X - Une tête dans une lucarne-2

2003 Words
Les comédiens revinrent à l’auberge, et Sigognac reconduisit Isabelle jusqu’à sa chambre, où la jeune actrice, contre son habitude, le laissa entrer. Une femme de chambre alluma une chandelle, remit du bois au feu, et se retira discrètement. Quand la portière fut retombée, Isabelle prit la main de Sigognac qu’elle serra avec plus de force qu’on n’aurait pu en supposer à ces doigts frêles et délicats, et d’un ton de voix que l’émotion altérait, elle lui dit : « Jurez de ne plus vous battre pour moi. Jurez-le, si vous m’aimez comme vous le dites. – C’est un serment que je ne puis faire, dit le Baron ; si quelque audacieux ose vous manquer de respect, je le châtierai, certes, comme je le dois, fût-il duc, fût-il prince. – Songez, reprit Isabelle, que je ne suis qu’une pauvre comédienne, exposée aux affronts du premier venu. L’opinion du monde, trop justifiée, hélas ! par les mœurs du théâtre, est que toute actrice se double d’une courtisane. Quand une femme a mis le pied sur les planches, elle appartient au public ; les regards avides détaillent ses charmes, scrutent ses beautés, et l’imagination s’en empare comme d’une maîtresse. Chacun, parce qu’il la connaît, croit en être connu, et, s’il est admis dans les coulisses, étonne sa pudeur par la brusquerie d’aveux qu’elle n’a point provoqués. Est-elle sage ? on prend sa vertu pour simagrée pure ou calcul intéressé. Ce sont choses qu’il faut souffrir puisqu’on ne peut les changer. Désormais fiez-vous à moi pour repousser par un maintien réservé, une parole brève, un air froid, les impertinences des seigneurs, des robins et des fats de toutes sortes qui se penchent sur ma toilette ou grattent du peigne, entre les actes, à la porte de ma loge. Un coup de busc sec sur les doigts qui s’émancipent vaut bien un coup de votre rapière. – Permettez-moi de croire, charmante Isabelle, dit Sigognac, que l’épée du galant homme peut appuyer à propos le busc de l’honnête femme, et ne me retirez pas cet emploi d’être votre champion et chevalier. » Isabelle tenait toujours la main de Sigognac, et fixait sur lui ses yeux bleus pleins de caresses et de supplications muettes pour arracher le serment désiré ; mais le Baron ne l’entendait pas de cette oreille-là, il était intraitable comme un hidalgo sur le point d’honneur, et il eût bravé mille morts plutôt que de souffrir qu’on manquât de respect à sa maîtresse ; il voulait qu’Isabelle, sur les planches, fût estimée comme une duchesse en un salon. « Voyons, promettez-moi, fit la jeune comédienne, de ne plus vous exposer ainsi pour de frivoles motifs. Oh ! dans quelle inquiétude et quelle angoisse j’ai attendu votre retour ! je savais que vous alliez vous battre contre ce duc, dont chacun ne parle qu’avec terreur. Zerbine m’avait tout conté. Méchant que vous êtes, me torturer le cœur de la sorte ! Ces hommes, ils ne songent guère aux pauvres femmes quand leur orgueil est en jeu ; ils vont sans entendre les sanglots, sans voir les larmes, sourds, aveugles, féroces. Savez-vous que si vous aviez été tué, je serais morte ? » Les pleurs qui brillaient dans les yeux d’Isabelle à l’idée seule du danger que Sigognac avait couru, et le tremblement nerveux de sa voix montraient que la douce créature disait vrai. Touché plus qu’on ne saurait dire de cette passion sincère, le baron de Sigognac, enveloppant la taille d’Isabelle de sa main restée libre, l’attira sur sa poitrine sans qu’elle fît résistance, et ses lèvres effleurèrent le front penché de la jeune femme, dont il sentait contre son cœur la respiration haletante. Ils restèrent ainsi quelques minutes silencieux, dans une extase qu’un amant moins respectueux que Sigognac eût sans doute mise à profit, mais il lui répugnait d’abuser de ce chaste abandon produit par la douleur. « Consolez-vous, chère Isabelle, dit-il d’une voix tendrement enjouée, je ne suis pas mort, et j’ai même blessé mon adversaire quoiqu’il passe pour assez bon duelliste. – Je sais que vous êtes un brave cœur et une main ferme, reprit Isabelle, aussi je vous aime et ne crains pas de vous le dire, sûre que vous respecterez ma franchise et n’en tirerez point avantage. Quand je vous ai vu si triste et si abandonné en ce château lugubre où se fanait votre jeunesse, je me suis senti une tendre et mélancolique pitié à votre endroit. Le bonheur ne me séduit pas, son éclat m’effarouche. Heureux, vous m’auriez fait peur. Dans cette promenade au jardin, où vous écartiez les ronces devant moi, vous m’avez cueilli une petite rose sauvage, seul cadeau que vous pussiez me faire ; j’y ai laissé tomber une larme avant de la mettre dans mon sein, et, silencieusement, je vous ai donné mon âme en échange. » En entendant ces douces paroles, Sigognac voulut b****r les belles lèvres qui les avaient dites ; mais Isabelle se dégagea de son étreinte sans pruderie farouche, mais avec cette fermeté modeste qu’un galant homme ne doit pas contrarier. « Oui, je vous aime, continua-t-elle, mais ce n’est pas à la façon des autres femmes ; j’ai votre gloire pour but et non mon plaisir. Je veux bien qu’on me croie votre maîtresse, c’est le seul motif qui puisse excuser votre présence parmi cette troupe de baladins. Qu’importent les méchants propos pourvu que je garde ma propre estime et que je me sache vertueuse ? Une tache me ferait mourir. C’est sans doute le sang noble que j’ai dans les veines qui m’inspire ces fiertés, bien ridicules, n’est-ce pas ? chez une comédienne, mais je suis faite ainsi. » Bien que timide, Sigognac était jeune. Ces charmants aveux qui n’eussent rien appris à un fat, le remplissaient d’une ivresse délicieuse et le troublaient au dernier point. Une vive rougeur montait à ses joues ordinairement si pâles ; il lui semblait que des flammes passaient devant ses yeux ; les oreilles lui tintaient et il sentait jusque dans sa gorge les palpitations de son cœur. Certes, il ne mettait point en doute la vertu d’Isabelle, mais il croyait qu’un peu d’audace triompherait de ses scrupules ; il avait entendu dire que l’heure du berger une fois sonnée ne revient plus. La jeune fille était là-devant lui dans toute la gloire de sa beauté, rayonnante, lumineuse pour ainsi dire, âme visible, ange debout sur le seuil du paradis d’amour ; il fit quelques pas vers elle et l’entoura de ses bras avec une ardeur convulsive. Isabelle n’essaya pas de lutter ; mais, se penchant en arrière pour éviter les baisers du jeune homme, elle fixa sur lui un regard plein de reproche et de douleur. De ses beaux yeux bleus jaillirent des larmes pures, vraies perles de chasteté qui roulèrent le long de ses joues subitement décolorées jusque sur les lèvres de Sigognac ; un sanglot comprimé gonfla sa poitrine, et tout son corps s’affaissa comme si elle eût été près de s’évanouir. Le Baron éperdu la posa sur un fauteuil et, s’agenouillant devant elle, lui prit les mains qu’elle lui abandonnait, implorant son pardon, s’excusant sur une fougue de jeunesse, sur un moment de vertige dont il se repentait et qu’il expierait par la soumission la plus parfaite. « Vous m’avez fait bien mal, dit enfin Isabelle avec un soupir. J’avais tant de confiance en votre délicatesse ! l’aveu de mon amour eût dû vous suffire et vous faire comprendre par sa franchise même que j’étais résolue à n’y point céder. J’aurais cru que vous m’auriez laissé vous aimer à ma fantaisie sans inquiéter ma tendresse par des transports vulgaires. Vous m’avez ôté cette sécurité ; je ne doute pas de votre parole, mais je n’ose plus écouter mon cœur. Il m’était cependant si doux de vous voir, de vous entendre, de suivre vos pensées dans vos yeux ! C’étaient vos peines que je souhaitais partager, laissant les plaisirs à d’autres. Parmi tous ces hommes grossiers, libertins, dissolus, il en est un, me disais-je, qui croit à la pudeur et sait respecter ce qu’il aime. J’avais fait ce rêve, moi fille de théâtre, poursuivie sans cesse par une odieuse galanterie, d’avoir une affection pure. Je ne demandais qu’à vous conduire jusqu’au seuil du bonheur et à rentrer ensuite au fond de mon ombre. Vous voyez que je n’étais pas bien exigeante. – Adorable Isabelle, chaque mot que vous dites, s’écria Sigognac, me fait sentir davantage mon indignité ; j’ai méconnu ce cœur d’ange ; je devrais b****r la trace de vos pas. Mais ne craignez plus rien de moi ; l’époux saura contenir les fougues de l’amant. Je n’ai que mon nom ; il est pur et sans tache comme vous. Je vous l’offre si vous daignez l’accepter. » Sigognac était toujours à genoux devant Isabelle : à ces mots la jeune fille se baissa vers lui et, lui prenant la tête avec un mouvement de passion délirant, elle imprima sur les lèvres du Baron un b****r rapide ; puis, se levant, elle fit quelques pas dans la chambre. « Vous serez ma femme, dit Sigognac, enivré au contact de cette bouche fraîche comme une fleur, ardente comme une flamme. – Jamais, jamais, répondit Isabelle avec une exaltation extraordinaire ; je me montrerai digne d’un tel honneur en le refusant. Oh, mon ami, en quel ravissement céleste nage mon âme ! Vous m’estimez donc ? vous oseriez donc me conduire la tête haute dans ces salles où sont les portraits de vos aïeux, dans cette chapelle où est le tombeau de votre mère ? Je supporterais sans crainte le regard des morts qui savent tout, et la couronne virginale ne mentirait pas sur mon front ! – Eh quoi ! s’écria le Baron, vous dites que vous m’aimez et vous ne voulez m’accepter ni comme amant, ni comme mari ? – Vous m’avez offert votre nom, cela me suffit. Je vous le rends, après l’avoir gardé une minute dans mon cœur. Un instant j’ai été votre femme et je ne serai jamais à un autre. Tout le temps que je vous embrassais, j’ai dit oui en moi-même. Je n’avais pas droit à tant de bonheur sur terre. Pour vous, ami cher, ce serait une grande faute d’embarrasser votre fortune d’une pauvre comédienne comme moi, à qui l’on reprocherait toujours sa vie de théâtre quoique honorable et pure. Les mines froides et compassées dont les grandes dames m’accueilleraient vous feraient souffrir, et vous ne pourriez provoquer ces méchantes en duel. Vous êtes le dernier d’une noble race, et vous avez pour devoir de relever votre maison, abattue par le sort adverse. Lorsque d’un coup d’œil tendre je vous ai décidé à quitter votre manoir, vous songiez à quelque amourette et galanterie : c’était bien naturel ; moi, devançant l’avenir, je pensais à tout autre chose. Je vous voyais revenant de la cour, en habit magnifique, avec quelque bel emploi. Sigognac reprenait son ancien lustre ; en idée j’arrachais le lierre des murailles, je recoiffais d’ardoise les vieilles tours, je relevais les pierres tombées, je remettais les vitres aux fenêtres, je redorais les cigognes effacées de votre blason, et, vous ayant mené jusqu’aux limites de vos domaines, je disparaissais en étouffant un soupir. – Votre rêve s’accomplira, noble Isabelle, mais non pas tel que vous le dites, le dénouement en serait trop triste. C’est vous qui la première, votre main dans ma main, franchirez ce seuil d’où les ronces de l’abandon et de la mauvaise fortune auront disparu. – Non, non, ce sera quelque belle, noble et riche héritière, digne de vous en tous points, que vous pourrez montrer avec orgueil à vos amis, et dont nul ne dira avec un mauvais sourire : “Je l’ai sifflée ou applaudie à tel endroit. ” – C’est une cruauté de se montrer si adorable et si parfaite en vous désespérant, dit Sigognac ; ouvrir le ciel et le fermer, rien de plus barbare. Mais je fléchirai cette résolution. – Ne l’essayez pas, reprit Isabelle avec une fermeté douce, elle est immuable. Je me mépriserais en y renonçant. Contentez-vous donc d’un amour le plus pur, le plus vrai, le plus dévoué qui ait jamais fait battre le cœur d’une femme, mais ne prétendez pas autre chose. Cela est donc bien pénible, ajouta-t-elle en souriant, d’être adoré d’une ingénue que plusieurs ont le mauvais goût de trouver charmante ? Vallombreuse lui-même en serait fier ! – Se donner et se refuser si complètement, mettre dans la même coupe cette douceur et cette amertume, ce miel et cette absinthe, il n’y avait que vous qui fussiez capable d’un pareil contraste. – Oui, je suis une fille bizarre, reprit Isabelle, je tiens de ma mère en cela ; mais comme je suis il faut me prendre. Si vous insistiez et me tourmentiez, je saurais bien me dérober en quelque asile où vous ne me trouveriez jamais. Ainsi c’est convenu ; et comme il se fait tard, allez en votre chambre et m’accommodez ces vers d’un rôle qui ne vont ni à ma figure ni à mon caractère dans la pièce que nous devons jouer prochainement. Je suis votre petite amie, soyez mon grand poète. » En disant cette phrase, Isabelle cherchait au fond d’un tiroir un rouleau noué d’une faveur rose qu’elle remit au baron de Sigognac. « Maintenant, embrassez-moi et partez, dit-elle en lui tendant la joue. Vous allez travailler pour moi, et tout labeur mérite salaire. »
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