(Point de Vue : Kaiden)
Elle pesait moins lourd qu'un sac de ciment, et pourtant, elle portait tout le poids du monde sur ses épaules tremblantes. Je marchais d'un pas régulier dans la neige, la serrant contre moi. Sa tête reposait dans le creux de mon cou. Elle ne pleurait plus. Elle était passée au stade supérieur : la sidération. Son corps était glacé. Ses chaussettes étaient trempées, grisâtres, inutiles. J'étais agacé, bien sûr. Tuer ce vieil homme n'était pas prévu. C'était une complication logistique. Il allait falloir se débarrasser du corps, cacher son véhicule, brouiller les pistes. Du travail supplémentaire. Mais en sentant Maïra s'accrocher à mon pull comme une naufragée, mon agacement s'évapora. Elle avait eu besoin d'une preuve. Une preuve tangible que le monde extérieur était dangereux et que j'étais le seul maître à bord. Eh bien, elle l'avait eue.
J'arrivai devant le chalet. Je montai les marches du perron et donnai un coup de pied dans la porte de service qu'elle avait laissée ouverte. L'air chaud de la cuisine nous enveloppa. Je la déposai sur le plan de travail en granit, comme une enfant qu'on vient de récupérer après une bêtise dans la cour de récréation.
Elle ne bougea pas. Elle fixait ses mains. Elles étaient rouges. Le sang du chasseur avait séché, formant une croûte sombre qui craquelait sur sa peau pâle. — Ne regarde pas ça, dis-je doucement. C'est sale.
Je lui retirai ses chaussettes mouillées. Ses pieds étaient bleus de froid. Je les massai vigoureusement pour faire revenir la circulation, ignorant le fait qu'elle grimaçait de douleur à chaque pression. — Je t'avais dit de ne pas sortir. Tu vas tomber malade. Et qui va devoir te soigner ? C'est moi.
Je la soulevai à nouveau et l'emmenai dans la salle de bain du rez-de-chaussée. J'ouvris le robinet. L'eau tiède coula. Je pris ses mains et les passai sous le jet. L'eau dans le lavabo blanc vira instantanément au rose, puis au rouge. Je pris la brosse à ongles et frottai. — C'est sa faute, tu sais, murmurai-je à son oreille pendant que je récurais sa peau. Il n'aurait pas dû être là. Et toi... tu n'aurais pas dû l'appeler.
Elle leva les yeux vers moi. Ils étaient vides. Éteints. — Il voulait m'aider... souffla-t-elle, la voix cassée.
— Il voulait t'aider ? Je laissai échapper un rire bref. Maïra, regarde-le. Il ne pouvait même pas se sauver lui-même. Comment aurait-il pu te sauver de moi ? Je séchai ses mains avec une serviette moelleuse. — Personne ne peut te sauver de moi. Parce que je ne suis pas ton ennemi. Je suis ton destin.
Je la guidai vers le salon et l'installai sur le grand canapé en cuir, face à la cheminée. J'allumai le feu que j'avais préparé plus tôt. Les flammes commencèrent à lécher les bûches, projetant des ombres dansantes sur les murs. Je l'enveloppai dans un plaid en laine épaisse. — Reste là. Réchauffe-toi.
Je me dirigeai vers l'entrée et enfilai ma parka, mes gants de travail et mes bottes. Elle tourna la tête vers moi, paniquée. — Tu... tu pars ?
— Je dois finir ce que tu as commencé, Maïra. Je ne peux pas laisser ce désordre dans notre jardin. Je vis la compréhension passer dans son regard. Le "désordre", c'était le cadavre. — Ne bouge pas d'ici. La porte est déverrouillée. Mais je pense que tu as compris la leçon, n'est-ce pas ?
Elle frissonna et se recroquevilla sous le plaid, détournant les yeux vers le feu. — Oui...
Je sortis.
Le travail manuel a toujours eu un effet apaisant sur moi. Le corps du chasseur avait commencé à raidir avec le froid. C'était un homme lourd. Je le traînai par les pieds jusqu'à la lisière des arbres, laissant une large traînée rouge sur la neige immaculée. Dommage, pensai-je. La neige était si belle ce matin.
Je fouillai ses poches. Portefeuille (Jean-Pierre Tremblay, 64 ans), clés de camion, un vieux couteau. Je gardai le tout. Je marchai jusqu'au chemin forestier, à un kilomètre de là. Son camion était garé en vrac. Un vieux Ford rouillé. Je démarrai le moteur. Il toussa, mais partit. Je conduisis le camion jusqu'au chalet, le garant le plus près possible du corps. Je chargeai le cadavre à l'arrière, le recouvrant d'une bâche sale qui traînait là.
Ensuite, il a fallu improviser. Je ne pouvais pas laisser le camion ici. Et je ne pouvais pas conduire deux véhicules en même temps. Je connaissais une ancienne carrière inondée à dix kilomètres au nord, accessible par des chemins de débardage. Un trou d'eau noire, profond de trente mètres. Le cimetière parfait.
Je jetai un coup d'œil vers la baie vitrée du salon. Maïra était là. Une petite forme sombre devant le feu. Elle n'avait pas bougé d'un millimètre. Je souris. La chaîne invisible était posée. Elle était plus solide que n'importe quel acier.
Je pris le camion. Le trajet fut chaotique sur les chemins gelés. Arrivé à la carrière, je calai une pierre sur l'accélérateur, passai la vitesse, et sautai de la cabine au dernier moment. Le Ford, avec son passager mort, bascula dans le vide. Il percuta l'eau glacée avec un fracas énorme, soulevant une gerbe d'écume, puis commença à couler, les bulles remontant à la surface comme dernier soupir. En deux minutes, il n'y avait plus rien. Juste des ronds dans l'eau noire.
Le retour à pied fut long. Deux heures de marche dans la neige. Mais j'avais besoin de ça. J'avais besoin de marcher pour faire redescendre l'adrénaline. J'avais tué un homme aujourd'hui. Ce n'était pas le premier (Lucas comptait à peine, c'était un avorton), mais c'était le premier que je tuais pour elle, devant elle. C'était un pacte de sang.
Quand j'arrivai enfin en vue du chalet, le soleil commençait à décliner, teintant le ciel de violet et d'orange. La fumée sortait de la cheminée. C'était une image paisible. Domestique. Je montai les marches, tapai mes bottes pour enlever la neige, et ouvris la porte.
Je retins mon souffle une seconde. Et si... ? Et si l'instinct de fuite avait été plus fort que la peur ?
Mais non. Elle était là. Exactement là où je l'avais laissée. Elle s'était endormie sur le canapé, roulée en boule, le visage marqué par les larmes séchées. Elle n'avait pas essayé de fuir. Elle n'avait même pas essayé de chercher une arme dans la cuisine. Elle m'avait attendu.
Je m'approchai d'elle. La chaleur du feu avait rosi ses joues. Je retirai mes gants froids et passai ma main dans ses cheveux. Elle sursauta et ouvrit les yeux brusquement. Elle me vit. Et au lieu de crier, ses épaules s'affaissèrent de soulagement. — Tu es revenu...
Cette phrase. Pas "Tu ne m'as pas tuée." Pas "Tu as caché le corps." Tu es revenu. Comme si ma présence était la seule chose qui la rassurait dans ce monde qu'elle ne comprenait plus.
Je m'assis sur le bord du canapé et la pris dans mes bras. Elle se laissa faire, posant sa tête sur mon torse, écoutant mon cœur. — Je reviendrai toujours, Maïra. Je ne t'abandonnerai jamais. Contrairement à eux.
Elle ferma les yeux. — J'ai faim, murmura-t-elle.
Je souris dans ses cheveux. — Je vais te préparer à dîner. On va se faire une soirée tranquille. Rien que tous les deux.
Le dressage était terminé. L'éducation pouvait commencer.