Chapitre II

1430 Words
II— Crois-tu vraiment à un coup de folie ? demanda le soir Catherine Morand à son mari. Il était près de vingt-deux heures et ni l’un ni l’autre, attablés dans leur cuisine, n’avaient envie de dîner. — Pourquoi me poses-tu cette question ? — Je ne sais pas, dit Catherine. Mais il me semble que lorsqu’on a une femme comme Victoire et deux magnifiques bambins, on ne se suicide pas comme ça… — Il s’est senti piégé, incapable de financièrement faire face. Personne ne sait où il est allé quand il a quitté la Chambre d’Agriculture. Et il n’est pas rentré déjeuner chez lui. Victoire ne s’en est pas inquiétée. Elle devait faire déjeuner les enfants, les reconduire à l’école. Ce n’est qu’à son retour, qu’elle l’a découvert… Il a dû errer pendant tout ce temps, paniquer. — Tout de même, ça ne lui ressemble pas, ce suicide… — D’après les statistiques, la profession d’agriculteurs est celle où l’on se suicide le plus. Corde ou fusil de chasse. — Pauvre Victoire… Un coup de folie et hop, huit ans de bonheur détruits… Je ne parviens pas à le croire… Des coups durs, tu en as connu, toi aussi, dans ta carrière… tu ne t’es pas pour autant suicidé… — C’est aussi courant chez les flics que chez les agriculteurs. Arme de service chez nous… Mais, moi, je t’avais, murmura Morand. — Tu… tu… vois… bégaya Catherine. Sais-tu ce qu’Annie m’a dit quand je suis allée la coucher dans notre chambre d’amis : de quoi mon papa il est mort ? Son frère, lui, s’intéressait à la maquette de bateau… Les hommes, décidément… Morand refusa la tranche de jambon que sa femme lui proposait. Des morts, il en avait vu des dizaines et des dizaines durant sa carrière, forcément pour dresser les constats, des morts par armes à feu, par armes blanches, par pendaison, par écrabouillement dans un accident de voiture. Mais plus il vieillissait, moins il s’y habituait. Il croqua un fruit, passa dans le salon, alluma la télévision pour le journal télévisé de 22 heures 30 sur France 3 Bretagne. La météo en restait le sujet majeur : reportages, prévisions, interviews de spécialistes, cartes détaillées pour les prochains jours, impacts économiques… On sonna à la porte des Morand : Victoire ? Ambreville ? C’était le docteur Gouesnou. Son divorce l’avait rajeunie. Entre la clientèle de son cabinet privé à Saint-Pol et ses consultations au Centre de Thalasso de Roscoff, elle débordait d’activité et d’enthousiasme. — Entrez, je vous prie, lui dit Catherine. Un café ? Une tisane ? Avez-vous seulement dîné, Marie-Thérèse ? — Un café, oui, je veux bien, merci. André, dit-elle en se tournant vers le commissaire, je suis très… perplexe. Dans l’ambulance, j’ai poursuivi l’examen de son cou. À la base de la nuque, à hauteur du trou occipital, j’ai repéré un hématome, pas très gros mais net. — Et vous en concluez ? demanda Morand, soudain tendu. — Un doute. Stupide sûrement. D’après le légiste à qui je l’ai montré, c’est du classique, ce genre d’hématome. Un pendu, c’est vrai, ça gigote beaucoup et tourne dans tous les sens avant que l’asphyxie ne le raidisse comme un fil à plomb. Lorsque Guillevic a repoussé la chaise d’un coup de pied, son corps a oscillé. Sa tête a pu heurter quelque chose, une autre poutre, la corniche d’un meuble ou le mur. C’est possible… Je souhaite en tout cas que ça se soit passé comme ça. — Pourquoi ? — Parce que par le trou occipital passe l’axe cérébro-spinal. S’il est atteint, c’est la paralysie assurée. Ou la mort. — Peut-on savoir si, d’après la couleur ou l’état des chairs, cet hématome est antérieur ou concomitant à la strangulation ? questionna Morand, de plus en plus intéressé. — C’est impossible à diagnostiquer. S’il est antérieur, ce n’est que de très peu. — Sauf que si cet hématome est antérieur à la strangulation, cela veut dire que Guillevic ne s’est pas pendu, mais qu’il a été pendu… — Guillevic, je ne le connaissais pas vraiment, mais un peu tout de même, reprit le docteur Gouesnou. Ce n’était pas un garçon dépressif, plutôt du genre à faire face. On ne se suicide pas comme ça, sur un coup de folie. Ou alors il faut une bonne raison. Catherine regarda son mari. — Il en faut une aussi, murmura celui-ci, de bonne raison pour qu’on vous pende… — En tout cas, voilà, dit le docteur Gouesnou, je suis peut-être en train de devenir une vieille folle, mais cette histoire d’hématome me turlupine. Ce n’est pas le cas, encore une fois, du légiste qui va délivrer dès demain le permis d’inhumer. C’est vrai qu’il a plus l’habitude que moi des pendus… À son tour, Morand regarda sa femme. Il remercia Marie-Thérèse Gouesnou, l’assura qu’elle avait très bien fait de lui faire part de sa perplexité, la raccompagna jusqu’à sa voiture. Dehors, on n’y voyait pratiquement rien, pas même les nuages bas et lourds qui épaississaient davantage encore la nuit. La capitainerie du port avait interdit tout départ en mer jusqu’à nouvel ordre. Les lycéens de l’île de Batz en seraient peut-être quitte pour une seconde nuit d’internat. Mais c’était sagesse avec ce temps exécrable. La lumière des lampadaires dessinait des traits verticaux de pluie. — Faites attention à vous, dit-il en refermant la portière de la voiture du docteur. — Je ne risque pas grand-chose. Avec ce temps d’épouvante, il n’y a personne dans les rues. Morand attendit devant chez lui que la voiture disparût à l’angle de rue. — Que comptes-tu faire ? lui demanda Catherine quand il rentra trempé. — Rien, naturellement, répondit-il en s’essuyant les pieds sur le tapis-brosse du vestibule. Contre le permis d’inhumer du légiste, je ne peux rien, juridiquement rien. Marie-Thérèse se raconte des histoires. * * * À 2 heures 08 très exactement, le téléphona réveilla Morand. Un habitant de l’île de Batz venait de faire un malaise cardiaque. L’infirmier de l’île lui avait donné les premiers soins. L’évacuation s’imposait. Vu le temps et l’état de la mer, aucun bateau ne pouvait toutefois en prendre le risque : il se fracasserait sur les rochers de la passe avant même d’atteindre la côte. En moins de dix minutes, Morand déclencha les procédures d’alerte sanitaire : pompiers bénévoles et policiers furent mobilisés, les médecins de garde du Centre de Perharidy et de la Clinique du Roc avertis. Centres de rééducation plus qu’hôpitaux à part entière, ces établissements n’en possédaient pas moins le matériel et les compétences nécessaires pour effectuer des actes approfondis avant tout transfert sur l’hôpital de Morlaix ou de Brest. Déjà le médecin de Perharidy indiquait par téléphone à l’infirmier le protocole à suivre, tandis que son collègue de la Clinique du Roc se rendait sur l’immense parking du port de Bloscon où il arriva peu avant l’hélicoptère de la Croix-Rouge. — Je monte avec vous, hurla Morand dans le vent et le vacarme du rotor. L’hélicoptère redécolla sitôt les deux hommes embarqués. Le médecin se faufila à l’arrière de l’appareil pour vérifier le matériel : bonbonne d’oxygène, masque respiratoire, flacons de sérum physiologique, ampoules de stimulant cardiaque, défibrillateur, tensiomètre électronique. Tout était prêt. Son stéthoscope pendait déjà à son cou. Morand, lui, se tenait à l’avant de l’appareil, debout ou plutôt voûté, tant l’espace était réduit. L’hélicoptère volait à très basse altitude, à quelques mètres seulement au-dessus des flots. Morand avait beau ouvrir les yeux, il ne voyait quasiment rien. La mer, il la devinait plus qu’il ne la discernait dans cette mélasse obscure. Mais il en ressentait presque la violence des courants qui étaient comme coincés entre l’île et le continent. Au-dessus de lui, à droite, à gauche, ce n’était qu’une boue de nuages. Son estomac tangua au rythme des coups de butoir du vent qui ballottaient l’appareil. Le pilote était, lui, à son affaire. Soudain, le débarcadère de Porz Kernok s’illumina. Dès que s’était répandue la nouvelle de l’évacuation par hélicoptère de l’un des leurs, les îliens, solidaires, s’étaient relevés en pleine nuit et avaient disposé en un vaste cercle leurs voitures et tracteurs qui, tous phares allumés, balisaient la zone d’atterrissage. Le pilote s’y posa presque comme en plein jour. Le médecin courut auprès du malade, allongé sur une civière, déjà enveloppé d’une couverture de survie. Morand donna au maire des nouvelles des lycéens restés en internat forcé à Roscoff, s’informa pour la forme de ses éventuels besoins, la population de l’île étant habituée à vivre en autarcie les jours de grande tempête. Mais ce n’était vraiment pas de chance que cette évacuation de nuit et par un temps pareil ! Le maire n’avait pas vu de météo aussi dégueulasse depuis quarante ans… Le tout ne dura que quelques minutes. Le malade fut embarqué. Le médecin lui pratiqua une seconde injection, tout en vérifiant l’écran du tensiomètre et en téléphonant à la Clinique du Roc diagnostic, données médicales et nature de ses premiers actes. Quand il fut au-dessus des maisons du port, l’hélicoptère opéra un demi-cercle et se dirigea droit sur Roscoff. La nuit parut à Morand encore plus épaisse qu’à l’aller. Était-ce de passer brutalement d’une zone éclairée à l’obscurité la plus totale ? Derrière eux, les phares de Porz Kernok s’éteignirent progressivement. Au loin, devant, les projecteurs du port de Bloscon s’allumèrent à leur tour. Entre les deux, c’était le potau-noir. Heureusement qu’aucun obstacle naturel ne se dressait entre l’île et le continent ! Le pilote poussa un énorme juron, déporta violemment son appareil sur la gauche, lui fit prendre de l’altitude aussi vite qu’il le put. Le brancard alla buter contre la paroi intérieure. Agenouillé près de son malade, le médecin roula à terre, retint d’une main sa trousse, de l’autre, un flacon de sérum. Morand cogna contre la carlingue. Il n’eut que le temps d’entrevoir avec effarement une masse, quelque chose qui volait et qui les frôla, tous feux éteints.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD