(Point de Vue : Maïra)
La Toyota grise glissait sur l'autoroute 117 comme un requin discret dans un océan de neige. Nous roulions depuis deux heures. Kaiden était détendu, une main sur le volant, l'autre posée nonchalamment sur le levier de vitesse. Il fredonnait un air que je ne reconnaissais pas. Il avait l'air d'un homme qui part en vacances. Pas d'un homme qui vient d'égorger une jeune femme pour un plein d'essence.
Moi, je regardais le paysage défiler, vide et blanc. Les sapins. La neige. Les pylônes électriques. C'était hypnotique. Je me sentais vide. Le nettoyage du sang dans la cabane avait emporté quelque chose en moi. Une part de mon âme était restée dans cette eau sale.
Kaiden tendit la main et alluma l'autoradio. — Voyons voir ce qu'ils disent de nous, dit-il avec une curiosité morbide.
Le grésillement remplit l'habitacle, puis une voix d'homme grave, celle d'un présentateur de nouvelles, émergea des haut-parleurs. « ...en édition spéciale sur le 98.5 FM. Nous revenons sur le drame qui secoue la région des Laurentides ce matin. »
Mon cœur cessa de battre. Je me redressai sur mon siège, agrippant la ceinture de sécurité.
« La Sûreté du Québec a confirmé il y a quelques minutes que le corps retrouvé dans la station-service Le Relais du Nord est bien celui de Jessica B., 22 ans, employée de nuit. La scène de crime est décrite comme étant d'une violence inouïe. »
Je fermai les yeux, revoyant le sang jaillir. Pardon, Jessica. Pardon.
« Mais le rebondissement majeur concerne les suspects. La police a pu récupérer une partie des images de vidéosurveillance qui étaient sauvegardées sur un serveur distant. »
Kaiden jura doucement. — Le Cloud. p****n de technologie.
« Les images montrent clairement deux individus. L'homme a été identifié comme Kaiden St-James, 28 ans, recherché depuis hier soir. » Le présentateur marqua une pause dramatique. « Il est accompagné d'une jeune femme identifiée formellement comme Maïra Leduc, 19 ans, portée disparue depuis trois jours. »
J'attendis la suite. J'attendis qu'ils disent : "Elle semble être retenue contre son gré", ou "La police craint pour sa vie".
À la place, la voix du journaliste se fit plus dure. « Sur les images, on voit Maïra Leduc entrer dans le commerce sans contrainte apparente. Elle ne tente pas de fuir. Elle assiste au meurtre sans intervenir et quitte les lieux avec le suspect St-James. Selon le porte-parole de la SQ, l'hypothèse de l'enlèvement est en train d'être requalifiée. Les autorités envisagent désormais une dérive criminelle en couple, une sorte de folie à deux. »
— Quoi ? soufflai-je, incrédule. Non... c'est faux...
« La police considère Maïra Leduc comme armée et dangereuse. Il est demandé à la population de ne pas intervenir. Si vous voyez ce véhicule, composez le 911. Ne tentez pas d'approcher les suspects. Ils n'ont rien à perdre. »
Kaiden éclata de rire. Un rire franc, sonore, qui remplit la petite voiture. Il tape sur le volant, hilare. — Tu entends ça, Maïra ? "Armée et dangereuse" ! p****n, c'est génial !
Je me tournai vers lui, les larmes coulant sur mes joues. — Pourquoi ils disent ça ? J'avais peur ! Tu me tenais !
Kaiden : Ils voient ce qu'ils veulent voir, répondit-il en baissant le volume. Ils voient une fille qui n'a pas crié. Une fille qui est remontée dans la voiture sagement après que son mec a tué la caissière. Il me jeta un regard brillant de triomphe. — Je te l'avais dit. Le monde extérieur ne te comprend pas. Pour eux, tu es un monstre. Comme moi.
— Mais mes parents... Liam... ils savent que c'est faux !
Kaiden haussa les épaules. — Tes parents ont vu le message "MIENNE" écrit avec du sang. Ils pensent que tu es devenue folle. Et Liam... Liam sait que tu es restée silencieuse dans le cellier alors qu'il était à deux mètres de toi. Pour lui, tu as choisi ton camp.
Il posa sa main sur ma nuque, serrant doucement. — Tu es toute seule, Maïra. Il n'y a plus de retour en arrière. Si la police nous trouve, ils ne vont pas te tendre la main. Ils vont tirer. Ils vont viser la tête.
Je regardai la route. Le paysage blanc me semblait soudain hostile. Chaque voiture que nous croisions pouvait être un policier prêt à m'abattre. J'étais devenue une paria. Une criminelle. Je n'avais pas tenu le couteau, mais j'avais tenu le silence. Et aux yeux de la loi, c'était la même chose.
— Alors... qu'est-ce qu'on fait ? demandai-je d'une voix éteinte.
Kaiden sourit. — On continue. On va là où ils ne nous trouveront jamais. On va disparaître.
Il accéléra. Je m'enfonçai dans mon siège. Je ne regardais plus dehors pour chercher de l'aide. Je regardais dehors pour guetter l'ennemi. Kaiden avait réussi. Il avait retourné le monde entier contre moi. Désormais, la seule personne qui ne voulait pas ma mort... c'était lui.