De retour chez lui, Sigognac fut longtemps à se remettre de l’émotion que lui avait causée cette scène. Il était à la fois désolé et ravi, radieux et sombre, au ciel et dans l’enfer. Il riait et pleurait, en proie aux sentiments les plus tumultueux et les plus contradictoires ; la joie d’être aimé d’une si belle personne et d’un si noble cœur le faisait exulter, et la certitude de n’en rien obtenir jamais le jetait dans un accablement profond. Peu à peu ces folles vagues s’apaisèrent et le calme lui revint. Sa pensée reprit une à une pour les commenter les phrases d’Isabelle, et le tableau du château de Sigognac reconstruit qu’elle avait évoqué se présenta à son imagination échauffée avec les couleurs les plus vives et les plus fortes. Il eut tout éveillé comme une sorte de rêve :
La façade du castel rayonnait blanche au soleil, et les girouettes dorées à neuf brillaient sur le fond du ciel bleu. Pierre, revêtu d’une riche livrée, debout entre Miraut et Béelzébuth sous la porte armoriée, attendait son maître. Des cheminées si longtemps éteintes montaient de joyeuses fumées, montrant que le château était peuplé par une domesticité nombreuse et que l’abondance y était revenue.
Il se voyait lui-même vêtu d’un habit aussi galant que magnifique dont les broderies scintillaient et papillotaient, menant vers le manoir de ses ancêtres Isabelle qui portait un costume de princesse blasonné d’armoiries dont les émaux et les couleurs semblaient appartenir à une des plus grandes maisons de France. Une couronne ducale brillait sur son front. Mais la jeune femme n’en paraissait pas plus fière. Elle gardait son air tendre et modeste et tenait à la main la petite rose, présent de Sigognac, auquel le temps n’avait rien fait perdre de sa fraîcheur, et tout en marchant elle en respirait le parfum.
Quand le jeune couple s’approcha du château, un vieillard de l’aspect le plus vénérable et le plus majestueux, sur la poitrine duquel étincelaient plusieurs ordres, et dont la physionomie était totalement inconnue à Sigognac, fit quelques pas hors du porche comme pour souhaiter la bienvenue aux jeunes époux. Mais ce qui surprit fort le Baron, c’est que près du vieillard se tenait un jeune homme de la plus fière tournure dont il ne distinguait d’abord pas bien les traits, mais qui bientôt lui parut être le duc de Vallombreuse. Le jeune homme lui souriait amicalement et n’avait plus son expression hautaine.
Les tenanciers criaient : « Vive Isabelle, vive Sigognac », avec les démonstrations de la joie la plus vive. À travers le tumulte des acclamations, une fanfare de chasse se fit entendre ; bientôt du milieu d’un taillis déboucha sur la clairière, cravachant son palefroi rebelle, une amazone dont les traits ressemblaient beaucoup à ceux d’Yolande. Elle flatta de la main le col de son cheval, le mit à une allure plus modérée, et passa lentement devant le manoir : Sigognac suivait, malgré lui, des yeux la superbe chasseresse dont la jupe de velours s’enflait comme une aile, mais plus il la regardait, plus la vision pâlissait et se décolorait. Elle prenait des diaphanéités d’ombre, et à travers ses contours presque effacés on distinguait plusieurs détails du paysage. Yolande s’évanouissait comme un souvenir confus devant la réalité d’Isabelle. Le vrai amour faisait envoler les premiers rêves de l’adolescence.
En effet, dans ce manoir ruiné, où les yeux n’avaient à se repaître que du spectacle de la désolation et de la misère, le Baron avait vécu, morne, somnolent, inanimé, plus semblable à une ombre qu’à un homme, jusqu’au jour de sa première rencontre avec Yolande de Foix en chasse sur la lande déserte. Il n’avait encore vu que des paysannes cuites par le hâle, que des bergères crottées, des femelles et non des femmes ; il garda de cette vision un éblouissement comme ceux qui contemplent le soleil. Toujours il voyait danser devant ses yeux, même quand il les fermait, cette figure radieuse qui lui semblait appartenir à une autre sphère. Yolande, il est vrai, était incomparablement belle et bien faite pour fasciner de plus usagés qu’un pauvre hobereau se promenant sur un bidet étique dans les habits trop larges de son père. Mais, au sourire provoqué par son accoutrement grotesque, Sigognac avait senti combien il lui serait ridicule de nourrir la moindre espérance à l’endroit de cette insolente beauté. Il évitait Yolande, ou s’arrangeait pour la voir sans en être aperçu, derrière quelque haie ou tronc d’arbre sur les chemins qu’elle avait l’habitude de prendre avec sa suite de galants qu’en son mépris de soi-même il trouvait tous cruellement beaux, merveilleusement vêtus, superbement aimables. Ces jours-là, le cœur enfiellé d’une amère tristesse, il revenait au château, pâle, défait, abattu, comme un homme qui relève de maladie, et il restait silencieux des heures entières, assis, le menton dans la main, à l’angle de la cheminée.
L’apparition d’Isabelle au château avait donné un but à ce vague besoin d’aimer qui tourmente la jeunesse et dans l’oisiveté s’attache à des chimères. Les grâces, la douceur, la modestie de la jeune comédienne avaient touché Sigognac au plus tendre de l’âme, et il l’aimait réellement beaucoup. Elle avait guéri la blessure faite par le mépris d’Yolande.
Sigognac, après s’être laissé aller à ces rêvasseries fantasmagoriques, se tança de sa paresse et parvint, non sans peine, à fixer son attention sur la pièce qu’Isabelle lui avait confiée pour en retoucher quelques passages. Il retrancha certains vers qui ne congruaient pas à la physionomie de la jeune comédienne, il en ajouta certains autres ; il refit la déclaration d’amour du galant comme froide, prétentieuse, guindée et sentant son phébus. Celle qu’il substitua était, certes, plus naturelle, plus passionnée, plus chaude ; il l’adressait, en idée, à Isabelle même.
Ce travail l’amena fort tard dans la nuit, mais il s’en tira à son avantage et satisfaction, et fut récompensé, le lendemain, par un gracieux sourire d’Isabelle, qui se mit tout de suite à apprendre les vers que son poète, comme elle l’appelait, avait arrangés. Ni Hardy, ni Tristan n’eussent mieux fait.
À la représentation du soir, la foule fut encore plus considérable que la veille, et peu s’en fallut que le portier ne restât étouffé dans la presse des spectateurs qui voulaient tous entrer en même temps à la comédie, craignant, bien qu’ils eussent payé, de n’y trouver place. La réputation du capitaine Fracasse, vainqueur de Vallombreuse, grandissait d’heure en heure et prenait des proportions chimériques et fabuleuses ; on lui eût attribué volontiers les travaux d’Hercule et les prouesses des douze pairs de la table ronde. Quelques jeunes gentilshommes, ennemis du duc, parlaient de rechercher l’amitié de ce vaillant gladiateur et de l’inviter à faire carousse avec eux au cabaret, à six pistoles par tête. Plus d’une dame méditait un poulet, d’un tour galant, à son adresse, et avait jeté au feu cinq ou six brouillons mal venus. Bref, il était à la mode. On ne jurait plus que par lui. Il se souciait assez peu de ce succès qui le tirait de l’obscurité où il aurait voulu rester, mais il ne lui était pas possible de s’y soustraire ; il fallait le subir ; un moment, il eut la fantaisie de se dérober et de ne point paraître en scène. L’idée du désespoir qu’en aurait le Tyran, tout émerveillé des énormes recettes qu’il encaissait, l’empêcha de le faire. Ces honnêtes comédiens, qui l’avaient secouru en sa misère, ne devaient-ils pas profiter de la vogue inopinée dont il jouissait ? Aussi, se résignant à son rôle, il s’adapta son masque, boucla son ceinturon, drapa sa cape sur son épaule et attendit que l’avertisseur lui vînt dire que c’était son tour.
Les recettes étant belles et la compagnie nombreuse, Hérode, en directeur généreux, avait fait doubler le luminaire, de sorte que la salle resplendissait d’un éclat aussi vif qu’un spectacle de cour. Dans l’espérance de séduire le capitaine Fracasse, des dames de la ville s’étaient mises sous les armes, et comme on dit à Rome, in fiocchi. Pas un diamant ne restait dans les écrins, et tout cela brillait et scintillait sur des poitrines plus ou moins blanches, sur des têtes plus ou moins jolies, mais qu’animait un vif désir de plaire.
Une seule loge était encore vide, la mieux placée, la plus en vue de la salle, et les yeux se tournaient curieusement de ce côté. Le peu d’empressement de ceux qui l’avaient louée étonnait les gentilshommes et bourgeois de Poitiers, à leur poste depuis plus d’une heure. Hérode, entrebâillant le rideau, semblait attendre pour frapper les trois coups sacramentels que ces dédaigneux arrivassent, car rien n’est maussade en les comédies comme ces tardives et trop fâcheuses entrées de spectateurs, qui remuent leurs sièges, s’installent bruyamment et détournent l’attention.
Comme le rideau se levait, une jeune femme prit place dans la loge, et à côté d’elle s’assit péniblement un seigneur ayant l’apparence vénérable et patriarcale. De longs cheveux blancs dont le bout se roulait en des boucles argentées tombaient des tempes encore bien garnies du vieux gentilhomme, tandis que le haut de la tête laissait voir un crâne à tons ivoirins. Ces mèches accompagnaient des joues martelées de couleurs violentes qui prouvaient l’habitude de vivre au grand air et peut-être un culte rabelaisien de la dive bouteille. Les sourcils restés noirs et fort touffus ombrageaient des yeux dont l’âge n’avait pas éteint la vivacité et qui pétillaient encore par moments dans leurs cercles de rides brunes. Des moustaches et une royale auxquelles on eût pu appliquer cette épithète de grifaigne que les vieux romans de gestes attribuent invariablement à la barbe de Charlemagne, se hérissaient en virgules autour de sa bouche sensuelle et lippue : un double menton rattachait sa figure à son col replet, et l’apparence générale eût été assez commune sans le regard qui relevait tout cela et ne permettait pas de mettre en doute la qualité du personnage. Un collet en point de Venise se rabattait sur sa veste de brocart d’or, et son linge d’une blancheur éblouissante soulevé par un abdomen assez proéminent débordait et couvrait la ceinture d’un haut-de-chausses en velours tanné ; un manteau de même couleur, galonné d’or, jeté négligemment, se drapait au dos du siège. Il était facile de deviner en ce vieillard un oncle-chaperon, réduit à l’état de duègne par une nièce adorée malgré ses caprices ; on eût dit, à les voir tous deux, elle, svelte et légère, lui, pesant et refrogné, Diane menant en laisse un vieux lion demi-privé qui eût aimé mieux dormir en son antre qu’être ainsi promené de par le monde, mais qui cependant s’y résigne.
Le costume de la jeune fille prouvait par son élégance la richesse et le rang de celle qui le portait. Une robe de vert glauque, de cette nuance que les blondes les plus sûres de leur teint peuvent seules affronter, faisait valoir la blancheur neigeuse d’une poitrine chastement découverte, et le col d’une transparence alabastrine jaillissait comme le pistil de la corolle d’une fleur, d’une collerette empesée et découpée à jour. La jupe, en toile d’argent, se glaçait de lumière, et des points brillants marquaient l’orient des perles qui bordaient la robe et le corsage. Les cheveux, imprégnés de rayons et tournés en petites boucles sur le front et les tempes, ressemblaient à de l’or vivant ; pour les blasonner ce n’eût pas été trop d’une vingtaine de sonnets avec tous les concetti italiens et les agudezzas espagnoles. Déjà la salle entière était éblouie de cette beauté, bien qu’elle n’eût pas encore ôté son masque, mais ce qu’on en voyait répondait du reste ; le menton délicat et pur, la coupe parfaite de la bouche dont les rougeurs de framboise gagnaient au voisinage du velours noir, l’ovale allongé, gracieux et fin de la figure, la perfection idéale d’une mignonne oreille qu’on eût pu croire ciselée dans l’agate par Benvenuto Cellini, attestaient assez des charmes enviables des déesses mêmes.
Bientôt, incommodée sans doute par la chaleur de la salle ou peut-être voulant faire aux mortels une générosité dont ils ne sont guère dignes, la jeune déité ôta l’odieux morceau de carton qui éclipsait la moitié de sa splendeur. On vit alors ses yeux charmants dont les prunelles translucides brillaient comme des pierres de lazulite entre de longs cils d’or bruni, son nez, demi-grec, demi-aquilin, et ses joues nuancées d’un imperceptible carmin qui eût fait paraître terreux le teint de la plus fraîche rose. C’était Yolande de Foix. La jalousie des femmes se sentant menacées dans leurs succès et réduites à l’état de laiderons ou d’antiquailles l’avait bien reconnue avant qu’elle ne se fût démasquée.
Promenant un regard tranquille sur la salle émue, Yolande s’accouda au rebord de la loge, la main appuyée contre la joue dans une pose qui eût fait la réputation d’un sculpteur et tailleur d’images, si un ouvrier, fût-il grégeois ou romain, pouvait inventer une attitude de cette grâce distraite et de cette élégance naturelle.
« Surtout, mon oncle, n’allez pas dormir, dit-elle à demi-voix au vieux seigneur qui aussitôt écarquilla les yeux et se redressa sur son siège, cela ne serait pas aimable pour moi, et contraire aux lois de l’ancienne galanterie que vous vantez toujours.