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2269 Words
— Non. Pas comme ça. Pas ici. N’allons pas trop vite. Elle s’arrêta, décontenancée, puis le fixa d’un regard à la fois doux et intense. — Oui. C’est vrai. Ça me rend si heureuse pourtant. — Moi aussi. Mais justement, je ne voudrais pas gâcher cela. Enfin, je ne sais pas si ce serait du gâchis, mais… je crois que ce serait mieux si euh… enfin, je le ressens ainsi. Elle lui sourit et l’embrassa sur les lèvres et le front puis se rassit sur le bord du coussin. Il lui prit la main qu’il baisa délicatement. Elle sourit à nouveau. — Monsieur Boregard, je crois que je suis amoureuse de vous ! — Mademoiselle Callaé, je crains fort d’avoir contracté la même maladie. C’est grave ? — Pour nous, je ne pense pas, pour les autres, je le crains fort ! Treize jours passèrent durant lesquels Julius ne fit que peindre des portraits et des nus de Philippine. Chaque toile gagnait en maturité ou bien était détruite. Le soir, sitôt que Philippine revenait, elle se précipitait chez lui pour voir son travail. Il était heureux de la voir sourire en regardant les toiles. Parfois, elle restait muette et fixait avec émotion son double pictural qui la regardait comme une sœur. Elle se retournait alors et il voyait ses yeux humides et un bonheur immense qui inondait son visage. Chaque soir était une fête. Julius vivait dans sa prison-cocon, en sortant très rarement et alors c’était pour aller chez elle, pour le soir, pour la nuit, quand ils le désiraient. Ils s’étaient accordés sur le fait de ne se voir que lorsqu’ils en avaient tous deux envie. Jusqu’alors, ils ne s’étaient pas séparés une seule nuit. Il avait rangé dans une caisse tous les CD de jazz be-bop qu’il n’écoutait plus. Elle lui avait copié quelques disques de jazz fusion parmi ses favoris. Il passait maintenant plus d’une demi-heure chaque matin à prendre soin de son corps, à s’enduire de crème achetée sur Internet. Chaque soir, il allait courir durant quarante minutes pour se maintenir en forme. Ils avaient décidé de s’inscrire le mois d’après à un club de gym. Elle en avait émis l’idée en lui disant en souriant que ce serait bien de se faire suer ensemble. Si elle ne s’étonnait pas du caractère de Julius, lui se questionnait de plus en plus. Philippine avait parfois l’impression de vivre avec une sœur jumelle tant il devançait ses envies, parlait à sa place, exprimait ses propres ressentis qui étaient également les siens. Quand il ne peignait pas, il surfait sur la toile pour picorer çà et là tout ce qu’il pouvait trouver sur l’analyse transactionnelle, les nouvelles méthodes de coaching personnel. Elle lui avait prêté trois livres sur le sujet. Il la questionnait sans arrêt sur ses méthodes de travail, sur ses modules, sur les personnes qu’elle formait. Julius lui avait fait part de son intérêt croissant pour son domaine d’activité et elle avait pensé que cela découlait du fait qu’ils étaient amoureux, tout simplement. Depuis qu’elle le connaissait, elle s’était de son côté intéressée à l’art qu’elle connaissait trop peu. Il lui fit découvrir des peintres qu’il admirait beaucoup, comme Sargent, Russel, Cazorla ou bien encore Bougereau dont il ne se lassait pas d’admirer les carnations. Il devait l’emmener visiter deux musées en ville où étaient exposés des tableaux qu’il voulait lui montrer. Ce serait le week-end prochain. Le premier week-end qu’ils avaient passé ensemble, ils étaient restés enfermés chez elle à faire l’amour. Bien qu’ils en aient été très satisfaits, une sorte de honte les avait envahis à l’idée de passer à nouveau deux jours sous la couette à faire des galipettes. — Après la luxure, faisons également une place à l’art, avait-elle dit. — Bah ! Je peux très bien peindre un nu de toi en étant moi-même tout nu ! — Oui, je vois… et pendant que tu peins, moi évidemment je m’active à autre chose ? — Ah ! Tu fais ce que tu veux ! Et je n’ai rien contre… répondit-il dans un grand rire. Et puis un jour, Philippine dut s’absenter une semaine entière dans le sud-est de la France pour son travail. Ils se promirent de s’appeler chaque soir et ce fut avec une infinie tendresse qu’il l’embrassa sur le quai de la gare. Julius reçut son premier texto à peine sa voiture démarrée. Bien sûr, ils se manquaient déjà. De retour chez lui, il décida d’aller dormir dans l’appartement de Philippine pour se sentir plus proche d’elle, afin que la séparation n’en soit pas une. Il se fit la remarque qu’il devenait un peu niais, voire « niaiseux » comme il le disait des Québécois avec affection, mais il se dit aussi qu’il était profondément amoureux d’elle, heureux de vivre et peut-être pour la première fois de sa vie, plein d’entrain et de projets. Il n’avait revu qu’un seul ex-collègue de bureau récemment et ce dernier n’en était pas revenu de la transformation de Julius. Il s’était même demandé s’il ne se payait pas sa fiole tant son discours était à présent parfois à l’opposé de celui qu’il tenait auparavant. Enfin, si Julius ne l’avait pas abreuvé de paroles au sujet de sa passion pour Philippine, son ami aurait pu croire qu’il avait fait son coming out. Julius avait toujours été un peu maniéré, alliant un flegme tout britannique et l’humour ad hoc à une gestuelle relationnelle parfois quelque peu délicate qui n’aurait pas choqué dans un salon parisien du XIXe siècle. Il surprenait à présent en ayant des poses très féminines et des éclats de voix dignes de la Castafiore. Pourtant, il pouvait également, tout comme auparavant, faire montre d’un machisme du plus bas étage, jurer comme un charretier et s’énerver en se fermant à toute discussion, comme un homme moyen qu’il restait. Il avait conscience du changement qui s’était opéré en lui et en était satisfait. Il assumait tout, même et surtout son côté féminin dont son collègue pensait qu’il était trop exacerbé. La compagnie des femmes avait toujours eu sa préférence, non pas essentiellement en raison de l’attrait intellectuel et de ce qu’il pensait être une similitude de ressenti, mais également et peut-être surtout pour le jeu de séduction qui invariablement se déclarait. Un jeu qui charmait son ego bien qu’il s’en défendît et qui lui permettait en outre de bien souvent cacher derrière l’humour et l’ironie une immaturité qui s’alliait mal à sa position sociale d’homme mûr. Comment aurait-il pu revêtir le costume du « mâle », du responsable, lui qui n’avait jamais eu la moindre estime de lui-même, minimisant toujours toute réussite ou succès personnel ? Alors, oui, se décharger de cet encombrant rôle au profit de celui d’une pseudo victime lui convenait. Mais bien souvent, il touchait les limites de ce rôle, car les femmes, loin d’avoir la faiblesse que l’on prête à leur sexe, opposaient à ses enfantillages une rigueur sociale qu’il ne pouvait assumer. Tout cela se bousculait dans sa tête et il n’arrivait pas à en démêler l’écheveau. D’une pensée à l’autre, l’avis qu’il se faisait de lui-même s’en trouvait dans l’instant contrarié et il résolut de ne pas tenter plus avant de disséquer cela et d’apprécier chaque moment vécu, l’un après l’autre. C’est ainsi qu’il s’endormit le sourire aux lèvres en respirant le parfum de Philippine imprégné dans l’oreiller. Tôt le lendemain matin, c’est la voisine du dessous qui le tira du lit en voulant apparemment battre le record du monde de claquement de porte aux gonds non huilés. Il avait bien pensé la veille au soir aller lui proposer un tube de graisse rose afin de ne plus entendre les couinements sinistres. Le café qui passait parfumait l’appartement d’une odeur alléchante et le soleil embrasant au loin les nuages ne demandait qu’à surgir au-dessus du clocher de la cathédrale. Il ferait bon peindre. C’est ce qu’il pensait en faisant cuire deux muffins dans le toaster multicolore. Le premier texto de la journée arriva en même temps que le double salto des toasts et il sourit en lisant le message amoureux de Philippine. Oui, la journée allait être belle, agréable et ensoleillée. Durant le très court laps de temps où il sortit pour regagner son appartement, il apprécia la douceur de l’air qui sentait un peu le caramel, émanant sans doute des massifs décoratifs dont il ignorait le nom et dans lesquels les chats du voisinage se filaient des peignées de temps à autre. Arrivé chez lui, il ouvrit grand la porte-fenêtre donnant sur son balcon et apprécia pleinement le lever du soleil qui commençait déjà à réchauffer son front. Quelques rares passants se pressaient pour aller au travail sans doute. Pourtant, une seule personne ne bougeait pas. Un homme, un très vieil homme, était assis sur ce qui semblait être un siège de voiture. Près de ce siège, un cageot en plastique bleu dans lequel il puisait des objets. L’homme était en short, chaussé de rangers, était très bronzé, comme cuit et recuit au soleil de dizaines d’étés et une longue barbe blanche tachait cet ensemble brun comme le ferait une aile de cygne sur un lac profond. Julius le regarda durant près de dix minutes. Celui-ci ne s’occupait pas de ce qui se passait autour de lui. Seul un chien, que promenait une dame en manteau noir, vint vers lui en remuant la queue, attiré par quelque chose que l’homme mangeait. Le chien eut droit à une caresse entre les oreilles avant que la femme ne l’étrangle promptement en le ramenant vers elle. L’homme n’eut pas un regard pour elle et continua tranquillement ce qui constituait son petit-déjeuner. Sur son balcon, Julius trouva un charme incroyable à cet homme. C’était un modèle exceptionnel. Il fut tenté de prendre son petit appareil photo numérique pour réaliser plusieurs clichés, mais il ne voulut pas lui voler son image. Il descendit dans la rue, l’appareil à la main. Le cageot en plastique bleu contenait un thermos et une feuille de papier aluminium froissée révélait des petits gâteaux lorgnés par deux moineaux perchés sur un vieux vélo tout à côté. Julius pensa que celui-ci lui appartenait, car il semblait être aussi vieux que lui. L’homme mangeait un demi-sandwich dont il jeta quelques miettes devant lui. Aussitôt les moineaux vinrent les picorer puis s’en retournèrent décorer le vieux guidon en attendant une prochaine tournée. — Bonjour. Excusez-moi de vous déranger. L’homme ne bougea pas même la tête, se contentant de se redresser un peu sur son fauteuil automobile. — Voilà, je m’appelle Julius et euh… je suis peintre et j’aimerais beaucoup, enfin si vous le voulez bien, prendre quelques photos de vous afin d’en faire des toiles. L’homme finit de mâcher son sandwich et tourna enfin la tête vers Julius qui s’était agenouillé comme on le fait pour parler à un petit enfant. — Vous peignez à quoi ? La question désarçonna Julius. Il y répondit en précisant qu’il débutait. — J’ai l’habitude. — Euh… Pardon ? L’habitude de quoi ? Qu’on vous prenne en photo ? — J’ai déjà même tourné dans un film y’a trois ans, qui a gagné un oscar ou un césar, chais plus bien. — Ah bon ! — On me prend souvent en photo alors si vous voulez, allez-y. — Merci. Je vous remercie beaucoup. Que puis-je vous proposer en échange ? Écoutez, si je vends l’une de mes toiles, je vous offre 40 %, qu’en dites-vous ? — Si vous voulez, mais je ne demande rien. Chuis pas clodo, chuis libre. — Je ne voulais pas dire ça ! Euh… c’est que j’estime qu’il est normal que nous ayons un rapport gagnant-gagnant. — Si vous voulez. — Je peux donc vous photographier ? — Oui je vous l’ai dit, mais je ne pose pas. C’est à vous de faire que vos photos soient réussies, enfin, à votre goût. Moi, chuis là, c’est déjà beaucoup ! Julius, timidement, commença à faire quelques clichés. Il regretta tout de même que la lumière soit si maigre, l’éclairage imparfait, le décor si sordide. — Euh… Pourrais-je faire de vous des photos également un autre jour, dans un autre endroit peut-être, un jour où vous seriez euh… au soleil, pour avoir de meilleurs clichés ? — Chuis tous les mercredis midi à la fin du marché et sinon vous me trouverez chez Jeannot, le bar accueil place de la mairie. — Je trouverai. Je vous remercie. — Vous demandez après Yvon, c’est moi. — Eh bien merci Yvon. Moi, c’est Julius. — Oui, vous m’l’avez déjà dit. Julius était maintenant impatient de retourner chez lui visionner ses photos. Yvon s’était arrêté de manger et attendait apparemment que Julius continue la conversation. Devant son mutisme, il se tourna vers son cageot pour dévisser la tasse qui chapeautait le thermos et se servir du café. — Eh bien, à bientôt Yvon ! — Oui, c’est ça. À bientôt. L’homme était un peu fruste, mais pas agressif. Au contraire, il se dégageait de lui comme une sourde bonté pour peu qu’on puisse avoir avec lui une relation honnête et naturelle. Julius s’en voulut de ne pouvoir être plus empathique, mais il lui tardait tant de faire son portrait que l’urgence de satisfaire son égoïste besoin sanctionnait la relation proprement humaine qu’il se proposait d’établir, ou encore de rétablir en retournant le voir le plus tôt possible. Yvon était toujours assis, bourrant sa pipe, le regard dans le vide, alors que Julius connectait son appareil photo à son PC. En pivotant sur son fauteuil d’un quart de tour, il pouvait l’apercevoir par-delà la baie vitrée. Méditait-il ? Là, assis sur un bout de trottoir grisâtre, seul ou presque dans une ville qui s’éveillait ? Peut-être, pensa Julius. Il se le représentait bien ainsi. Une sorte de vieux sage urbain posant sur ses contemporains un regard blasé. Les photos étaient de piètre qualité, mais il ne perdit pas une minute et choisit une grande toile qu’il posa à même le plancher pour y esquisser le visage ridé d’Yvon. Billie Holiday se languissait de son homme à la radio alors que la lumière rasante du jour granulait le coton du châssis. L’odeur de caramel montait jusqu’à son appartement et la journée semblait avoir été créée afin que Julius puisse peindre le visage de cet homme. L’acte créateur ne souffrait aucune pause, pas pour Yvon, pas aujourd’hui. Julius s’activa sans relâche et les heures défilèrent. Seuls le changement de lumière et les gargouillements de son estomac lui indiquèrent le temps passé. Il grignota deux gâteaux en buvant un thé et décida de suspendre son travail afin de laisser sécher l’huile. Son mobile l’avertit de la réception d’un message. Il était presque quinze heures et Philippine lui envoyait de doux baisers, profitant d’une pause dans son emploi du temps. Il lui en renvoya quelques billions et enduit son pinceau d’ocre jaune. Il pouvait encore continuer, tant pis pour le séchage. Çà et là, des nuances se devaient d’être corrigées. À presque vingt heures, il se posa sur son tabouret de cuir et regarda la toile. Il se sentait fatigué, mais heureux et surtout, surtout, il avait une irrésistible envie de fumer une cigarette.
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