17 Avril 2023. Deux ans après la rencontre.
La patience est une vertu, disent-ils. C'est faux. La patience est une torture auto-infligée. C'est la laisse qui retient la bête, et le cuir commence à craquer.
Cela faisait exactement 730 jours que je la regardais vivre. 730 matins où je l'attendais assis sur les marches en béton, ma capuche sur la tête, fumant une cigarette pendant qu'elle passait devant moi pour aller au Cégep. Elle ne me voyait pas. Pour elle, j'étais juste une ombre dans le décor urbain, un fumeur anonyme. Pour moi, elle était le soleil autour duquel mon monde gravitait.
Il était 8h15. Elle est passée. Elle portait une jupe écossaise et des collants noirs. Une tenue innocente qui a pourtant déclenché une tempête de scénarios violents dans mon esprit. Je voulais arracher ces collants. Je voulais marquer cette peau blanche. Calme-toi, pensai-je en écrasant ma cigarette avec une force excessive. Pas ici.
Je me suis levé et j'ai commencé ma filature habituelle. Je gardais une distance de sécurité. Assez loin pour ne pas être vu, assez près pour intervenir si quelqu'un la regardait de travers. Nous sommes arrivés près du Cégep. Elle a rejoint Julie, cette "amie" que je détestais de plus en plus. Julie était un poison. Toujours à parler de garçons, de fêtes, de sexe. Elle essayait de corrompre ma Maïra. Elle essayait de la salir.
Je me suis arrêté au coin de la rue, observant la scène. Et là, je l'ai vu. Un type. Grand, cheveux Bruns, veste en jean. Un cliché ambulant de l'étudiant "cool". Il la regardait avec insistance. Détourne les yeux, ordonnai-je silencieusement. Si tu tiens à tes globes oculaires, détourne les putains d'yeux.
Mais il ne l'a pas fait. Pire. Il s'est approché. Mes muscles se sont tendus. Une alarme a hurlé dans ma tête. Il s'est planté devant elle. Il lui a souri. Julie, cette traîtresse, a donné un coup de coude à Maïra en riant, l'encourageant. Ne lui réponds pas, Maïra. Ignore-le. Il ne te mérite pas.
Elle a rougi. Et elle lui a répondu. Je n'entendais pas les mots, mais je voyais le langage corporel. La timidité. L'intérêt. Le type a sorti son téléphone. Non. Non, non, non. Maïra a sorti le sien. Ils ont échangé leurs numéros.
Le monde s'est fracturé. Un voile rouge est tombé devant mes yeux. Le bruit de la circulation s'est éteint, remplacé par le battement furieux de mon cœur dans mes oreilles. Il venait de prendre quelque chose qui m'appartenait. Il venait d'insérer ses doigts sales dans ma vie privée. Il va le regretter amèrement. Maïra est ma propriété !
J'ai fait un pas vers eux. J'allais le tuer. Là, maintenant. J'allais lui ouvrir la gorge devant tout le campus. Puis je me suis figé. Si je faisais ça, Maïra aurait peur de moi. Elle me verrait comme un monstre, pas comme un sauveur. Je devais être plus malin. Je devais d'abord sécuriser l'actif avant d'éliminer la menace.
Je fis demi-tour, tremblant de rage, et courus vers ma voiture. Je devais parler à quelqu'un avant d'exploser.
Je suis arrivé à l'entreprise de mon frère, Liam, dix minutes plus tard. J'ai conduit comme un fou, brûlant deux feux rouges. Je suis entré dans son bureau sans frapper, la respiration sifflante. Liam était au téléphone. Il a raccroché immédiatement en voyant mon visage.
Liam : Tu aurais pu frapper, dit-il calmement.
Je me suis laissé tomber dans un fauteuil en cuir, mes mains serrant les accoudoirs jusqu'à faire crisser le cuir. Je soufflais comme un taureau prêt à charger.
Liam : Oulà, fit Liam en posant ses stylos. Toi, tu es encore énervé. Laisse-moi deviner... on a touché à ta "femme" ?
Je lui lançai un regard noir. — Ce connard... Ils ont échangé leur numéro !
Liam cligna des yeux, l'air perdu. — Et ?
Je me levai d'un bond. — Comment ça "Et" ?! Tu es con ou quoi ? Il lui a demandé son numéro ! Le numéro de MA femme !
Liam soupira bruyamment, passant une main sur son visage fatigué. — Il faut vraiment que t'arrêtes, Kaiden...
— Que j'arrête quoi ?
Liam : De l'empêcher d'avoir des amis. C'est encore une enfant. Elle a le droit de vivre.
Je me mis à faire les cent pas dans le bureau, incapable de contenir l'énergie cinétique qui me brûlait les veines. — Crois-moi, ce mec ne voulait pas être son "ami". Il voulait la b****r ! Je ne supporte pas qu'un gars soit avec elle... Elle est à moi ! Il faut que je la protège de ces prédateurs qui veulent me la voler !
Liam se leva, inquiet. Il voyait la folie dans mes yeux. Il savait de quoi j'étais capable. — Kaiden... Surtout pas. Il ne faut pas que tu t'en prennes aux gens proches d'elle. La police va faire le lien. Déjà, il y a huit mois, avec ce Lucas... on a eu de la chance que personne n'ait fouillé trop loin.
Je m'arrêtai net. Il avait raison. Tuer les rivaux un par un ne suffisait plus. C'était comme couper les têtes d'une hydre. Il en viendrait toujours d'autres. Le problème n'était pas les hommes. Le problème, c'était le monde extérieur. Le monde était toxique pour elle. Il fallait l'en sortir.
Une idée, claire et limpide comme du cristal, traversa mon esprit enfiévré. Je me tournai vers Liam, un sourire lent et terrifiant étirant mes lèvres.
— Le chalet ! dis-je. Le chalet en pleine montagne, à une heure d'ici. Tu ne l'as pas vendu ?
Liam recula d'un pas, méfiant. — Euh... Non.
— Et il est bien sécurisé ? Les barreaux aux fenêtres du sous-sol ? Les serrures renforcées ? Tout est toujours là ?
Liam : Oui, rien n'a changé. Mais pourquoi tu me poses ces questions ?
Je sortis mon téléphone. Mon fond d'écran s'illumina : Maïra, souriante, inconsciente. Je caressai son visage avec mon pouce. C'était la seule solution. La solution finale. Plus de rivaux. Plus de Julie. Plus de parents absents. Juste, elle et moi. Pour toujours.
— Eh bien grand frère, dis-je doucement, je sais exactement ce que je dois faire pour la protéger du monde extérieur.
Je rangeai mon téléphone. Le plan était simple. Ce soir, Maïra disparaîtrait. Ce soir, elle emménagerait dans sa nouvelle maison. Et personne, absolument personne, ne viendrait jamais la chercher.
Je sortis du bureau sans un mot de plus. J'avais des préparatifs à faire. Des cordes à acheter. Du chloroforme à préparer. Et une cage dorée à nettoyer.