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2148 Words
3 Il attendit d’être rentré chez lui pour décacheter la pochette contenant les photos. De celle-ci furent extraites quatre enveloppes. Il ouvrit la première, positionna les épreuves en arc de cercle devant lui et constata amèrement qu’il était plus doué pour la peinture que pour la photographie. Les éclairages étaient insuffisants, les cadrages approximatifs et les rares fois où il avait tenté de faire des mises au point manuelles, Philippine offrait des charmes flous à l’objectif. Les trois autres pochettes furent tout aussi décevantes. Malgré tout, il mit de côté treize photos susceptibles de lui offrir un matériau exploitable pour entreprendre des toiles. Trois portraits assez réussis lui plurent particulièrement et deux nus étaient bien composés. Sous l’éclairage rasant d’un spot posé sur le plancher, la peau laiteuse et granuleuse le mit en joie, car c’était exactement l’effet recherché. Coup de « peau » monstrueux se dit-il ! Philippine était magnifique sur ces photos. Son regard un peu inquiet et perdu des premiers clichés avait disparu sur les dernières épreuves. Une certaine langueur due à la fatigue, à la boisson et peut-être à autre chose qu’il ne voulut admettre surgissait tout à coup, comme une reddition désirée enfin assumée. Son lutrin supportait déjà une toile de modestes dimensions, prête à recevoir le premier crayonné. Il hésita un long moment entre un portrait et un nu. Qu’elle était belle ! Il opta finalement pour un portrait de trois-quarts, le buste droit, les cheveux relâchés sur l’épaule. Vers 14 h, il s’autorisa une salade sous plastique avec un verre de vin et un morceau de fromage. La porte-fenêtre était ouverte et il en profita pour aller respirer un peu sur le balcon. Son salon empestait la térébenthine. Il ne pouvait s’asseoir et ne cessait de regarder sa toile, la fourchette à la main, le récipient sous les lèvres recevant les morceaux de carottes qui tombaient dru dans la vinaigrette. Il était content. Très content même, car il avait réussi du premier jet à saisir le regard de Philippine. Par contre, la carnation devait être à nouveau travaillée. Trop lisse, elle évoquait les teintes d’une héroïne de manga japonais. Il but rapidement un café non sucré, tant pis, et choisit un pinceau n° 2. Un vert sombre et un stil-de-grain vinrent parachever l’ombrage du regard. Puis les bras et l’épaule reçurent des teintes plus appuyées, lardées de bleu afin de créer du volume. Enfin, un pinceau très fin avec de très longs poils assura la réalisation des cheveux retombant sur l’épaule. En fin d’après-midi alors que la lumière descendante réchauffait les tuiles blanchâtres des murs entourant le balcon, il signa la toile en dessinant un J et un B pivotant autour du même trait vertical. Il ajouta deux points dans les bulles du B pour rappeler son patronyme homophone de « beau regard ». S’asseyant sur son trépied, il réalisa alors qu’en fait d’yeux, le « B » ainsi pointé évoquait beaucoup plus une paire de seins. Ultime correction et fin du travail. Il était content, satisfait, heureux. Sa toile était à son goût. La serait-elle à celui de Philippine ? Il se posait la question en nettoyant les pinceaux, prenant bien garde à mettre dans un sac à part les essuie-tout gorgés de térébenthine. Il s’étonna de cela, car depuis qu’il avait commencé à peindre, il ne s’était guère préoccupé du tri de ces déchets, mais il y trouva un nouveau motif de satisfaction, ce qui n’était pas du luxe tant il défendait ses couleurs depuis sa naissance pour être champion du monde d’auto-dévalorisation. Une fois tous les instruments, pinceaux, chiffons, tubes et récipients lavés et rangés, il retourna s’asseoir en face de la toile. Les lunettes à la main, il regardait d’un œil inquisiteur des petits défauts qu’il n’avait pas vus lors de la réalisation. Bah ! Il attendrait le lendemain afin peut-être d’y remédier. Pour l’heure, cela ne s’imposait pas et il pensait même qu’une œuvre, quelle qu’elle soit, comportait toujours au moins une petite erreur. À l’inverse, la pire des croûtes possédait également une pépite, parfois extrêmement bien dissimulée, mais… il suffisait de bien regarder. Cela valait également pour les films, le théâtre, la musique. Il y pensait justement en écoutant la radio qui diffusait le morceau d’un groupe de jazz fusion. Bon, c’était un mauvais choix, car il adorait le jazz fusion, mais… Il se redressa tout à coup et écarquilla les yeux. — Mais j’ai horreur du jazz fusion ! Pourtant, il prenait un grand plaisir à écouter cette musique alors qu’hier encore il aurait eu des difficultés à supporter d’en entendre un extrait. — Merde ! Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ! J’ai horreur de ça ! Tout ce que j’aime, c’est le be-bop ! Et puis, en se disant cela, il réalisa qu’il n’appréciait guère le be-bop. Pourtant, en allant éteindre la radio et voulant choisir un CD, il fut stupéfait de trouver dans sa collection plusieurs disques de Charlie Parker, Oscar Peterson et encore de Coltrane. — Bon. Calmons-nous. J’ai dû trop respirer de vapeurs ou les champignons de la salade viennent du Mexique ! Il retourna s’asseoir devant la toile. Ses lunettes à la main, ses ongles frottaient dans un va-et-vient les extrémités rugueuses des branches, composant ainsi le rythme de la chanson de Gainsbourg Requiem pour un con. En bas de l’immeuble, dans l’espèce de cour qui servait à la fois de parking, de terrain de jeux pour les mômes et d’atelier en plein air pour tous les mécanos amateurs du coin, la voiture blanche de Philippine s’insérait entre deux bolides customisés. Julius fut tenté de dévaler l’escalier pour aller à sa rencontre et lui montrer les photos, mais il sut patienter. Un verre de muscat à la main, il sortit sur le balcon et Philippine lui souhaita le bonsoir presque immédiatement. — Alors ! Vous avez reçu les photos ? — Oui ! Voulez-vous venir les voir ? Il y en a quelques-unes qui sont assez réussies. — Je préférerais que vous veniez, j’ai deux trois bricoles à faire et puis comme ça, vous pourrez visiter mon appart. Amenez votre bouteille d’apéritif si vous voulez bien, je n’ai que du vin rouge ici. Julius se dépêcha d’aller vérifier dans un miroir s’il était présentable, se lava les dents, se frotta vigoureusement les mains et les poignets, puis s’aspergea d’eau de toilette. Il n’oublia pas non plus de s’oindre le visage de crème adoucissante. Il avait acheté ce tube depuis déjà longtemps et ne s’en était jamais servi. Aujourd’hui, en se massant le cou et les tempes avec la matière crémeuse et blanchâtre, il se demandait pourquoi il ne prenait pas plus soin de sa peau, de ses cheveux qui commençaient à s’éclaircir et à blanchir, de son aspect physique en général. Il ouvrit les trois portes de son armoire et commença à vérifier chaque tube, chaque boîte de médicaments, constatant que la plupart étaient périmés. Mais Philippine l’attendait. Il se promit de vider cette pharmacie dès que possible et de se constituer un vrai stock de produits de beauté pour sa petite personne. Il ne voulut pas se changer, car elle l’avait vu sur son balcon cinq minutes plus tôt et il ne désirait pas lui laisser à penser qu’il faisait des efforts de séduction tout en sachant très bien qu’elle noterait qu’il embaumait à quinze lieues à la ronde. Il irait donc avec son jean défraîchi et un tee-shirt dont les motifs représentant un tableau de Warhol avaient vu leurs couleurs passer depuis longtemps. Peut-être penserait-elle qu’il était négligé et qu’il avait simplement voulu masquer l’odeur avec du « sent-bon » ? Il s’arrêta dans l’escalier, hésita puis poursuivit sa descente. Non, elle ne penserait pas ça. Il aurait été malhonnête de lui laisser croire qu’il peignait habillé en costard avec une chemise à jabot ! D’un autre côté, il ne voulait pas qu’elle croie avoir affaire à un peintre maudit alcoolique, mal rasé et sale. Il voulait bien être associé à l’image du Van Gogh sans le sou, à moitié fou et pestiféré, mais il était tout sauf un être d’exception et il était un peu tard pour délaisser ses habits de bobo irresponsable pour endosser ceux de l’artiste maudit. D’ailleurs, il était déjà trop vieux pour l’être. Un artiste maudit meurt jeune ! Son avenir de peintre était déjà derrière lui avant même d’avoir commencé. Toutes ces pensées lui traversèrent l’esprit comme un bon mot dans la tête d’un polémiste du XVIIIe. Oh ! Et puis merde, se dit-il ! De toute façon, c’est une femme, elle est plus intelligente que moi. Elle sait que je sais qu’elle sait et finalement je m’en fous ! Il était un peu excité en pesant sur la sonnette. Il allait découvrir son lieu de vie, l’exact modèle inversé de son propre appartement, du moins le croyait-il. S’obligeant à escalader les degrés d’un pas régulier et nonchalant, il vit que la porte de l’appartement était entrebâillée, ce qu’il considéra comme une invitation à entrer. Deux petits coups d’index et il entendit Philippine l’inviter à venir et s’installer. Il mit quelques secondes pour dessiner mentalement le plan de l’appartement qui effectivement était l’exacte réplique inversée du sien. Elle devait être dans sa chambre, car la porte de la salle de bain était ouverte et des bruits de tiroirs se faisaient entendre par-dessus la musique douce qui sortait d’une petite chaîne posée sur un carton valise. Elle arriva enfin, souriante et mettant une touche finale à la réalisation de son chignon. Elle lui présenta sa joue sur laquelle il posa un b****r après une seconde d’hésitation. Il avait toujours dans les mains sa bouteille et les photos. — Voilà deux verres dit-elle en les posant sur la table. Alors ces photos ? Julius emplit les verres puis ouvrit la pochette afin de disposer les clichés de la même manière qu’il l’avait fait chez lui. Philippine regarda chaque épreuve, attentivement. Il craignait son jugement. Il craignait son refus. Allait-elle devenir toute rouge, fracasser son verre et hurler que tout cela était grotesque, ridicule ? Ou bien au contraire, allait-elle s’asseoir doucement comme commotionnée par un choc psychologique intense, pâle et muette, éteinte, presque morte de honte et de tristesse ? Selon Julius, il ne pouvait à cet instant advenir que l’une ou l’autre de ces options. Puis il se dit qu’elle allait sans doute aussi faire des commentaires désobligeants sur son physique tout comme lui-même l’aurait fait s’il s’était agi du sien. — Ces deux-là me plaisent bien. Qu’en pensez-vous ? Elle avait posé deux doigts sur les nus dont il était le plus satisfait. Il fut très heureux du choix de Philippine et davantage encore du fait qu’elle leur avait évité le couplet classique d’auto-dévalorisation physique. — Je suis d’accord. Ce sont d’ailleurs les deux nus qui me plaisent le plus. Et il y a également ce portrait, très lumineux, sur lequel vous avez une expression très intense, très… photogénique ! C’est bête à dire, mais c’est exactement ça ! — Oui, je m’aime bien aussi là-dessus. Bravo ! Vous avez fait de belles photos. Il est rare que je me plaise, mais je suis contente de celles-ci. Julius était aux anges. — Allez-vous donc me peindre à l’aide de l’une de ces photos ? — Eh bien, en fait, j’ai déjà commencé. Je n’ai pu résister au plaisir de faire un portrait de vous, dès ce matin, d’après celle-ci. Il lui montra à nouveau le portrait de trois-quarts, le buste droit, les cheveux relâchés sur l’épaule. — Vraiment ? C’est magnifique ! Pourquoi ne pas l’avoir amené que je puisse le voir ? — Oh ! Il est en train de sécher. Vous savez, avec l’huile, il faut attendre, mais ça permet aussi de corriger les erreurs. Et puis, j’aurais risqué de l’abîmer. Enfin, j’étais un peu gêné d’avoir commencé à vous peindre sans avoir obtenu votre accord sur une photo. — Mais pas du tout ! Vous avez mon accord pour toutes ces photos, bien sûr ! Par contre, j’aimerais bien voir les tableaux après. — Bien évidemment. Oui, oui ! bien sûr. Il atteignait à nouveau les flamboyances des cieux au couchant de Turner. Il sentait sur son front qu’on aurait pu y cuire un triple cheeseburger en dix secondes ! — Je ne peux pas le voir maintenant ? demanda-t-elle en minaudant avec un grand sourire. — Allons-y. Elle fut ravie de voir son portrait et félicita Julius pour son travail. Ce dernier, au lieu de bafouiller de fausses excuses et d’attribuer la réussite de sa toile à un étonnant concours de circonstances accepta naturellement les compliments, abondant même dans l’éloge en détaillant pour elle quelques techniques qui lui servirent à mieux rendre grâce à sa beauté. Elle y fut sensible, à cela, mais également au fait qu’il ne dévalorisait pas son mérite. Julius en fut surpris. Oui, il se sentait sûr de lui, du travail qu’il avait accompli, de cette toile dont il pouvait défendre la facture devant n’importe quel détracteur. Pourquoi aurait-il honte de son œuvre ? Pourquoi nierait-il qu’il possédait un certain talent pour manier le pinceau ? Philippine était à présent debout regardant avec attention les dos des livres de la minuscule bibliothèque. Par l’entrebâillement de la porte-fenêtre, les piaillements des moineaux se disputant quelques miettes de vieux pain venaient émailler le bourdonnement des rumeurs de la ville. Sa tête, soudain, pencha vers son épaule gauche. Julius, à un mètre derrière elle, sentit son parfum arriver jusqu’à ses narines et il ferma les yeux pour mieux le respirer. Elle ne disait rien. Il avança en regardant cette nuque blanche marbrée de quelques cheveux fins. Ses lèvres pesèrent tout doucement sur la peau qui frémit au contact. La nuque plia un peu plus vers la gauche et il sentit les deux mains de Philippine chercher les siennes pour les poser sur son ventre. Elle se retourna pour l’embrasser à pleine bouche. Julius ne pensait plus à rien, se laissant tout entier envahir par cette incroyable force amoureuse qui change un être pensant en un simple récepteur d’émotions. Les baisers de Philippine changeaient de saveur, devenaient plus acides, plus chauds et appelaient à de plus intenses étreintes. Le canapé tout près accueillit leurs deux corps qui n’en faisaient plus qu’un. Les mains étreignaient compulsivement, les respirations se faisaient haletantes, Philippine allait enlever sa robe quand Julius l’en empêcha.
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