Le bureau de l'avocat de la famille était froid. Trop froid, comme si l’air lui-même avait choisi de se retirer, embarrassé par les révélations qui s’apprêtaient à briser un peu plus ce qui restait du monde d’Alya.
Assise sur le cuir dur d’un fauteuil, elle tenait entre ses mains un dossier trop épais pour être anodin. Elle n’osait pas encore l’ouvrir. Chaque battement de son cœur résonnait dans sa poitrine comme un avertissement : Tu n’es pas prête.
« C’est votre droit de savoir, mademoiselle Delcourt, » dit Maître Lemoine en ajustant ses lunettes sur son nez crochu. « Votre père… avant sa mort, il avait engagé un détective privé. »
Elle releva les yeux, brusquement.
« Un détective ? Pourquoi ? »
L’homme se racla la gorge, mal à l’aise. Il savait qu’il allait briser une jeune femme déjà fracassée par la perte.
« Pour comprendre comment l’entreprise familiale, prospère depuis trois générations, a pu s’effondrer aussi brutalement. »
Alya inspira profondément et ouvrit le dossier.
Des rapports, des extraits bancaires, des emails imprimés. Et un nom, qui revenait comme un poison dans chaque page :
Adrien Moreau.
Elle sentit le sang quitter son visage.
— Non… C’est impossible.
Le nom était écrit en gras, souligné, annoté à plusieurs reprises de la main de son père. Et toujours ce mot en marge, griffonné à l’encre noire : Trahison.
« Il a… il a tout pris ? » murmura-t-elle, la voix brisée.
Maître Lemoine hocha lentement la tête.
« Votre père avait conclu un partenariat stratégique avec Adrien Moreau, PDG du groupe Moreau International. Au début, c’était un deal prometteur. Mais Adrien a racheté les parts de votre père grâce à une clause légale obscure qu’il a exploitée après un incident judiciaire. Résultat : votre père a tout perdu en trois semaines. »
Alya se leva d’un bond.
— Il a détruit mon père. Il l’a tué…
Son souffle était court, ses mains tremblaient. Elle revivait le regard éteint de son père les derniers jours, l’odeur du whisky froid, la lettre d’adieu froissée qu’il avait laissée. Et maintenant, elle avait un nom à haïr. Un visage à rejeter. Une cible.
Adrien Moreau.
Le milliardaire intouchable. L’homme qui faisait trembler les marchés. Le même qui avait posé, la veille, devant les flashs, sourire glacial aux lèvres, lors d’un gala caritatif comme s’il n’avait jamais détruit une vie.
« Que puis-je faire ? » demanda-t-elle, les poings serrés.
Maître Lemoine croisa les bras.
« Rien. À moins… à moins que vous n’acceptiez de négocier. »
Elle fronça les sourcils.
— Négocier quoi ?
Il la regarda d’un air grave.
« Adrien Moreau a fait une proposition. »
Le cœur d’Alya s’arrêta un instant.
— Une proposition ?
« Oui. Il souhaite vous rencontrer. Il m’a transmis un message… que je n’ai pas osé vous lire avant. »
Il déplia une note, écrite à la main.
“Faites-lui comprendre que je peux racheter son silence… ou sa loyauté. Dites-lui que j’ai un marché à lui proposer. Elle saura quoi faire. Signé : A.M.”
Alya éclata d’un rire sans joie.
— Ce monstre croit pouvoir m’acheter ? Après avoir anéanti mon père ?
« Il ne vous achète pas. Il veut… vous épouser. »
Le silence qui suivit fut plus v*****t qu’un cri.
Alya recula d’un pas, croyant mal entendre.
— Épouser… Quoi ? Vous plaisantez ?
« Je suis sérieux, » répondit l’avocat. « Il propose un mariage arrangé. En échange, il promet d'effacer toutes les dettes restantes de votre famille, de protéger votre sœur… et de vous offrir une sécurité financière à vie. »
— Et en retour, je devrais lui vendre mon âme ?
Elle éclata, son rire se brisa en sanglot.
— C’est une humiliation ! Une vengeance déguisée !
Maître Lemoine ne répondit pas. Son silence était une approbation tacite.
Alya se détourna, les bras croisés contre elle comme une armure fragile.
Un mariage ? Avec cet homme ? L’ennemi juré de son père ? L’homme qu’elle haïssait déjà sans l’avoir jamais rencontré ?
Elle se souvenait de son visage vu dans la presse économique : regard d’acier, mâchoire tranchante, sourire rare. Tout chez lui évoquait le pouvoir, la domination, la froideur d’un homme qui n’a jamais eu besoin d’aimer pour régner.
Et il voulait l’épouser ? Pourquoi ? Pour l’humilier ? Pour l’utiliser comme trophée ? Pour lui rappeler chaque jour que son père était mort à cause de lui ?
— Non, souffla-t-elle. Jamais.
Elle claqua la porte en sortant.
**
La pluie s’était mise à tomber quand elle atteignit la rue. Les gouttes ruisselaient sur son visage, se mêlant à ses larmes. Elle marcha sans but, dans les rues de Paris, les pensées en ébullition.
Mais ce soir-là, tout bascula.
Elle trouva Chloé, sa petite sœur, en larmes sur le palier de leur minuscule appartement. Dans ses mains, un courrier menaçant. Un huissier. Ultimatum de trois jours pour quitter les lieux. Et pire encore : un inconnu avait tenté de la suivre en sortant de la faculté.
Le monde d’Alya s’écroula une seconde fois. Et dans la nuit, entre les pleurs de sa sœur et les ombres menaçantes d’un avenir sans refuge, elle comprit une chose.
Elle n’avait plus le choix.
**
Trois jours plus tard, elle franchissait les portes de l’hôtel particulier des Moreau, vêtue d’un manteau beige trop fin pour la saison.
Un majordome la fit entrer sans un mot. On la conduisit jusqu’au dernier étage, dans un bureau immense aux murs couverts de verre. Vue panoramique sur la Seine. Et au centre, debout, un homme.
Adrien Moreau.
Il ne leva même pas les yeux immédiatement. Il semblait lire un dossier, concentré, comme si elle n’était qu’une formalité dans son agenda.
Puis il parla. Sa voix, grave, vibrante, fit frissonner Alya.
« Vous êtes venue. »
Elle serra les dents.
— Je n’avais pas vraiment le choix, si ?
Il leva enfin les yeux. Et ce regard… Elle ne l’oublierait jamais. Il n’y avait ni chaleur ni pitié. Juste une froide intelligence, un calcul permanent.
« Il y a toujours un choix. Vous avez choisi de sauver votre sœur. C’est honorable. Mais ne faites pas l’erreur de penser que ce sera facile. »
Il s’approcha, lentement. Ses pas étaient ceux d’un prédateur. Son regard la scrutait comme s’il pouvait lire en elle.
« Ce mariage n’a rien d’un conte de fées, mademoiselle Delcourt. Je ne vous aime pas. Vous me détestez. C’est très bien ainsi. »
Il s’arrêta à un souffle d’elle.
« Mais ce contrat… sera exécuté. »
— Pourquoi moi ? Pourquoi ce cirque ? Vous avez toutes les femmes que vous voulez.
Son sourire fut glacial.
« Justement. Je ne veux pas d’une femme qui me courtise. Je veux une femme qui me craint. Qui comprend le prix de la loyauté. »
Elle sentit sa gorge se serrer.
— Vous êtes malade…
« Non. Je suis méthodique. Et je ne supporte pas les trahisons. »
Il fit signe à son assistant, qui apporta un document relié.
Le contrat de mariage.
Alya le feuilleta. Tout y était détaillé : durée minimale du mariage, obligation d’apparence publique, clause de silence, indemnité en cas de rupture… et une dernière ligne :
« Un héritier requis dans l’année suivant la date de signature. »
Elle releva les yeux, horrifiée.
— C’est… un piège.
« C’est une garantie. »
— Et si je refuse de vous donner cet héritier ?
Il haussa les épaules.
« Alors vous partez… sans rien. Votre sœur aussi. »
Alya le frappa. Sans réfléchir. Une gifle, claquante, furieuse. Il ne broncha même pas.
Il se contenta de la fixer, impassible.
Puis il déclara, doucement :
« Vous êtes plus forte que je ne le pensais. Ce sera… divertissant. »
**
Le soir-même, Alya signa. Pour sauver sa sœur. Pour honorer la mémoire de son père. Pour survivre.
Elle devint Madame Moreau.
Et ainsi débuta leur guerre silencieuse.
Mais dans cette guerre, ce n'était pas les armes qui feraient le plus de dégâts.
C'était les regards.
Et les silences.
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