de mauvaises idées, se révélait propice aux escapades. Avec le jeudi de l’Ascension, il aurait quatre jours à tuer, quatre jours à rester enfermé dans son douze mètres carrés… Sauf à aller donner une correction à cette b***e de délinquants, rien d’autre à faire… Par bonheur, Espelette brillait comme une étoile lointaine qui commençait à l’attirer sérieusement. Il lui fallait résoudre son manque de mobilité, car il n’avait toujours pas de voiture. La somme qu’il avait perçue de son assurance ne lui permettait pas de s’offrir un bijou du même genre. Il avait bien vu, au fond du garage de son patron, cet utilitaire d’occasion dont personne ne voulait à cause du kilométrage excessif… Il se promit de le négocier dès le lundi. La surprise survint le dimanche, peu avant midi, lorsque Julien alluma son ordinateur pour prendre connaissance de ses messages. Une routine, en fait, parce qu’ils se résumaient seulement à quelques encouragements de la part de Pierre et d’Alice. La réponse de sa mère était là, conforme à ce qu’il avait demandé ! Trop simple ! Le document, en pièce jointe, était impeccablement libellé comme l’avait exigé le notaire. À bien y regarder, le message avait été écrit par le compagnon d’Agnès, celui qui avait décroché le téléphone. Le petit mot qu’il avait rajouté alla droit au cœur du jeune homme : Je n’ai pas l’honneur de vous connaître, mais je souhaite de tout cœur que vous réussissiez. N’hésitez pas à nous contacter si vous rencontrez le moindre problème, nous vous aiderons. Par ailleurs, nous expédions l’original de ce document par la poste, directement chez le notaire. C’est celui-là qui prévaudra. Sa mère avait-elle enfin trouvé le compagnon idéal ? Il était vrai qu’il l’avait sentie apaisée, relativement moins agressive. Et cet homme qui écrivait des mots que ses propres parents n’auraient jamais pu écrire… Comme une main tendue… Julien n’en revenait pas ! Toutefois, il ne ferait pas appel à eux. Il était bien trop tard pour croire au changement d’une mère qui ne s’était jamais autorisé le moindre geste de tendresse, la moindre parole rassurante. Il avait déjà décidé qu’il n’aurait pas d’enfants, si c’était pour les traiter comme il l’avait été, sans amour. Du coup, rasséréné, Julien sortit de son antre et choisit d’aller déjeuner dans la première cafétéria venue. Il avait besoin de respirer. Sa tête était pleine à craquer, mais ses idées traçaient leur chemin. Iparrikoborda se précisait et apparaissait comme le sommet de la montagne, là où la lumière était plus éclatante. Restait maintenant à s’occuper de la logistique, essentiellement la voiture, dans laquelle il dormirait si nécessaire. Dans un utilitaire, il suffisait de jeter un matelas à l’arrière, et de fermer les yeux en toute quiétude ! * * * Julien, parti à dix-sept heures, venait de dépasser Bordeaux. Il était presque minuit. Bonne cadence ! Chaque soir, il avait consacré plusieurs heures à vérifier la fourgonnette. Son patron avait insisté pour la lui prêter, mais lui s’était obstiné et l’avait obtenue pour cinq cents euros. Il était satisfait : il avait roulé à une vitesse de croisière confortable pour la vieille mécanique qui n’avait donné aucun signe de fatigue. Par contre, il ne s’était arrêté qu’une seule fois depuis son départ. S’il ne s’endormait pas, il ressentait le besoin de se dégourdir les jambes. Il ferait une halte sur la prochaine aire de repos. Un moment, il avait envisagé de passer par Andernos et de rendre visite à Alice et à Pierre, puis il y avait renoncé. Il voulait se consacrer à ce Pays basque qui lui était complètement inconnu, même s’il avait longuement consulté Internet en quête d’informations. Un sentiment étrange le submergeait et il n’arrivait pas vraiment à le comprendre : pourquoi lui fallait-il découvrir ses racines à cette période si difficile de sa vie ?
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD