Chapitre 6

1790 Words
CHAPITRE 6 : L’INCENDIE DU LION POV : Kira Je suis rentrée à pied, chaque pas sur le goudron froid était une promesse de haine. Ma joue était gonflée, mon genou en sang, mais dans ma poitrine, c’était un volcan. Quand j’ai poussé la porte de l’appart, il était deux heures du matin. Yama était assise sur le tapis, son chapelet à la main. Elle s’est levée d’un bond en voyant mon état. — « Ahlili ! Kira ! Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? » Je me suis assise à la cuisine, le regard vide, mais les mains fermes. Je lui ai tout raconté. Le petit Yanis, les insultes, la gifle, et l'abandon sur la route. Yama n'a pas pleuré cette fois. Elle a serré les poings, ses yeux brillants d'une rage maternelle que je ne lui connaissais pas. — « Maman, je vais pas pleurer. Je vais le brûler. Je vais lui montrer que la gazelle, elle a des allumettes. » Yama a baissé la tête, un long silence a pesé. Puis, elle a levé les yeux : — « Fais ce que tu as à faire, ya benti. Un homme qui frappe et abandonne n'est pas un homme, c'est un lâche. S'il croit qu'il t'a achetée, montre-lui le prix du feu. » J'ai appelé Inès. Dix minutes plus tard, elle était en bas. On a filé à la station-service de l'autre côté de la cité. Un bidon de pétrole, quelques chiffons, et une haine pure. On est revenues vers le parking où la RS6 noire de Ismaël trônait comme un trophée. — « Tu flippes ? » m’a chuchoté Inès. — « Je respire enfin, meuf. » J'ai arrosé la carrosserie, les pneus, le cuir par la vitre restée entrouverte. J'ai déposé un petit mot sur le pare-brise, coincé sous l'essuie-glace : « La marchandise ne se laisse pas livrer. Elle se consume. — Ta lionne. » J'ai craqué l'allumette. Vroum. Le feu a pris instantanément, une boule orange magnifique qui éclairait tout le béton de la cité. On s'est enfuies par les escaliers de secours jusqu'au toit de mon immeuble. De là-haut, on voyait les flammes lécher le ciel. On entendait les alarmes hurler. On a explosé de rire, un rire nerveux, libérateur, pendant que les petits du quartier commençaient à s'attrouper autour du brasier. POV : Les Frères (Moussa et Yassine) Dans l'appart, c'était la panique. Le téléphone de Moussa n'arrêtait pas de sonner. — « Allo ? Quoi ? La caisse d'Ismaël ? Devant le bâtiment ? » Moussa a ouvert la fenêtre, il a vu la fumée noire. — « p****n, Ismaël va nous tuer ! C'est qui l'e****é qui a fait ça ? » Il essayait d'appeler Ismaël en boucle. — « Réponds, p****n, réponds ! Ta caisse est en train de devenir un barbecue ! » Yassine cherchait les clés, il criait après Kira qui n'était "soit-disant" pas dans sa chambre. Ils ne savaient pas qu'on les regardait d'en haut, mortes de rire. POV : Ismaël J'étais assis dans mon autre appartement, celui que personne ne connaît, avec Yanis qui dormait dans la pièce d'à côté. Je fixais le mur, ma main me lançait encore. J'avais la haine contre moi-même. Pourquoi je l'avais frappée ? Pourquoi je l'avais laissée là ? Elle m'avait poussé à bout avec sa bouche, mais mon geste était celui d'un gamin, pas d'un bonhomme. Mon téléphone a vibré. Cinquante appels manqués de Moussa. J'ai décroché. — « Ismaël ! Viens vite ! Ta RS6... elle brûle ! Tout le quartier est dehors ! » Mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai foncé. Quand je suis arrivé sur le parking, il ne restait plus qu'une carcasse de métal fumante. L'odeur du pétrole et du pneu brûlé flottait partout. Les pompiers finissaient d'arroser les restes de mon bijou à 100 000 euros. Je m'en foutais de la bagnole. J'en avais d'autres. Mais en m'approchant, j'ai vu un bout de papier miraculeusement épargné par les flammes, coincé sous un débris d'essuie-glace. Je l'ai lu. « La marchandise ne se laisse pas livrer... Ta lionne. » J'ai levé les yeux vers les toits de l'immeuble d'en face. J'ai cru voir deux silhouettes s'éloigner dans l'ombre. Un sourire froid, presque admiratif, a étiré mes lèvres. Elle l'avait fait. Elle m'avait déclaré la guerre avec du pétrole. — « T'es une tordue, Kira... » j'ai murmuré pour moi-même pendant que Moussa arrivait en courant, tout essoufflé. — « Ismaël ! Je suis désolé frère, on va trouver qui a fait ça, on va le fumer ! » a hurlé Moussa. J'ai posé une main sur son épaule pour le calmer. — « Laisse tomber, Moussa. Je sais qui c'est. Et crois-moi, c'est pas quelqu'un qu'on fume. C'est quelqu'un qu'on respecte. » POV : Kira On était encore sur le toit avec Inès, en train de s'étouffer de rire en regardant la carcasse fumante de la RS6 en bas. C’était magnifique. Une œuvre d'art moderne sauce cité. — « Meuf, t’es une psychopathe », me chuchotait Inès entre deux hoquets. « Il va nous enterrer vivantes sous le parking. » — « Laisse-le essayer. Pour l’instant, c’est lui qui n’a plus de pneus. » On est redescendues discrètement par les escaliers de secours, le cœur battant, l’odeur de fumée encore collée à nos vestes. En arrivant dans l’appart, c’était le souk. Mes parents étaient sur le départ, sapés comme jamais. Baba avait mis son plus beau burnous et Yama ajustait son foulard en soie. Ils partaient rejoindre la famille Demir pour discuter de la cérémonie du cola et du mariage. Le "business" continuait, même si le gendre venait de perdre 100k en fumée. L'invasion des barbus À peine les parents sortis, on a entendu des bruits de pas lourds dans les escaliers. La porte s'est ouverte sur une vision surréaliste. Ismaël est entré en premier, les mains dans les poches, frais comme si sa voiture n'avait pas servi de barbecue géant. Derrière lui, Yanis, son fils, qui tenait la main de Moussa. Et pour fermer la marche, Yassine qui portait un sac de sport plein de manettes de console. — « C’est quoi ça ? C’est un centre aéré ici ? » j’ai lancé, debout au milieu du couloir, les bras croisés. Moussa a évité mon regard. Il se sentait sûrement coupable d'être pote avec le mec qui m'avait abandonnée sur la route, mais l'appel du jeu vidéo et de la "fraternité" était plus fort que tout. — « On vient squatter, Kira. Ismaël n'a plus de caisse pour rentrer chez lui et sa daronne dort déjà. Donc on se pose ici. » Ismaël s'est approché de moi. Il a baissé la tête pour que son visage soit à quelques centimètres du mien. Ses yeux brillaient d'une lueur dangereuse, mais amusée. — « Belle pyrotechnie, la lionne. Par contre, le cuir de ma caisse, il t'avait rien fait, lui. » — « C'était un message groupé », j'ai répondu sans ciller. « La prochaine fois, je vise la maison. » Le verdict de Yama Soudain, la porte s'est rouverte. Yama avait oublié son téléphone. Elle est tombée nez à nez avec l'armée de squatteurs dans son salon. Elle a balayé la pièce du regard : Ismaël adossé au mur, mes frères qui installaient déjà la console, et le petit Yanis qui regardait tout ça avec des grands yeux. Normalement, elle aurait dû crier. Mais Yama, c'est la reine de la stratégie. Elle a regardé Ismaël, puis moi, puis mes frères. — « Ah, vous êtes tous là ? Très bien », a-t-elle dit avec une autorité de générale. « Ismaël, tu ne bouges pas de cet appart cette nuit, c'est trop dangereux dehors avec les pompiers. Mais écoutez-moi bien... » Elle s'est approchée du petit Yanis et a caressé sa joue. — « Seul le petit a le droit de dormir sur mon lit, au frais et au calme. Pour le reste... Moussa, Yassine, vous allez dans votre chambre. Et Ismaël... » elle a pointé le canapé de Baba d'un doigt ferme. « Toi, tu dors au salon. Et si j'entends un seul bruit de console ou un seul cri de jeu vidéo après minuit, je confisque les manettes et je vous fais tous jeûner demain ! » — « Mais Yama ! » a râlé Yassine. — « Pas de "mais" ! C’est ma maison ! Et Kira, tu restes dans ta chambre, porte fermée ! » Elle est repartie en claquant la porte, nous laissant tous plantés là comme des gamins punis. Ambiance pyjama et piques acides Dix minutes plus tard, Yanis dormait comme un ange dans le lit de mes parents. Au salon, c’était la foire. Moussa et Yassine essayaient de jouer à FIFA en mode furtif, murmurant des insultes quand ils loupaient un but. Moi, j'étais adossée au cadre de la porte de la cuisine, buvant un verre de jus. Ismaël s'est levé du canapé et est venu vers moi. — « Ta daronne, c’est une vraie chef de gang », a-t-il murmuré en piquant une frite dans l'assiette qui traînait. — « C’est la seule qui a des couilles dans cette famille, visiblement », j’ai rétorqué. Il a ri doucement. — « Tu m'en veux encore pour la gifle ? » — « Je t'en veux pas, Ismaël. Je te hais. C'est pas pareil. » — « La haine, c'est de l'amour qui a mal tourné, Kira. On va passer une longue nuit. Tes frères vont finir par s'endormir sur leurs manettes, et on sera seuls. » — « Dans tes rêves. Je ferme ma porte à double tour, et si tu t'approches, j'utilise le pétrole qui reste dans le bidon pour te faire une épilation définitive. » Moussa a hurlé depuis le canapé : — « BUUUUUUT ! Oh m***e, pardon Yama ! » il s'est auto-censuré en se cachant la bouche. On s'est regardés, Ismaël et moi. Malgré la voiture brûlée, malgré la gifle, malgré la haine, il y avait cette électricité bizarre. L'humour de la cité reprenait le dessus. On était tous enfermés dans cet appart de 70 mètres carrés : un gosse, une besty, deux frères débiles, un futur mari pyromane de sentiments et moi. — « Bonne nuit, le SDF », j'ai lancé en me dirigeant vers ma chambre. — « Bonne nuit, la t********e. Rêve de moi, ça te changera des allumettes. » J'ai claqué ma porte. Inès m'attendait à l'intérieur, les oreilles collées à la paroi. — « Meuf... il dort sur ton canapé. C'est le début d'un film ou d'un cauchemar ? » — « C'est le début de la fin, Inès. Mais au moins, il marche à pied demain. »
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