IIILa nuit fut courte et le lever très matinal : dès cinq heures, Morand était debout ou, plus exactement, assis sur le rebord de son lit, jambes pendantes, avant-bras plantés sur ses cuisses et tête enfouie dans ses mains. Lentement, il se massa le visage, se frotta les yeux, fourragea dans ses cheveux de moins en moins épais et de plus en plus blancs. Puisqu’il lui était impossible de dormir, autant se lever plutôt que de rester couché, les yeux ouverts, sans bouger, de crainte de réveiller Catherine.
À son habitude, dès qu’il mit les pieds par terre, il lista mentalement ses obligations de la journée. Morand les classait en deux catégories : celles qui relevaient de la routine d’un commissaire de police en poste dans une cité balnéaire et celles qu’une raison ou une autre rendait exceptionnelles. Cette dernière catégorie s’était considérablement étoffée depuis vingt-quatre heures. « Dans l’ordre », se dit-il :
« 1 : prendre des nouvelles de l’évacué sanitaire et rédiger un rapport.
2 : parler avec le légiste de cette histoire d’hématome.
3 : passer à la ferme des Guillevic, à tout hasard, inspecter plus en détail le bureau, s’informer de la date et de la nature des obsèques.
4 : voir comment aider Victoire et ses enfants. En parler avec Catherine et cet Ambreville.
5 : contacter l’adjoint au maire chargé des questions scolaires et la capitainerie pour savoir s’il serait possible de rapatrier ce soir les collégiens de l’île de Batz. Sinon, décider des dispositions à prendre. »
Sans compter évidemment avec une troisième et dernière catégorie, celle des imprévus.
Satisfait d’avoir remis en marche ses neurones, Morand se redressa prestement. Le matelas en sursauta.
— Quelle heure est-il ? demanda Catherine.
Morand s’en voulut de sa maladresse. Il fit le tour du lit, se pencha vers sa femme, releva une mèche de ses cheveux, lui caressa la joue, contempla son visage encore à demi ensommeillé. Comme lui, elle avait vieilli. Comme lui, elle avait des rides.
Il pensa : « Quel con j’aurais été de ne pas l’épouser ! » et il répondit :
— Tout juste cinq heures. Tu as encore du temps.
Cela faisait bientôt quarante ans qu’ils étaient mariés. Morand regretta de n’avoir pas encore quarante ans à vivre avec cette femme.
— À sept heures, je réveillerai les enfants et je m’occuperai d’eux, lui répondit-elle.
* * *
Douché d’abondance, rasé de près, restauré de peu, Morand effectua sa promenade matinale dans Roscoff autant par plaisir personnel que par intérêt professionnel. C’était l’heure où la ville se réveillait, où la petite délinquance nocturne laissait traîner des indices, où l’air restait chargé de fraîcheur et d’odeurs encore intactes, où les conversations à l’embauche ou au comptoir étaient plus libres – du moins avant que ce temps de fin du monde ne grisaillât tout. Signe que les choses n’allaient pas s’arranger dans les prochaines heures, aucun marin ne s’activait sur le quai du vieux port. Bientôt, la mer commencerait à se retirer, laissant les bateaux en déséquilibre sur leur quille : ce serait pour eux une journée “sans”. Morand s’avança sur l’estacade, au milieu des effluves d’algues, pour voir si la première navette avec l’île de Batz s’apprêtait à embarquer ses clients de 7 heures. Au bout de la jetée, il n’y avait pas plus de navette que de marins sur le port. Morand eut l’impression étrange de déambuler dans une ville fantôme. Place de l’église, le sommet du clocher de Notre-Dame de Croas-Batz et ses dentelles gothiques disparaissaient dans une ouate douteuse.
Morand traversa la place Georges Tessier, encore déserte, emprunta la promenade Victor Lefranc, délaissée même par les chiens, et longea la mer entre tamaris et plage, jusqu’à la Clinique du Roc. Le médecin qui avait assuré l’évacuation sanitaire achevait sa garde de nuit et s’apprêtait à rentrer chez lui pour y dormir quelques heures avant d’assurer le service des urgences à l’hôpital de Morlaix. Morand le trouva épuisé.
— Heureusement que toutes les nuits ne sont pas comme ça ! lui dit-il.
— Ça fait vingt-trois heures que je n’ai pas dormi, lui répondit le médecin avec un petit sourire las. C’est le métier qui veut ça, surtout quand on débute : sommeil minimum, course maximum et diagnostic optimum.
— Et notre bonhomme ?
— Il s’en sortira sans problème. Il va être transporté dans la matinée sur Brest où il y a un service performant de cardio. Mais…
— Mais quoi ? reprit Morand.
— J’aimerais bien savoir ce qui a provoqué son malaise cardiaque. Pas de cholestérol, pas d’hypertension, pas d’artériosclérose, ni de rétrécissement coronarien, ni de valvulopathie. À première vue, ce n’est pas du cœur qu’il mourra. Je ne comprends pas. Alors une émotion ? Une angoisse ? Peut-être… Je vous laisse avec cette énigme. Après tout, c’est votre boulot de les résoudre, Commissaire ! Moi, j’ai fait le mien et je vais me coucher.
— Je peux le voir ? demanda aussitôt Morand.
— Si vous voulez. Chambre 109. Adressez-vous à l’infirmière. Mais cela ne vous servira pas à grand-chose… Je l’ai mis sous sédatif, il n’est pas près de se réveiller…
— Tant pis pour moi…
Morand remercia le médecin, tout en regrettant en lui-même de ne pouvoir interroger ce veinard qui dormait comme un bienheureux. Au sortir de la clinique, il emprunta sur sa droite la rue Victor Hugo.
Morand était désormais moins soucieux des bizarreries de la météo que de la médecine. Un malaise cardiaque pouvait-il n’avoir aucune cause physique ? Une émotion, une angoisse suffisaient-elles à en déclencher un ? Une émotion forte alors, et même très forte ! Une trouille de tous les diables ! Mais laquelle et de quel type ? Ou n’était-ce qu’une façon de parler, d’expliquer sans rien expliquer ? Morand haussa machinalement les épaules comme pour souligner son ignorance ou ponctuer son raisonnement.
Deux cents mètres plus loin, il se retrouva à la hauteur du Centre de thalassothérapie de Roc Kroum.
Il lui faudrait donc retourner dès que possible à Batz, s’entretenir avec la famille du bonhomme, avec le maire pour savoir si quelque chose de particulier s’était produit sur l’île.
Morand poussa la porte de l’hôtel Thalasstonic, attenant au centre de soins. Depuis qu’un chercheur du trésor de la reine Marie Stuart l’avait assommé dans le couloir d’une chambre1, le personnel de la réception l’accueillait d’un souriant et complice : « Comment ça va aujourd’hui, Commissaire ? » Et Pierre Salvagnat, le directeur de l’hôtel, était un vieil ami. Celui-ci sortit d’ailleurs de son bureau dès qu’il entendit la voix de Morand qui ne s’étonna pas de sa présence à cette heure matinale. Avec son équipe, il veillait jalousement sur la réputation de son établissement.
— Un café ? proposa-t-il à Morand. Combien de croissants ?
— Pas de croissant, merci. Il faut que je surveille ma ligne. Pour Catherine. Enfin… bon… un croissant alors… un seul. Comment ça va pour toi avec ce fichu temps ?
— Nous limitons les dégâts pour l’instant. Les clients grognent bien sûr parce qu’ils ne peuvent pas se promener. Alors, on multiplie les activités d’intérieur comme en plein hiver, les jeux de société, les petites conférences sur la Bretagne, les séances de cinéma et les thés dansants. Je n’en reviens pas, c’est ce qui marche encore le mieux. C’est surtout pour la suite que je m’inquiète. Les réservations sont en chute libre et ceux qui avaient déjà réservé se décommandent. Si ce temps de malheur doit continuer…
Pierre Salvagnat n’acheva pas sa phrase : un énorme éclat de rire suivi d’applaudissements venait de la salle des petits-déjeuners ; une voix chaude, profonde, entonnait a capella une chanson que seul l’étonnement empêcha Morand de reconnaître immédiatement :
— Mais c’est Kalinka ! dit-il enfin.
— Ce sont mes Russes.
— Tes Russes ?
— Oui, comme tous les ans. Ce ne sont jamais les mêmes, mais c’est une clientèle fidèle. Ceux-là sont arrivés à six, il y a huit jours, et repartent en principe dans deux semaines. Bruyants mais plutôt sympas. Piscine, jacuzzi, massages, l’après-midi ; le soir, après le dîner, ils vont jouer toute une partie de la nuit au Casino et, le matin, ils ne font que se nourrir, rire et chanter…
— Et tu acceptes ça ?
— Que veux-tu ? Ils ne sont pas regardants à la dépense. L’argent, avec eux, coule à flots, comme la vodka ! J’ai dû m’en réapprovisionner. Jusqu’ici la vodka n’était pas trop dans les habitudes de la maison… Et puis quand ils chantent en chœur et parfois dansent, les clients apprécient, en redemandent… Tiens, écoute…
— Kalinka, kalinka, kalinka…
Un chœur reprenait le refrain, sur un rythme de plus en plus rapide.
Des pieds de table raclèrent le sol : sans doute dégageait-on un espace de danse. Un martèlement endiablé se fit en effet entendre. « Kalinka, kalinka » : c’était de plus en plus enlevé, joyeux. Les curistes reprenaient à leur tour « Kalinka », tapaient dans leurs mains.
— Ça leur fait oublier ce temps de cochon, commenta Salvagnat.
— Et ils viennent d’où, tes Russes ? De Paris ? De la Côte d’Azur ?
— De Golvograd, quelque chose comme ça, près de la Mer Caspienne ou de la Mer Noire, je ne sais plus très bien.
— Félicitations ! s’extasia Morand. Te voilà mondialement connu !
— Ne te moque pas, André. Celui qui parle le moins mal français m’a expliqué qu’ils projetaient de créer chez eux un centre de thalasso et qu’ils allaient en visiter plusieurs en France. Et comme nous sommes historiquement le plus ancien, ils ont commencé par nous. J’ai surtout l’impression qu’ils en profitent pour mener la belle vie !
— Ça en fait toujours quelques-uns, répondit, philosophe, Morand. Bon, à bientôt et merci pour le croissant !
— Viens dîner jeudi soir avec Catherine, pour le buffet de la mer. Ça nous fera plaisir, à Michèle et à moi. Mais préviens-moi que je vous réserve une table…
* * *
Peu avant 8 heures 30, Morand se trouva devant l’entrée de l’école primaire des Moguerou, rue Jules Ferry. Il voulait s’assurer de la sécurité des enfants. La visibilité réduite augmentait la probabilité des accidents. La municipalité allait d’ailleurs activer son plan d’aide aux personnes âgées, les plus vulnérables avec les enfants. Un policier régulait la circulation à partir de la place de la République. Le gyrophare de sa voiture faisait tournoyer ses éclairs dans la grisaille du matin. Satisfait, Morand se rendit devant l’entrée de l’autre école primaire, celle de l’Ange Gardien, rue Célestin Séité. Deux agents de sécurité de la voie publique veillaient à faire traverser les enfants que les institutrices conduisaient ensuite dans la cour. C’était RAS, rien à signaler. Morand regagna son bureau.
Deux informations l’y attendaient : la délivrance par le médecin légiste du permis d’inhumer de Jean-Yves Guillevic et la mise en garde de la capitainerie contre toute sortie en mer. Morand jeta un coup d’œil sur la main courante. Une déclaration de vol de moto, une tentative d’effraction de la Pharmacie de l’Église, une plainte pour tapage nocturne. C’était à traiter, mais sans grand intérêt. Au moins, la météo décourageait les malfrats !
Morand appela alors son homologue de la police de l’air en poste à l’aéroport de Brest-Guipavas. Gaël Gourvenec était un camarade de promotion qui, après avoir tourné dans plusieurs aéroports de France, avait réussi, à l’approche de la soixantaine, à se faire affecter dans son Finistère natal. Leurs rapports étaient épisodiques, mais cordiaux et francs.
— Gaël ? André. Oui, Morand.
— Que se passe-t-il ?
Morand lui raconta sa nuit mouvementée, comment le pilote de l’hélicoptère avait de justesse évité une collision avec un engin volant tous feux éteints. Les radars de la tour de contrôle de Guipavas avaient-ils détecté quelque chose ?
— Vers deux heures du matin, entre l’île de Batz et le continent.
— Je me renseigne et je te rappelle.
À peine une demi-heure plus tard, Gouvernec rappelait Morand. Il était désolé.
Entre minuit et quatre heures du matin, aucun mouvement n’avait été décelé. Ni sur Roscoff, ni sur Batz, ni dans un rayon de cinquante kilomètres. Aucun décollage. Aucun atterrissage. Rien. Même pas de liaison radio.
— Mais enfin, s’exclama Morand, il a bien fallu que ce truc atterrisse quelque part ! Vous avez bien repéré l’hélico de la Croix-Rouge, non ?
— Même pas ! Vous voliez trop bas, mon vieux. Déjà que par temps clair, un vol à très basse altitude n’est guère repérable. Alors en pleine nuit et par ce pot-au-noir !
— Un gugusse peut donc sans problème contrevenir à toutes les règles de la navigation aérienne dès lors qu’il fait du rase-mottes !
— Tous les militaires le savent, André. À ce propos, contacte à tout hasard les contrôleurs de la base de Landivisiau. On ne sait jamais. Tiens-moi au courant…
— Promis ! Merci tout de même.
Les militaires furent plus circonspects que Gouvernec. De quoi Morand se mêlait-il ? Pour quelle raison ? En quelle qualité ? Morand finit par obtenir au bout du fil un officier plus compréhensif.
— Le commissaire Morand ? Oui, je me souviens, vous avez fait équipe avec le capitaine Alain Michel. Les échos radar de cette nuit ? Ne quittez pas…
Morand patienta ; pour un résultat nul, à l’exception de trois avions de ligne volant à trente mille pieds au-dessus de Brest. Pour le reste, rien.
— Contactez donc le CROSS2 de Jobourg.
— Mais c’est un centre de sauvetage maritime ! s’étonna Morand.
— Oui. Mais si votre engin volait très bas au-dessus de la mer, il a pu être repéré par un de leurs écrans-radars. Ils balaient toute la zone qui va du cap d’Antifer au Mont-Saint-Michel. Ça vous laisse de la marge. Et puis, ils ont une veille auditive permanente sur le canal VHF 16. Essayez toujours…
Morand essaya et même réessaya. En vain. Ni lui ni le pilote n’avaient pourtant rêvé. Leur hélico avait failli exploser en plein vol et eux finir, déchiquetés, au milieu d’une nappe de mazout en pleine mer ! Et personne n’avait rien vu, rien enregistré !
1 CROSS : Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage en mer.
2 Voir Ça chauffe à Roscoff, même auteur, même collection.