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La nuit fut peuplée de rêves saugrenus où Philippine et un ami, partageant un immense tandem blanc s’entêtaient à tenter de le semer, alors que lui, Julius, courait à leur poursuite. Il se réveilla assez tard et constata qu’elle lui avait déjà laissé deux messages. Ils n’avaient pu parler longuement la veille au soir, car elle accompagnait ses stagiaires à un dîner. Ce n’est que vers minuit qu’elle l’avait appelé avant de sombrer dans son lit. Il lui envoya un nouveau texto en réponse au sien, sachant qu’elle gardait son portable en silencieux sur son bureau. Il imagina son sourire s’étendre sur son visage alors qu’elle constatait l’arrivée du mot doux. Ses élèves allaient-ils se questionner à ce propos ?
— Eh oui ! Je suis une formatrice amoureuse ! Imaginez que je ne le sois pas et vous pourriez vous attendre à ce que je sois ronchon. Quelle chance vous avez en fait.
C’est ainsi qu’il se l’imaginait se justifier si d’aventure quelqu’un s’intéressait à l’origine de cette joie soudaine. Il sourit et sauta hors du lit pour aller voir sa toile. Il ouvrit grand la baie vitrée et l’odeur solaire des troènes monta jusqu’au balcon, lui rappelant de lointains souvenirs de visite chez des amis de ses parents. La madeleine proustienne était toujours aussi moelleuse. Le visage d’Yvon offrait toute la sérénité du monde à travers ses traits à la fois précis et délicatement floutés, comme le sfumato de De Vinci. Julius fut très heureux du rendu de son travail qui n’était certes pas fini, mais qui laissait présager une toile de haute facture. Il alla sur le balcon pour observer la rue et les alentours. Yvon n’était pas là, ni personne d’autre d’ailleurs. Seul un vieux chien noir et blanc semblait mesurer l’angle d’un trottoir, la truffe au sol, avançant entre deux pâtés de maisons. Julius finit de boire son bol de café et l’envie de fumer recommença à le happer, tout comme la veille au soir.
— Stupide ! Se dit-il. Je ne vais pas me remettre à fumer ! Après le mal que j’ai eu pour arrêter.
Il alla se doucher puis s’habilla à la hâte, avant de partir au proche bureau de tabac où il acheta une blague de tabac à pipe dont il appréciait jadis le parfum caramélisé. Dans un des tiroirs de l’unique meuble de son salon, il retrouva une vieille pipe. Elle était propre et récurée. Il se souvint l’avoir javellisée avant de la ranger là. Il avait hésité avant d’acheter du tabac. Il aurait préféré des cigarettes blondes, mais la honte de se remettre à fumer était trop forte. La pipe sentait meilleur et puis était moins nocive, il avalait moins la fumée. Enfin, il tentait de se persuader de cela en tirant hardiment sur le tuyau mâchonné. Bientôt, une couche bleuâtre vint se positionner un peu en deçà du plafond, immobile et joliment éclairée par la lumière qui pénétrait en vagues sucrées selon le déplacement des nuages. Le ronronnement des voitures passant au loin lui fut bientôt désagréable et il se brancha sur un site diffusant de la musique baroque, mais cela l’énerva rapidement, à sa grande surprise. Il s’étonna une nouvelle fois des changements qui s’opéraient en lui. Ses goûts musicaux semblaient s’orienter vers des rivages qu’il avait toujours désertés. Une radio sur le web, spécialisée dans le blues et la country, recueillit ses suffrages et il s’installa sur son tabouret de cuir, la pipe à la bouche et le pinceau en main. Le triple autoportrait de Norman Rockwell dans la même posture lui revint en mémoire et il sourit de contentement, comme s’il avait soudain été accepté dans le cercle virtuel des artistes reconnus du simple fait d’un accessoire. La journée s’écoula au rythme des guitares douloureuses et des chants nasillards. Un second portrait fut mis en chantier tandis que le premier séchait en attente d’être terminé. Peut-être influencé par la musique, il avait esquissé le visage buriné d’un vieux bluesman qui depuis plus de soixante ans susurrait d’une voix rauque sur trois accords le mal de vivre de la communauté noire américaine. Vers la fin de l’après-midi, il ressentit une grande fatigue, posa pinceau et chiffon pour empoigner sa guitare classique qui l’accompagnait depuis ses quinze ans, mais ne put tirer une seule note de l’instrument. Impossible de jouer, ne serait-ce qu’un accord ! Il était proprement incapable de faire un simple barré ou une descente chromatique.
— Mais qu’est-ce qui m’arrive ?
Il ressentit alors une vive inquiétude. Se pourrait-il que la maladie d’Alzheimer l’ait soudainement frappé ? Il ne savait pas comment et pourquoi cela pouvait arriver. Tout le monde parlait de ce fléau, mais, ne pensant pas être concerné du fait de son âge, il était tout à fait ignorant de la maladie. Il reposa la guitare sur son trépied et bourra à nouveau sa pipe. Un épais nuage stagnait maintenant dans son appartement. Il alla ouvrir une fenêtre afin d’établir un courant d’air. En sortant sur son balcon pour respirer un peu mieux, il vit alors Yvon qui passait sur sa bicyclette, traînant derrière lui un petit chariot à deux roues relié au cadre de son vélo.
Julius fut tenté de crier son prénom, mais il était trop loin et n’aurait pu l’entendre avec le simple bruit des rumeurs de la ville. Il aurait voulu lui parler, lui poser des questions, tout savoir de sa vie. Il voulait faire son portrait, un portrait « vrai », un portrait authentique qui laisserait voir autre chose que ses traits et qui révélerait aussi ce qu’ils dessinaient, ce qu’ils cachaient. Sa vraie nature d’homme libre et sage. Voilà ce que voulait peindre Julius. Yvon était encore un mystère, une ombre qu’il ne pouvait détacher sur sa toile dans une lumière voulue étincelante.
Une dernière fois il l’aperçut entre deux immeubles, pédalant tranquillement vers l’ouest, lui aussi fumant la pipe. Des petits nuages de fumée bleue semblaient s’échapper de son crâne alors qu’il rapetissait dans la perspective, comme une vieille locomotive à vapeur s’en allant vers le lointain. Julius dîna d’une tartine de fromage accompagnée d’un verre de vin. Assis devant son chevalet, il regardait l’esquisse du bluesman, ne sachant encore trop quel fond il allait appliquer sur cette toile encore blanche. Le portrait d’Yvon séchait, accroché à un clou sur le mur derrière lui. Il reposa son verre vide et pressa le quart d’un tube de bleu de cobalt clair auquel il ajouta de l’huile d’œillette. Une boule de blanc de zinc et deux de noir vinrent s’y ajouter sur la palette. Se redressant, il entama le second portrait.
À trois heures et quart le lendemain matin, il finit de peindre la transparence vitreuse de l’œil gauche du bluesman. La musique triste et lancinante résonnait toujours dans l’appartement. Seule la lumière naturelle diffusée par la lampe spéciale fixée au chevalet sculptait les traits fatigués de Julius penché sur le lutrin. Il reposa le pinceau et alla allumer le grand halogène qui inonda la pièce d’une lumière jaune. Yvon semblait avoir retrouvé un frère de vie, un double inversé en la personne de ce bluesman dont la noirceur de la carnation faisait écho à la blancheur de la tignasse du fumeur de pipe. Julius, souriant, suspendit le châssis près du portrait d’Yvon, éteignit lampes et PC et alla se coucher sans même se laver les dents. Les senteurs âcres de la fumée mêlées au parfum acidulé des pigments et de l’huile dans le living semblaient préserver les toiles accrochées dans une bulle odoriférante. Les deux portraits ridés, comme le premier domino en ivoire et ébène posé sur une table de jeu, attendaient leurs compagnons de quête pour révéler au peintre toute l’étendue de son art. C’est la faim qui réveilla Julius au matin. Le temps était clément, le ciel d’un bleu pur et pas un nuage ne bordurait cette immensité claire. Il ouvrit la baie vitrée et regarda le paysage qui s’étendait jusqu’à plusieurs dizaines de kilomètres. Une voisine qui battait un grand tapis rouge et vert dans l’immeuble juste en face sourit imperceptiblement en apercevant sur son balcon cet homme, hirsute, et l’air ahuri sirotant un bol de café, seulement vêtu d’un slip noir et d’un vieux tee-shirt informe.
Entendant le bruit des coups, il détourna la tête et vit la voisine finir de battre son tapis. Il eut l’intention de se courber légèrement pour répondre à son sourire, mais se sentit tout à coup ridicule, avec son bol à la main, jambes nues et les cheveux en pétard. Il rentra précipitamment en laissant la fenêtre grande ouverte. Les senteurs fauves de la nuit doucement s’évanouissaient. Une sorte de grande sérénité, pas vraiment une joie de vivre, mais un apaisement de l’âme, avait envahi tout son être ce matin. La vanité de son existence lui apparaissait comme incontestable, mais apportait en même temps une absolue certitude sur l’impérieuse nécessité pour lui de relativiser toute chose et de porter sur le monde un regard objectif et serein. Il en fut troublé. À côté de son lit, quatre petits carnets étaient destinés à recueillir ses rêves les plus marquants. Un seul avait jusqu’alors été utilisé. Il décida d’en ouvrir un second pour y tenir un journal, un compte-rendu de ses humeurs, de son tempérament, des changements notables qu’il constatait de plus en plus. Devait-il en parler à sa psy ? Oui, se dit-il, sinon, à quoi cela me servirait-il d’aller voir une psychiatre si ce n’est pour y exprimer ce que je cache à autrui et à moi en tout premier lieu ? Pourtant, était-ce du domaine de la psychiatrie ? De la médecine générale pensa-t-il. Un dialogue muet s’établissait avec lui-même. Il repensa à ses craintes concernant la maladie d’Alzheimer.
Il noircit trois feuillets d’une écriture malhabile, presque indéchiffrable. Autant il pouvait apporter une précision infinie dans la facture de ses œuvres peintes, autant son écriture souffrait d’un indéniable manque d’homogénéité, de maturité. Une même lettre pouvait changer de forme et d’inclinaison au sein d’un même mot. Sur une feuille vierge de toute ligne, ses phrases dessinaient des courbes convexes ou concaves donnant au texte la désagréable apparence de l’écrit d’un enfant ou d’un vieillard à demi aveugle. Un graphologue aurait certainement eu beaucoup à lui dire, mais cela ne l’intéressait guère ou plutôt, il craignait d’entendre des vérités qui lui auraient déplu. Toujours, lorsqu’il commençait une lettre, son premier mot témoignait de sa volonté de bien faire, puis dès le second, on sentait l’impatience de jeter sur le papier les mots qu’il formait à l’esprit.
Il allait refermer ce carnet, mais reprit son stylo et nota : quand bien même je m’aperçois que plusieurs aspects de mon tempérament ont changé ces derniers temps, comme le fait d’éprouver cette sérénité de vie, ce besoin de me remettre à fumer ou encore cette grande fatigue musculaire, cette lassitude d’être simplement en vie qui m’a prise avant-hier, je constate que je conserve des traits de ma personnalité qui m’ont toujours caractérisé, comme cette horrible écriture ! Et, écrivant ces deux derniers mots, il s’appliqua à le faire de la plus belle manière qui soit.
En sortant de la douche, son corps une fois de plus lui apparut usé, lourd, impropre à lui offrir tout ce qu’il était en droit d’en attendre à son âge. Comme s’il avait revêtu un scaphandre pesant et inconfortable, il se sentait prisonnier à l’intérieur d’une enveloppe qui n’était pas la sienne. Il dut même s’allonger à nouveau quelques minutes pour récupérer. Une fois de plus, l’inquiétude le gagna. En tournant la tête vers le mur du living, les deux portraits semblèrent acquiescer à son jugement. Nulle envie de fumer ce matin, l’odeur même du tabac froid qui se dégageait du fourneau de la pipe posée à quelques centimètres de son visage, sur la table basse, lui fut insupportable. Il eut envie de retourner dans sa chambre afin de noter cela dans son carnet, mais décidément la lassitude l’empesait. Son bras tendu alla chercher la guitare sur son trépied et les doigts de sa main gauche se posèrent tout naturellement sur le manche pour former un accord de mi mineur. Un blues classique commença alors à rythmer les premières heures de l’après-midi.
Il se redressa pour s’asseoir sur le canapé. La guitare n’avait jamais résonné aussi bien. Des riffs lui vinrent sous les doigts comme s’il les avait toujours pratiqués. Un jour, lors d’une interview, Keith Richards, le guitariste des Rolling Stones, avait répondu au journaliste lui demandant quelles avaient été ses sources d’inspiration pour composer tant de tubes comme Satisfaction par exemple. « Les musiques se baladent, au-dessus de nous, comme ça. Il suffit d’être là au bon moment, d’être disponible et paf ! On les attrape sans s’en rendre compte » avait-il répondu. Aujourd’hui, Julius était enclin à penser la même chose. Pourtant, il n’avait jamais été un vrai guitariste, sachant simplement jouer les accords afin de pouvoir accompagner un chant. Sans une tablature, il lui était difficile de déchiffrer un morceau à l’oreille. Assis sur son canapé, un blues de la meilleure facture naissait sous ses doigts. Il releva la tête et regarda le portrait du bluesman dont il ne se rappela pas même le nom.