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2152 Words
Le vendredi soir, Philippine s’était longuement préparée. Elle avait méticuleusement choisi ses vêtements et la lingerie qu’elle allait devoir enlever. Elle se demandait d’ailleurs comment allait se dérouler ce déshabillage. Devrait-elle le faire devant Julius s’il voulait ainsi la photographier ou apparaîtrait-elle entièrement nue devant lui ? Elle s’inquiéta un peu et son stress augmenta d’un cran. Depuis qu’elle avait quitté l’appartement de son voisin quelques jours auparavant, elle tentait de se motiver pour ne pas annuler cette folie. Pourquoi donc s’était-elle autant laissée emporter par ses émotions devant cet homme ? Aller de plus lui raconter qu’elle avait déjà posé comme modèle pour d’autres peintres, alors que la dernière fois qu’elle avait vu une toile accrochée à un mur remontait à la visite du Louvre au collège. Elle n’avait aucun ami peintre. Elle se faisait honte d’avoir ainsi menti, ce qui n’était pas son habitude. Si dans son univers professionnel, elle était perçue à juste titre comme une personne fiable, expérimentée et sûre de ses jugements, il en allait tout autrement dans son intimité. Pourtant, elle avait toujours à cœur de ne pas se dévoiler et, hormis ses proches, très proches amis, elle apparaissait comme une femme forte, déterminée, sachant ce qu’elle voulait et balayant avec moult arguments sensés d’éventuelles contradictions dans son discours ou sa façon de vivre. De plus, elle en imposait de par sa présence. Elle dépassait le mètre quatre-vingt et sa mère lui avait toujours dit qu’elle avait le même physique que le sien avec un large bassin pour faire des enfants. Cette constatation loin de la mettre en joie l’assombrissait. Non qu’elle ne veuille pas d’enfants au contraire, mais elle aurait volontiers échangé un tour de hanches digne de celui de Sophia Loren pour celui d’un mannequin anorexique. Il n’y avait que sa poitrine dont elle était fière. Elle pouvait l’être. Elle avait parfois des difficultés à trouver des soutiens-gorge de qualité pour accueillir son 100E. Mais malgré cet incontestable atout aux yeux de la majorité de la gent masculine, elle faisait peur aux hommes. Trop grande, trop charismatique, trop directive dans ses choix, trop entreprenante. Alors, pour se sentir exister, elle s’était abaissée devant eux, au propre et au figuré. Bien évidemment, cela ne l’avait pas comblée, loin de là et aujourd’hui elle avait décidé d’arrêter ses « conneries ». Elle devait affronter ses peurs, ses angoisses et ses failles. Alors, oui, il lui fallait se motiver pour, quelques instants plus tard, se présenter devant Julius et se mettre à nu. Elle opta finalement pour un ensemble tailleur-pantalon bleu marine à boutons dorés et des escarpins noirs et c’est ainsi qu’elle se présenta devant la porte de l’appartement de Julius à 19 h 30 précisément ce vendredi soir, un bouquet de fleurs à la main. Julius venait à peine de terminer de tartiner des petits toasts quand il entendit la sonnette de l’interphone. Il fut agréablement surpris, surtout par les fleurs. Aucune femme ne lui avait jamais acheté des fleurs. Il ne sut d’ailleurs pas quoi en faire et devant son embarras elle se chargea d’aller dénicher un vase. Une demi-bouteille en plastique coupée fit l’affaire, à la grande honte de Julius qui se promit d’aller dès le lendemain acheter un récipient idoine. Cela détendit l’atmosphère et il se rendit compte qu’il aimait beaucoup les fleurs et ne pensait jamais à en acheter. Il la complimenta sur sa tenue, elle fit de même pour les toiles qu’elle vit suspendues au-dessus du canapé en velours noir. La nature morte au bougeoir l’impressionna par la maîtrise des volumes et des ombres différemment accentuées selon l’exposition à la lumière qui arrivait de côté, et de la flamme de la bougie. Deux autres cartons entoilés représentaient des enfants jouant sur une plage près d’une barque échouée et une femme coiffée d’un chapeau cloche taillant des rosiers. — J’aime beaucoup la nature morte. — Merci. En fait, je voulais y mettre une main, ma main… euh, sectionnée, et je n’ai pas réussi la carnation. J’ai donc décidé d’effacer et de mettre ce bougeoir. En faisant ce commentaire, il réalisa combien c’était sot de sa part alors qu’il s’apprêtait à peindre sa voisine et qu’il lui fallait réussir le rendu de sa peau justement. — Enfin… j’avais bien réussi à rendre la carnation de ma main, mais j’avais bêtement oublié que celle-ci était coupée, donc sans vie et qu’elle ne pouvait être représentée avec de belles teintes dans les tons « chair », vous comprenez ? Philippine ne répondit pas, se contentant de lui sourire. — J’avais pensé vous inviter au restaurant avant de revenir ici faire la séance de pose. Vous vous souvenez ? — Bien... euh…, oui, dit-il. En fait, j’avais aussi prévu un repas tout préparé surgelé, car, euh… je suis mauvais cuisinier. — Nous n’allons pas nous enquiquiner avec un repas, les assiettes sales et attendre que ça cuise. Je vous propose de prendre l’apéritif en mangeant ces toasts et ensuite, allons dans ce petit restaurant au centre-ville qui sert de délicieux mets marocains. Julius hocha la tête en signe d’assentiment et lui tendit un verre de vermouth dans lequel il avait plongé un cube de glace et une rondelle de citron. — Qu’avez-vous prévu exactement pour la séance de pose ? — Eh bien, je me disais que l’on pourrait commencer par quelques portraits en semi-déshabillé et puis ensuite, si vous le voulez bien, quelques poses nues. — D’accord. Eh bien, allons dîner voulez-vous ? Ils revinrent fort tard. Les rues quasi désertes servaient de caisse de résonance aux talons de Philippine. Les vieux murs en pierre de taille scintillaient d’humidité sous la lumière des réverbères. Ils marchaient d’un même pas. Julius fit la remarque que le quasi uniforme de Philippine devait l’inciter inconsciemment à régler son allure sur la sienne, comme le font les militaires. Cela les fit sourire. Le repas était passé comme un rêve et ils avaient pensé que le garçon était pressé de finir son service, car à peine leur fourchette posée sur l’assiette, voyaient-ils celle-ci prestement enlevée pour être remplacée dans la minute par le plat suivant. Pourtant, il n’en avait rien été. Au contraire, ils durent attendre près d’une demi-heure pour avoir le droit de goûter les entrées, mais le temps s’écoule singulièrement pour qui ne le compte pas. Dégustant à nouveau un apéritif agrémenté cette fois-ci d’amuse-gueules épicés, ils avaient échangé leurs points de vue sur les arts, les modes et tendances, l’éducation des enfants, les nouveaux talents littéraires, les souvenirs de jeunesse, leurs bêtises respectives puis l’amour, ses mystères et ses contraintes. Ils avaient pris plaisir à se découvrir l’un l’autre. L’alcool désinhibant, les confidences n’avaient pas tardé à éclater doucement comme les bulles de champagne. Pourtant, ils avaient conservé la réserve propre à une éducation classique. Julius ne s’adressant à Philippine qu’en la vouvoyant et elle faisant de même. Cela avait surtout permis de ne pas brusquer les choses, de ne pas gâter une rencontre par une intimité trop vite partagée. Il lui proposa un alcool fort en arrivant à l’appartement. Elle accepta avec reconnaissance, ne lui cachant pas que cela l’aiderait à surmonter son stress. — Nous pouvons très bien annuler si vous le désirez, lui dit-il. Elle refusa et lui demanda de régler les lumières et de se tenir prêt tandis qu’elle allait se déshabiller dans la salle de bain. Julius essaya lui aussi de se détendre en ingurgitant un digestif puis prit soin de fermer les volets et les rideaux et de vérifier une fois de plus que son reflex était prêt à l’emploi. Il reposait son verre sur l’évier lorsqu’il entendit la voix de Philippine. Elle était prête et attendait ses instructions. Elle avait conservé ses sous-vêtements noirs et était enveloppée d’un voile rouge translucide qu’elle avait amené pour la séance. — Voulez-vous choisir une musique qui vous plairait ? demanda Julius. Elle alla jeter un œil aux CD et fut quelque peu déçue de n’y trouver aucun album de ses artistes favoris. — Vous n’avez pas de Weather Report, ou Metro ? — Ah ! Non. Désolé. Mais vous avez quelques disques de jazz à côté des bouquins, là, à gauche. Elle introduisit un CD de Miles Davis dans le lecteur et revint s’asseoir sur le canapé. Ils convinrent de faire d’abord quelques photos de pose classique, assise sur le sofa, sur le fauteuil puis sur une chaise. Julius, l’œil rivé à l’appareil veillait surtout à ce qu’elle ne puisse voir, pensait-il, ses joues en feu. Il lui semblait bouillir intérieurement. Elle avait un corps magnifique, harmonieusement bâti, les hanches rondes, la poitrine haute et généreuse, les bras longs et minces que terminaient des doigts émaillés de faux ongles vermillon. Seuls ses pieds n’étaient pas dans l’esthétique générale. Bosselés, pourvus de doigts déformés, on aurait pu croire qu’ils appartenaient à une ancienne danseuse classique ou à un pèlerin ayant effectué en tongs plusieurs fois le parcours jusqu’à St Jacques de Compostelle. Philippine tentait d’ailleurs de les cacher le plus possible, les ramenant sous la chaise ou les cachant sous un coussin. Elle s’en excusa comme si elle était responsable de cela. Julius ne fit aucune remarque. Il avait déjà fait une vingtaine de photos et termina le premier rouleau. — Je vais mettre un autre rouleau. Nous pourrions tenter quelques nus maintenant, voulez-vous ? Elle acquiesça et demanda si elle pouvait se resservir un verre. Julius s’isola dans les toilettes pour enlever le premier rouleau et mettre le second. Il devait effectuer cette opération à l’abri de la lumière, ne voulant pas commettre une erreur en ouvrant par mégarde le boîtier si jamais la pellicule n’avait pas été rembobinée jusqu’au bout. Dans l’obscurité ses mains manœuvraient l’appareil avec dextérité et il se sentit de plus en plus attiré par la jeune femme qui dans la pièce à côté avait enlevé son soutien-gorge et sa culotte et qui l’attendait seulement vêtue à présent du voile rouge. Il s’attendait à la voir nue, mais ne put s’empêcher d’être surpris. Il la trouva divinement belle lorsqu’il la rejoignit dans le salon. Il eut soudain très envie de poser son reflex et de la prendre dans ses bras pour l’embrasser puis de se dévêtir et lui faire l’amour tout de suite. Philippine sirotait son verre, les yeux baissés, les joues empourprées. Julius lui indiqua alors plusieurs poses : allongée sur le sofa, assise, les bras relevés derrière la tête, sous les cuisses, la tête sur le côté, les yeux vers le ciel, la jambe gauche repliée, puis la droite. Cela dura presque quarante minutes. Il réarma son appareil trois fois encore puis lorsqu’il jugea avoir suffisamment de matière, il déclara qu’il était satisfait, très satisfait. Elle sourit et alla se rhabiller. L’éclairage de la pièce fut ramené aux justes proportions d’une entrevue amicale. Deux bougies furent allumées et Philippine accepta un dernier verre. Elle se déclara elle aussi très satisfaite, car elle avait réussi à vaincre sa timidité, son stress et sa peur de s’exhiber. Pourtant, cette peur avait en quelque sorte été sublimée dès le début des poses par une irrésistible envie de se ruer sur Julius pour qu’il délaisse son appareil, le prendre par la taille puis l’embrasser amoureusement avant de l’emmener dans son grand lit. Elle se demanda si elle était amoureuse. Il se demanda s’il était amoureux. Elle pensa que c’était possible. Il pensa que oui. Ils ne s’en ouvrirent pas l’un à l’autre. Philippine en rajustant ses vêtements couvrait aussi le feu intérieur pour l’étouffer. Elle ne pouvait attribuer cet émoi à la seule absorption de l’alcool et se dit qu’elle analyserait tout ça après une nuit de sommeil. Julius s’était senti très attiré charnellement, mais également transporté amoureusement. Il avait adoré admirer sa chair nue et ses formes généreuses et maintenant il la dévisageait tendrement comme le fait un petit enfant. Les mains de Philippine réajustaient ses cheveux et il eut encore envie de faire des photos pour garder cet assemblage de cheveux bruns et d’ongles rouges délicatement entremêlés. — Il est très tard maintenant, dit-elle. Je crois que j’ai un peu trop bu. Je vais rejoindre mon appartement. C’était une belle soirée Julius. Vraiment merci. J’espère que vous serez satisfait des photos. Vous me direz, n’est-ce pas ? — Oui bien sûr. Écoutez, moi aussi, je suis très heureux de ces moments partagés et encore merci pour le resto ! Je vais faire développer les photos demain et je vous appelle dès que je les reçois. Ils se firent une bise avec un grand sourire. Il revint se servir un déca et le sirota tranquillement en regardant béatement le bouquet de fleurs offensé par la demi-bouteille en plastique. Il sut qu’il allait difficilement trouver le sommeil et regretta de ne pas savoir développer des films couleur. Dans quelques heures, il serait à l’ouverture du magasin pour déposer ses rouleaux. Peu de temps après, il pourrait à nouveau admirer Philippine. Pourrait-il réellement peindre en mettant en œuvre cette nouvelle toile, ce nu de sa voisine ? Il se posa la question un bon moment sur son balcon alors qu’il regardait des étoiles dont il n’avait jamais su le nom. Selon sa conception de la peinture, il se devait d’intégrer dans ses œuvres ce qui allait la différencier du travail qu’aurait pu effectuer n’importe quel étudiant des Beaux-Arts. Comment saurait-il faire ressurgir le caractère propre de Philippine, sa personnalité, son individualité, alors qu’il ne la connaissait pas ? Ce ne serait donc qu’une peinture du moment ? Un cliché, une reproduction objective ? Il n’en voulait pas. Il devait donc cultiver cette relation, inviter à nouveau Philippine, discuter avec elle, la « respirer », la « circonscrire » comme on le fait d’un brasier afin de s’en protéger. Car il ressentait également une menace, une douce menace, pour lui, pour sa vie sagement établie depuis bien trop longtemps. Il avait horreur du changement, de l’imprévu, de l’inconnu. Mais en même temps, c’était tout le sel de la vie. Que valait une existence dont la routine empesait l’émotion ? Il avait tant envie de changement, mais en était effrayé également. Il aurait voulu contrôler l’incontrôlable. Impossible, se dit-il en souriant aux étoiles. Il ne savait pas encore que d’une certaine manière ce rêve incongru, ce fantasme deviendrait réalisable.
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