Le silence de la nuit pesait lourd dans l’immense manoir Moreau. Alya, toujours crispée par l’événement glacé de la cérémonie la veille, s’était réfugiée dans la petite bibliothèque attenante à sa suite. Un refuge qu’elle appréciait malgré l’atmosphère froide du lieu, où les livres antiques semblaient témoigner d’un autre temps, d’un autre monde… un monde où l’amour n’était qu’un mot creux.
Elle tenait entre ses mains un vieux dossier que son père lui avait secrètement confié avant de disparaître. Des documents, des lettres, des factures, des preuves accablantes qui racontaient la chute de l’empire Delcourt. Tout semblait pointer du doigt un seul nom : Adrien Moreau.
Alya ferma les yeux un instant, cherchant à retenir les larmes qui menaçaient de déborder. Non, elle ne céderait pas à cette faiblesse. Pas devant lui. Pas maintenant.
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Pendant ce temps, dans son bureau à l’étage supérieur, Adrien Moreau était lui aussi prisonnier de ses souvenirs. Assis derrière son large bureau en acajou, il regardait fixement une vieille photo en noir et blanc. Une photo jaunie par le temps, où un jeune homme souriait, insouciant, aux côtés d’un autre.
Le père d’Alya.
Un homme qu’il avait autrefois appelé son ami, son mentor, avant que tout ne bascule.
Adrien revit le jour où tout avait changé, ce jour maudit où la confiance avait été trahie. Il se souvenait des longues heures passées à essayer de sauver ce qui pouvait encore l’être, de l’amertume qui avait rongé son cœur en voyant cet homme se noyer dans ses dettes et ses erreurs. Il se rappelait la haine sourde qui avait grandi en lui, la rage qui l’avait poussé à construire son empire sur les ruines des autres.
Mais ce soir, quelque chose l’étreignait plus fort que la colère. Une douleur ancienne, qu’il avait toujours refoulée.
Il se leva brusquement et ouvrit la fenêtre donnant sur le parc éclairé par la lune. L’air frais lui fouetta le visage, mais ne dissipa pas l’obscurité dans son esprit.
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Pendant que la nuit avançait, Alya ferma son dossier et se leva pour aller chercher de l’eau. Dans le couloir, elle entendit un bruit de pas venant de l’autre bout du manoir. Son cœur battit plus vite. Était-ce lui ?
Elle fit demi-tour, son souffle se coupant quand la porte de sa chambre s’ouvrit lentement.
Adrien apparut, silhouette massive, visage marqué par la fatigue et la tension. Il ne s’attendait pas à la trouver éveillée.
— Tu ne dors pas ? lança-t-il d’une voix rauque.
— Non, répondit Alya, un peu sur la défensive. J’avais besoin de calme.
Il s’approcha, mais sans franchir la porte.
— Tu lis encore ces vieux papiers ?
Elle ne répondit pas.
— Tu sais, murmura-t-il, le passé est un poids que l’on doit apprendre à porter. Sinon, il nous écrase.
Alya détourna le regard, surprise par cette rare vulnérabilité. Adrien ne s’ouvrait jamais ainsi.
— Pourquoi fais-tu ça ? Pourquoi m’obliger à ce mariage alors que tu me détestes ?
Il haussa les épaules, amère.
— Parce que je croyais que tu étais complice. Parce que je voulais que tu ressentes ce que j’ai ressenti. La trahison, la douleur.
Elle sentit une vague de colère monter, mais aussi une étrange empathie.
— Et maintenant ?
Un silence s’installa, lourd de non-dits.
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Quelques jours plus tard, lors d’une rare sortie au bureau principal de la holding Moreau, Alya trouva Adrien dans une pièce qu’il réservait rarement à ses proches. Un bureau privé, rempli de photos, de lettres, de souvenirs.
Elle le trouva assis devant un portrait peint à l’huile d’une femme aux yeux doux.
— C’est ma mère, expliqua-t-il sans la regarder.
Elle s’approcha doucement.
— Elle t’a perdu avant même que tu sois né.
— Oui, répondit-il, la voix brisée. Elle est morte en me protégeant… de la vérité. Je ne voulais pas être un homme brisé, mais je le suis devenu.
Alya s’assit à côté de lui, sentant pour la première fois que derrière ce milliardaire dur se cachait un homme blessé.
— Peut-être que nous ne sommes pas si différents, murmura-t-elle.
Il tourna enfin la tête vers elle, leurs regards se croisèrent, et pour un instant, l’hostilité sembla s’effacer.
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Cette nuit-là, alors qu’ils se retrouvaient tous deux sur le balcon, face à la ville illuminée, Alya sentit un frisson lui parcourir l’échine.
— Je ne te veux pas, Adrien, lui avait-elle lancé un soir, plus fort que prévu.
— Je sais, Alya. Mais je veux apprendre à te vouloir.
Elle s’était alors rapprochée, brisant une distance invisible qui les séparait depuis des mois.
Un regard, un souffle, et tout avait changé.
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Mais dans l’ombre, Victoria Bernier, l’ex-femme d’Adrien, observait. Et elle ne comptait pas laisser ce rapprochement se faire sans riposter.
Elle savait que derrière la façade d’Adrien se cachait un secret capable de détruire Alya. Un secret qu’elle était prête à révéler.
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La nuit suivante, Alya fut réveillée en sursaut par des sanglots étouffés. Sans réfléchir, elle suivit le son jusqu’à la chambre d’Adrien.
Il était là, prostré dans un coin, son visage dissimulé par ses mains.
— Pourquoi tu pleures ? murmura-t-elle, troublée.
Il releva la tête, le regard brillant d’une émotion sincère.
— Parce que je suis fatigué de lutter contre ce que je ressens pour toi.
Alya sentit son propre cœur se serrer. La haine, la rancune, la douleur… tout cela semblait vouloir s’effacer au profit d’un sentiment plus puissant.
Mais pouvait-elle vraiment lui faire confiance ?
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Le matin, alors qu’Alya s’apprêtait à partir, elle trouva une lettre glissée sous la porte. Une lettre écrite de la main d’Adrien.
Alya,
Ce mariage n’est pas un piège, pas seulement.
Je ne peux pas effacer le passé, mais je veux construire un futur.
Je ne te promets pas que ce sera facile, mais je te promets que je ne te ferai plus jamais de mal.
Adrien.
Un sourire naquit sur ses lèvres. Pour la première fois, elle sentit que derrière l’homme de glace, se cachait peut-être un homme capable d’aimer.
Mais à quel prix ?
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Alors qu’Alya refermait la lettre, elle aperçut à travers la fenêtre une silhouette dans l’ombre. Victoria, un sourire cruel aux lèvres.
— Ce n’est pas fini, Alya… pas encore.
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